• COURS D E DROIT NATUREL Aestetteseee COURS DE DROIT NATUREL...
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COURS
D E
DROIT NATUREL
Aestetteseee
COURS
DE
DROIT NATUREL
è
PROFESSÉ
A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
PAR TH. •OUFFROY
IMPRIMERIE GENÉRALE.DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
TOME PREMIER
QUATRIÈME ÉDITION
EA H IS
e‘tsze-
L1BRALRIE DE I.. HACHETTE ET
80uLEvA5D SAINT-GERMAIN, IV" 77
ICY
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1866
Y
Droit de. traduction résurvé
AVIS DE L'ÉDITEUR'.
En donnant la deuxième comme en donnant la
troisième édition du Cours de droit naturel, je
n'avais à y faire et je n'y ai fait aucune modifi-
cation; je n'avais rien à y ajouter, rien à en re-
trancher; j'étais l'éditeur et non l'auteur; mais
quand je l'aurais été, j'aurais eu les mêmes raisons
que M. Jouffroy pour n'y tenter aucun changement;
et ces raisons les voici telles qu'il les exposait dans
un Avertissement du professeur
« Les auditeurs qui suivent mon cours à la Sor-
« bonne, m'ayant témoigné le regret ,que je n'imi-
1. Nous reproduisons, dans cette quatrième édition, l'Aie de
l'éditeur, que M. Ph. Damiron, mort il y a deux ans, avait mis
en tête de la troisième, publiée en 1858.
DE L'ÉDITEUR.
Il
AVIS
« elles offriront les avantages et les inconvénients
« tasse pas l'exemple précédemment donné par
« de la pensée enseignée et parlée dans une chaire,
« quelques-uns de mes collègues de faire recueil-
« au lieu d'être déposée et écrite dans un livre :
« lir et de publier mes leçons, j'ai cru que je ne
« je veux dire, plus de clarté, de développements,
« devais pas résister plus longtemps à un désir
« de mouvement peut-être, mais aussi, à coup
« aussi honorable pour moi, quelque peine qu'il
« sûr, moins de précision et d'élégance, et beau-
« m'en dût coûter de le satisfaire. J'ai donc pro-
« coup de répétitions, de longueurs, d'inégalités.
« fité du moment où, après avoir déterminé la des-
« J'ai accepté franchement les défauts comme
« tinée de l'homme en cette vie et en l'autre, j'al-
«,les qualités du genre, estimant que les choses
« lais entrer dans la recherche des règles de la
« gagnent toujours à rester vraies et à n'être
« conduite humaine, recherche que quelques phi-
« point dénaturées. C'est donc comme discus-
« losophes ont appelée le droit naturel, pour don-
« sions improvisées que je prie le public de juger
« ner commencement à exécution de ce projet. Il
« ces leçons. Toutefois je ne pousserai pas le res-
« m'a paru en effet que, dans la série de mes idées
« pect de ma parole jusqu'à reproduire exactement
« sur le grand problème de la destinée humaine,
« toutes mes leçons; il en est que je supprimerai,
« celles qui ont le droit naturel pour objet, pou-
« d'autres que je réunirai en une seule, quelques-
« vaient sans inconvénient être détachées, d'autant
« unes que je resserrerai considérablement. Il
« mieux que, dans mon plan, avant d'arriver au
« faut beaucoup redire dans l'enseignement, parce
« droit naturel même, je me propose de passer en
« que les paroles sont fugitives, et que l'audi-
« revue les diverses opinions sur le fondement du
« teur ne peut, comme le lecteur, retrouver les
« droit, ce qui nie donnera l'occasion de repro-
« idées qui lui ont échappé ; imprimées, toutes
« duire la mienne, et par conséquent d'offrir, au
« ces redites sont fatigantes, et malgré les stip-
« début de ce recueil ., les principaux résultats de
« pressions que j'annonce, on en trouvera beau-
« mes recherches antérieures. Voilà de quelle ma-
- « coup trop encore dans ces leçons ; mais c'est
« nière j'ai été conduit à publier les leçons qu'on
« l'inconvénient du genre, et le lecteur voudra
« va lire. Recueillies par un habile sténographe
« bien le pardonner.
« qui a bien voulu s'en faire l'éditeur, corrigées
« Le plan de ce Cours étant très-étendu, j'ai dû
« immédiatement par moi, et publiées une à une,
iv
AVIS
DE L'ÉDITEUR.
l( songer que, malgré ma bonne volonté, le cou-
« détermination des devoirs qui peuvent en décou-
rage et les forces pourraient me manquer en che-
« ler. La première leçon du Cours offrira, du
min. Ne voulant donc ni m'enchaîner à une
« reste, sur le fondement et la nature de ces divi-
oeuvre qui pourrait dépasser mes forces, ni
« sions, des détails auxquels je renvoie : mon
« exposer le public aux chances d'une publication
ci seul but en les indiquant ici est de marquer
qui pourrait ne pas s'achever, je l'ai divisée en
« d'avance les différents points d'arrêt que j'ai
plusieurs parties qui formeront chacune un ou-
• dû me ménager dans une aussi longue carrière,
vrage à part, et après chacune desquelles je me
tant dans mon propre intérêt que dans celui du
réserve la liberté de m'arrêter.
(( public.
« La première, sous le titre de Prolégomènes au
« ce que j'avais à dire pour expliquer les
Droit naturel, aura pour objet le fondement
motifs, la nature et le plan dans cette publica-
même dû droit, et comprendra, outre ma doc-
tion; je m'efforcerai de la rendre aussi digne
trine sur cette question capitale, la revue et la
« que possible de l'indulgence dont elle a be-
critique de toutes ces grandes solutions qui lui
« soin. »
« ont été données. La seconde, sous le titre de Mo-
rale personnelle, renfermera. le système des de-
Ainsi entendait, avec beaucoup de sens, la pre-
voirs de l'homme envers lui-même. La troisième,
mière publication de ses Leçons, l'auteur dont je
sous celui de Droit réel, exposera les principes
viens de citer les paroles; ainsi doit l'entendre
de la conduite de l'homme envers les choses. La
l'éditeur chargé de celles qui l'ont suivie.
quatrième, sous celui de Morale sociale, embras-
Cette troisième édition sera donc telle qu'était
(( sera la science des droits et des devoirs qu'en-
la deuxième, et même, pour qu'elle n'en diffère en
« gendrent les différentes relations de l'homme
rien, et pour y laisser d'ailleurs subsister, ne
avec ses semblables; et comme ces relations
fût-ce qu'à titre de document, quelques lignes dont
sont très-variées, elle se subdivisera elle-même
j'ai fait précéder les Leçons posthumes, je demande
en plusieurs parties distinctes. La cinquième
la permission de répéter ici l'Avis qui les annon-
enfin, sous le titre de lieligion naturelle, aura
çait et en expliquait l'origine, la place et le ca-
(( pour objet les rapports de l'homme à Dieu, et la
ractère,
VI
AVIS
DE L'ÉDITEUR.
vii
« Ainsi que M. Jouffroy lui-même l'a indiqué
« parcourue qu'à demi; la mort la lui a fermée
« au commencement de son Cours de droit na-
« avant le temps. lin effet, comme il avait compris
« turel, il venait, après trois ans d'un enseigne-
« que, pour mieux assurer le fondement du droit
« ment non interrompu, de traiter sous toutes ses
naturel, il ne suffisait pas de l'établir spéculati-
« faces et de résoudre dans toutes ses parties le
« vement et en lui-même, mais qu'il fallait aussi
« problème capital de la destinée humaine; il
« le soumettre à l'épreuve de l'histoire, il avait
« était arrivé au terme de cet ordre d'idées qu'il
• d'abord entrepris la revue critique et la discus-
« s'était proposé sous le titre de morale générale,
« sion des différents systèmes de morale; ce n'étaient
« lorsque, d'après le plan gin s'était tracé, il
« là que ses prolégomènes, et ce fut tout ce qu'il
« aborda une nouvelle question, également très-
« put laisser.
« importante, qu'il regardait comme la suite de
« M. Jouffroy aurait voulu ensuite suivre et
« celle qu'il venait d'épuiser : « La fin de l'homme
« développer le principe du droit dans toutes ses
« étant connue, dit-il, quelle doit être sa conduite
« différentes applications, c'est-à-dire, dans les
« dans toutes les circonstances possibles? ou, en
« diverses branches de la morale particulière; mais
« d'autres termes, quelles sont les règles de la
« il ne traita expressément d'aucune ;je ne sache
« conduite humaine? Cette question est celle-là
« pas du moins que dans sa chaire, et je ne vois
« même qui fait le sujet de la science du droit na-.
« pas dans ses papiers, qu'il soit allé au delà de
« turel, en prenant ce mot mal fait, mais consacré,
« certaines considérations par lesquelles il prélu-
« dans son acception la plus étendue. » ll passait
« .dait à ces études spéciales : c'était un commen-
« ainsi, logiquement, de la recherche du but de la
« cernent d'exécution, mais ce n'était rien de plus ;
« vie, à celle des moyens qui mènent à ce but; il
« c'était assez pour exciter, mais non pour satis-
« quittait la morale générale pour la morale parti-
«.faire la curiosité; la promesse eût été tenue, on
« culière, la théorie même du bien pour la science
« ne saurait en douter; mais pour la tenir il fallait
« qui en enseigne la pratique; c'était toute une
« vivre, et ne vit pas qui veut. Aussi,. entre tant
« vaste carrière qu'il s'ouvrait de nouveau et qu'il
« d'autres regrets, le professeur mourant, et mou-
« espérait parcourir successivement dans tous ses
« rant dans la pleine conscience de sa ferme et
« points. Malheurelisement pour nous, il ne l'a
« vive pensée, a-t-il dû emporter celui de laisser
DE L'ÉDITE UR.
IX
VIII
A VIS
« d'une doctrine systématiquement exposée. Mais,
une oeuvre malgré lui incomplète, quand il n'a-
« vair, si on me permet de le dire, qu'à parler
« néanmoins, pour qui sait les y saisir, elles se
« pour qu'elle fût terminée. Le plus difficile en
u trouvent toutes déposées dans cette large intro-
« était fait; encore un an, peut-être, d'un ensei-
« dnetion, qui contient les germes de tout le reste :
« gisement sans empêchement, et le reste était
u en sorte que, réellement, il manque moins à cet
« achevé.
« enseignement qu'il ne semblerait en apparence;
« Ce bonheur de l'achèvement, ici comme en
« que jusqu'à un certain point, il est achevé sans
«
« l'être, et que, pour être fécondé, il n'a besoin que
bien d'autres choses, lui a été refusé. Cependant
« il ne faudrait pas croire que le
« d'être médité.
Cours de droit
«
« Ainsi on y trouvera amp l ement de quoi se
naturel ait les inconvénients ou les défauts d'un
« livre à moitié fait. D'abord en ce qu'il est, c'est-
« contenter, maintenant surtout qu'on possède ce
« à-dire comme prolégomènes,
« qu'il y avait d'inédit de cette importante compo-
il forme un tout qui
« se suffit et se soutient par lui-même. Ensuite,
« sition. Dans ce qu'il avait lui-même publié,
« M. Jouffroy n'avait pu, en effet, faire entrer tou-
« et toujours comme prolégomènes., il contient, du
« moins implicitement, toutes les idées fonda-
« tes ses leçons sur l'histoire du droit naturel; il en
« mentales que l'auteur aurait développées dans
« avait laissé sept, qui, jointes à .celles dont le
«
« sujet aurait été ce droit lui-même traité théori-
la suite de son ouvrage ; elles n'y paraissent, il
«
« quement, auraient aisément pu composer un
est vrai, que d'une manière indirecte et à •Foc
«
«
volume nouveau. Ce
casion des systèmes qu'elles servent à critiquer;
sont ces sept leçons que nous
« livrons au public. Elles étaient dans les papiers
« et sans doute il vaudrait mieux que, reprises en
« de l'auteur, parfaitement en ordre, et la plupart
« elles-mêmes, elles eussent pu être présentées
« revues et ; corrigées par lui, sur la copie du sté-
« directement et par ordre; elles y eussent gagné
« nographe à deux seulement il n'avait pas touché;
« en démonstration, en lumière et en conséquence,
u mais elles demandaient peu de soin pour être en
« tandis que telles que nous les avons, éparses et
« état d'être imprimées; une autre leçon, tout en-
« divisées selon le besoin de la discussion, indi-
« tière écrite de sa main, et qui devait servir de
(«filées plutôt qu'expliquées, résumées et coneen-
transition de la partie historique à la partie
« trées, elles ne paraissent pas avec le caractère
X
AVIS
DE L'ÉDITEUR.
« dogmatique du cours, était aussi dans ses papiers;
« je l'en ai tirée pour la joindre, ainsi qu'il couve-
« guère que certaines améliorations de forme et de
« nait, aux précédentes.
« disposition qui, très-faciles à l'auteur, eussent
« J'ai dit que M. Jouffroy avait revu et corrigé
« été plus délicates et plus embarrassantes pour
« lui-même . la plupart de ces leçons; je dois
« l'éditeur, et on ne regrettera que plus vive-
« toutefois ajouter qu'il ne l'avait peut-être pas fait
« ment que le Cours de droit naturel n'ait pas
« comme s'il eût eu le dessein de les livrer im-
« pu être continué et poussé jusqu'à son terme. »
« médiatement à l'impression; il se réservait sans
Pu. DAMIRON.
« doute d'y revenir, non pour y rien changer au
« fond, non pour y rien ajouter, mais plutôt pour
« en retrancher certaines répétitions et certains
« développements que l'enseignement exige, et qui
« en font souvent la puissance, mais qu'un écrit
« supporte moins. Ces réductions, je ne les ai pas
« tentées, de peur d'être.infidèle en abrégeant; j'ai
« tout donné : on retrouvera donc dans ces pages
« cette abondance d'explications qui faisait un des
« caractères de l'enseignement de M. Jouffroy; op
« y retrouvera l'abandon de la pensée qui se pro-
« duit dans une chaire autrement que dans no
« livre; on aura le professeur peut-être un peu
« plus que l'écrivain ; mais- on aura, dans tous les
« cas, ce qui était de l'écrivain tout comme du pro-
« fesseur, , je veux dire cette phfaite clarté, ce
« mouvement et cet intérêt, que sa parole comme
« sa plume répandait infailliblement sur tous les
« sujets qu'il traitait. En réalité on n'y perdra
COURS
DE
DROIT NATUREL.
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DR OIT NATUREL.
MESSIEURS,
La recherche qui sera l'objet de ce cours et qui le
remplira n'est qu'un chapitre de la recherche plus gé-
nérale qui fait depuis trois ans le sujet de mon ensei-
gnement dans cette Faculté. C'est assez vous dire, mes-
si eurs, qu'elle n'est point isolée, et qu'elle présuppose
Celles qui l'ont précédée , comme elle prépare celles
.qui la suivront. IL est donc nécessaire, avant d'en fixer
le but et de la commencer, de rappeler quel est le vaste
problème que nous avons posé dans cette chaire il y a
trois ans, quelles sont les parties de ce problème dont
nous nous sommes occupés, et quelle est celle qui se
présente maintenant dans le plan général que nous
2
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
3
nous sommes tracé. Ce résumé rapide ne sera pas
par le bon sens, nous l'avons appliquée à l'homme, et,
inutile à ceux d'entre vous qui ont assisté à nos leçons;
en examinant sa nature, nous en avons déduit la fin
il est tout à fait nécessaire à ceux qui ne les ont point
absolue à laquelle cette nature le destine. plais en com-
suivies.
parant cette fin absolue de l'homme à celle qu'il atteint
La destinée humaine envisagée•dans toute son éten-
réellement en cette vie, nous avons été frappés d'un fait
due, c'est-à-dire sous le triple aspect de la destinée de
qui nous a prouvé que, pour déterminer celle-ci, nous
l'individu, de celle des sociétés et de celle de l'espèce,
devions avoir égard à une autre circonstance encore.
telle est, messieurs, la grande énigme à la solution de
Ce fait,-messieurs, c'est la différence qui sépare la des-,
laquelle cet enseignement est consacré. A l'époque où je
tinée réelle de l'homme en cette vie, de celle qui est
la posai, je m'appliquai non-seulement à vous en faire
écrite en caractères éclatants dans sa nature. D'où vient
sentir l'obscurité et l'importance, mais encore à la ré-
cette différence? il nous a été facile de le voir. Telles
soudre, par une sévère analyse, dans les nombreuses
sont tes circonstances dans lesquelles notre nature est
questions particulières qu'elle enveloppe. Ces pro-
placée en ce monde, qu'elles rendent impossible la réa-
blèmes élémentaires démêlés et dégagés, je constatai
lisation complète de son absolue destinée. La desti-
les dépendances qui les unissent, et par ces dépen-
née de l'homme en ce monde ne dérive donc point
dances l'ordre logique dans lequel elles doivent être
uniquement de sa nature, elle dérive aussi de sa condi-
abordées et résolues. Ayant ainsi fixé d'une manière pré-
tion. Pour la déterminer, il faut donc avoir égard à un
cise et les différentes parties de cette vaste recherche
double fait, à sa nature d'abord, et aux conditions de
et la méthode par laquelle elle devait être accomplie,
• la vie actuelle ensuite. C'est en prenant ces deux choses
je me mis à l'ceuvre, en commençant par celle des ques-
en considération, c'est en cherchant, pour ainsi dire, la
tions particulières, dégagées par l'analyse, qui, dans le
. résultante de ces deux actions combinées, que nous
plan que je m'étais tracé, devait passer la première.
sommes arrivés à la solution, rigoureuse, j'ose l'espérer,
Cette question, messieurs, était celle de savoir quelle
de la question que nous nous étions posée, savoir :
est la fin ou la destinée de l'homme en cette vie. Il y a,
Quelle est la destinée ou la lin de l'homme en cette vie?
vous le savez, une liaison étroite entre la de-tination
Une année tout entière, la première de notre enseigne-
d'un être et sa nature ; car ce qui assigne aux différents
ment, a été consacrée à la solution de ce problème qui
êtres des fins différentes, ce sont les diversités de nature
est celui de la morale générale.
qui les distinguent; et, si tous les êtres avaient une
La destinée de l'homme s'accomplit-elle tout entière
uléma nature, ils auraient tous une même fin. C'est
en cette vie, ou bien, avant l'heure qui commence la
donc dans la nature d'un être qu'il faut chercher sa
vie et après celle qui la termine, cette destinée a-t-elle
un commencement et une suite qui ncus échappent?
destination; car c'est sa nature qui la lui impose, et c'est
telle est la seconde question qui nous a occupés, et oui
de sa nature qu'elle résulte, comme la conséquence du
devait nous occuper. Car, avant de l'avoir résolue, nul
principe, ou l'effet de la cause. Cette méthode, dictée
4
PREMIÈRE .LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
5
ne peut se flatter, quelque .profondes études qu'il ait
faites sur la vie présente, d'avoir une idée complète de
Vous voyez, messieurs, comment ont été employées
la destinée totale de l'homme, une idée claire de sa
les trois premières années de ce cours et à quel résultat
destinée en cette vie. Cette question, messieurs, il existe
elles nous ont conduits. Au point où nous sommes . ar-
pour la résoudre un moyen unique, mais sûr : c'est de
rivés, nous avons complétement résolu, dans la mesure
voir si la destinée de l'homme a, en ce monde, un véri-
de nos faibles lumières, le problème général de la desti-
table commencement et une véritable fin, ou si cette
née de l'homme. Nous savons que cette destinée se di-
destinée n'est pas comme un drame auquel manquent
vise en deux parties, dont la première s'accomplit en
et l'exposition et le dénoûment. Or, en examinant • en
cette vie, et dont la seconde s'accomplira dans une ou
elle-même la destinée de l'homme en cette vie, nous
plusieurs autres vies qui lui succéderont. Nous savons
avons reconnu qu'elle demeurait inintelligible si elle
jusqu'où l'oeuvre est conduite en ce monde, comment
n'avait pas une suite; et, en la comparant à celle qui
elle sera poursuivie et achevée dans l'autre, pourquoi il
résulte légitimement de sa nature, nous nous sommes
fallait qu'elle commençât ainsi, et par quelles nécessités
convaincus qu'elle était loin d'épuiser celle-ci, et qu'à ce
il est inévitable, ayant ainsi commencé, qu'elle s'a-
titre encore elle exigeait impérieusement une suite qui
chève. En un mot, non-seulement nous connaissons la
la complétât et qui la justifiât. Nous avons donc affirmé
destinée réelle de l'homme en ce monde; mais cette
cette suite, et nous en avons déterminé la nature en
destinée dans ce qu'elle a d'amer et d'heureux, de grand
cherchant ce qui manque à la destinée actuelle pour
et de borné, nous estjustitiée et expliquée par la vue de
égaler la destinée absolue, et en chargeant la vie future
la destinée complète de l'homme que nous avons em-
de combler cette différence. C'est ainsi que nous sommes
brassée. Tel est le point précis de notre tâche auquel
arrivés et à nous persuader de la nécessité dune vie
nous sommes parvenus : il s'agit maintenant de pour-
suivre.
postérieure, et à déterminer quelle serait la destinée de
l'homme dans cette vie. La même méthode, appliquée
La question qui se présente à nous dans le plan géné-
ral de
au problème de la vie antérieure, nous a donné des
nos recherches est celle-ci : La fin de l'homme
résultats contraires, mais non moins rigoureux. En
étant connue, quelle doit être sa conduite dans toutes
effet, nous nous sommes convaincus que, si les derniers
les circonstances possibles ; ou, en d'autres termes,
actes du drame de la destinée humaine ne se jouent
quelles sont les règles de la conduite humaine? Cette
pas sur le théâtre de ce monde, ce drame y a son
question est celle-là même qui fait le sujet de la science
du droit naturel,
véritable commencement, et qu'ainsi rien n'exigerait,
en prenant ce mot, mal fait mais
consacré, dans son acception la plus étendue. Sa so-
avant l'heure de la naissance, un prologue à la vie pré-
lution sera l'objet du cours de cette année, et proba-
sente. — Deux années de notre enseignement ont été
blement des années suivantes ; car elle est assez vaste
consacrées à cette recherche importante, qui est une des
pour exiger et remplir plusieurs années d'enseigne-
branches de la religion naturelle.
ment.
6
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
7
Les rapports qui unissent cette question à celles qui
de la philosophie, avec elle s'évanouiraient du même
nous ont occupés jusqu'à présent, et dont je viens de
coup toutes ces autres idées qui l'impliquent nécessai-
vous entretenir, ne sauraient vous échapper. Cher-
rement, et celle de la science du droit naturel qui, à
cher comment doit se conduire un être dont la fin est
son tour, les présuppose. Chercher les règles, les lois de
inconnue, est une entreprise aussi absurde que celle
la conduite humaine, c'est chercher ce que l'homme
de chercher quelle est la fin d'un être dont on ignore
doit faire et ne pas faire, ce qu'il est de son devoir d'ac-
la nature. Tout de même donc que la question de la
complir et de rt-specter, de son droit de faire respecter
nature de l'homme devait précéder dans nos recherches
et accomplir. Or, s'il n'est tenu à rien, et si ses sem-
celle de sa destinée, tout de même il fallait que la
blables ne sont tenus à rien à son égard, il n'y a plus de
question de sa destinée fût résolue pour aborder celle de
règles, plus de lois de conduite à chercher ; l'objet de la
ses devoirs. Ainsi se légitime à nos yeux, et se rallie aux
science, la science elle-même, tout s'en va, tout dispa-
recherches précédentes de cet enseignement, la quel=
rait. C'-est donc, je le répète, une question de vie et de
Lion qui va nous occuper. Il s'agit maintenant, après
mort pour le droit naturel, que celle de savoir s'il y a
vous en avoir montré et la place et le sens, de vous in-
ou s'il n'y a pas pour l'homme quelque chose d'obliga-
troduire dans le sein de cette question, de vous en faire
toire. Or, de nombreux systèmes ont résolu cette ques-
mesurer l'étendue et compter les éléments, et de tirer
tion négativement. Vous dire par combien de routes et.
de là le plan et les divisions de la recherche nouvelle
à combien de titres différents ils arrivent à cette con-
que nous entreprenons, ou, si vous aimez mieux, la
clusion commune, ce serait anticiper la matière de nos
carte du voyage que nous allons faire.
prochaines leçons. Il suffit que ces systèmes existent,
au début même de la carrière, messieurs, nous
qu'ils soient célèbres et recommandés par l'autorité
rencontrons une question préjudicielle à résoudre, et à
des grands esprits qui les ont fondés; il suffit surtout
laquelle il ne serait ni philosophique ni raisonnable que
que la doctrine qu'ils contiennent ait mis en ques-
nous cherchassions à échapper. C'est une fin de non-re-
tion l'existence même des règles de la conduite hu-
cevoir, opposée par de nombreux systèmes à la science
maine que nous nous proposons de chercher, pour
même que nous nous proposons de construire, et qui,
que nous devions, antérieurement à toute recherche
si elle était valable, anéantirait cette sience en réduisant
de ces règles compromises, examiner la valeur de
à une pure chimère, à une illusion de l'esprit humain,
ces systèmes, et agiter le problème préjudiciel qu'ils
l'objet même de ses poursuites. Et en effet, messieurs,
soulèvent. C'est par cet examen, messieurs, que nous
les idées de règle, de loi, de droits, de devoirs, impli-
ouvrirons ces leçons ; et ce ne sera qu'après l'avoir
quent, également celle d'obligation; et il est évident que
épuisé, et en supposant qu'il nous rassure sur la réalité
•
d'une législation naturelle de la conduite humaine, que
s'il n'y avait et ne pouvait y, avoir rien d'obligatoire
nous procéderons à la recherche des articles de cette
pour l'homme, si l'idée d'obligation était une fumée,
une vaine imagination qui dût se dissiper sous le souffle
8
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
9
Venons-en maintenant aux subdivisions naturelles de
première avec Dieu, la seconde avec lui-même, la troi-
cette législation, en admettant, ce qu'on nous permettra
sième avec les choses animées ou inanimées qui peu-
provisoirement de supposer, qu'elle existe.
plent la création, la quatrième enfin avec ses sembla-
Au fond, messieurs, il n'y a qu'un devoir pour
bles. Aussi a-t-on cherché de tout temps quelles sont
l'homme, celui d'accomplir sa destinée, celui d'aller à
les règles de la conduite humaine en ces quatre grands
sa fin. La lin de l'homme étant donnée, la règle suprême
cas, et divisé en quatre recherches correspondantes toute
de sa conduite l'est donc également. Cela est vrai, mes-
la science du droit naturel ou de la morale appliquée.
sieurs ; mais ce qui l'est pareillement, c'est que les si-
Nous acceptons, messieurs, cette division, parce
tuations dans lesquelles l'homme peut se trouver, sont
qu'elle est légitime et complète, et qu'on s'efforcerait
si nombreuses et si diverses, qu'il n'est pas toujours
vainement d'en chercher une meilleure et une plus
aisé pour lui de voir comment il doit se conduire dans
vraie. 'Ailes sont donc les quatre grandes recherches
chacune pour accomplir ce suprême et unique devoir.
qu'embrasse le sujet de notre cours accepté dans toute
Il suit de là que ce devoir suprême, bien compris, con-
son étendue. Mais il ne suffit pas, messieurs, de vous
tient en résumé, en principe, en esprit, tous les autres,
avoir indiqué cette division générale; il est nécessaire
mais qu'il n'en est pas moins nécessaire d'en tirer ceux-
d'en parcourir les parties, dont quelques-unes sont elles-
ci, et que ce travail exige et beaucoup de méditations,
' mêmes très-compliquées, afin de fixer d'une manière
et une grande sagacité, et n'est pas moins étendu que
plus précise l'objet, l'étendue, le nom propre de cha-
délicat. Cette déduction, pour chaque cas possible des
cune. Reprenons donc l'une après l'autre les quatre
règles de la conduite humaine, est l'objet du droit natu-
grandes relations que nous avons posées, et donnons
rel. li y procède d'abord pour chacune des grandes si-
quelques détails sur les branches du droit naturel qui
tuations dans lesquelles l'homme peut être placé, puis
leur correspondent.
pour les cas divers que chacune de ces grandes situa-
tions peut elle-même contenir. C'est ainsi que se divise
PREMIÈRE RELATION.
et se subdivise le droit naturel. Ses grandes divisions
correspondent aux grandes situations dans lesquelles
Relation de l'homme à Dieu.
l'homme peut être placé ; chacune de ces branches est
la recherche des lois de notre conduite pour l'une de
La donnée commune pour déterminer les règles de la
ces situations. La science est complète, si elle n'omet
conduite de l'homme dans chacune des quatre relations
que nous 'avons posées, c'est la notion de sa véritable
aucune de ces situations, et si ses différentes branches
les épuisent.
destinée, de sa véritable lin. Mais, indépendamment de
cette donnée, il en est une autre qui est spéciale à cha-
Or, il y a longtemps, messieurs, que le bon sens de
cune de ces relations : c'est la nature de l'être qui en
l'humanité a reconnu et constaté que l'homme soutient
forme le second ternie, et la nature de la relation elle-
en ce monde quatre grandes relations principales :
1 0
PREMIÈRE LEÇON,
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
11
même, telle qu'elle résulte de celle des deux termes.
règles, telles que la raison les donne, il y a une histoire
C'est la nécessité de cette seconde donnée qui rend in-
à faire des différentes manières dont l'humanité les a
suffisante la connaissance de la véritable fin de l'homme,
successiveme nt conçues et pratiquées.
pour déterminer dans chaque cas les règles de sa
conduite. Cette seconde donnée, dans la relation que
DEUXIÈME RELATION.
nous examinons, est la connaissance de Dieu et du rap-
port qui nous unit à lui, à laquelle il faut s'élever
Relation de l'homme à lui-même.
d'abord pour déterminer les règles de notre conduite-
à son égard. L'exactitude avec laquelle ces règles se-
La partie du droit naturel qui cherche les règles de la
ront déterminées dépendra donc non - seulement de.
conduite de l'homme envers lui-même porte le nom de
l'idée plus ou moins vraie qu'on se sera faite de l'homme.
morale personnelle. Une connaissance approfondie de la
et de sa destinée, mais encore de l'idée plus ou moins
nature humaine et des conditions extérieures auxquelles
épurée qu'on se sera faite de Dieu et, par conséquent,
son développement est soumis suffit ici, avec la notion
des rapports qui l'unissent à nous. De là, la diver-
vraie de notre destinée, pour déterminer ces règles, qui
sité et l'épuration progressive des opinions humaines
ont un double objet : la conduite de l'homme envers
dans cette première partie du droit naturel, qui porte
son corps, et la conduite de l'homme envers son âme.
communément le nom de eligion naturelle, quoiqu'elle
Pour réfuter l'opinion de ceux qui nient l'existence de
ne corresponde qu'à une des branches de la religion
cette branche du droit naturel, il suffit de lire Épictète et
naturelle, qui embrasse, outre la question de nos devoirs
Marc-Aurèle, ou de faire l'hypothèse d'un homme relégué
envers Dieu, celle de la nature de Dieu et celle de
dans la solitude d'une ile déserte, ou d'examiner l'opi-
la
destinée future de l'homme, trois problèmes parfaite-
nion de ceux qui prétendent au contraire que toutes les
ment distincts, mais que l'usage a ainsi réunis sous un
autres branches de la morale viennent se résoudre dans
seul mot. A cette branche du droit naturel correspon-
celle-là. Sans adopter cette dernière opinion, un peu de
dent, dans l'histoire les cultes des différentes religions,
réflexion convaincra bientôt du moins qu'il n'en est
positives, ou les différents systèmes pratiques par les-
point peut-être de plus importante et de plus féconde.
quels on a essayé de régler la conduite de l'homme en-
A cette partie du droit naturel correspondent, dans les
vers Dieu. On peut donc dire que cette partie du droit
religions, dans les systèmes moraux de philosophie, et
naturel n'est pas sans une sorte de droit positif parallèle,
Même dans les lois positives de certains peuples, sur-
qui, dans ses variations de peuple à peuple et de siècle
tout des plus anciens, mais avant tout et principalement
à siècle, a toujours essayé de la représenter et de la tra-
dans ce qu'on appelle les moeurs des nations, une mul-
titude de règles, d'opinions, de dispositions, de coutu-
duire, et l'a toujours plus ou moins défigurée. Nous re-
mes, qui en traduisent ou en défigurent plus ou moins
trouverons le mérite parallélisine clans toutes les autres
les. résultats absolus. L'ensemble de ces règles, de ces
divisions du droit naturel, de sorte qu'en face de ses
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
13
12
PREMIÈRE LEÇON.
sentirez s'élever les problèmes de morale propres à
dispositions, de ces coutumes, forme comme le droi
cette relation, et qui sont ceux-ci : Avons-nous droit de
positif parallèle à cette partie du droit nature].
notre fin la nature et la fin des choses? Si
Clét011i'lle• à
ce droit existe, a-t-il ou n'a-t-il pas de limites? et,
s'il en a, quelles sont ces limites? Sont-elles les mèmes
TROISIÈME RELATION.
à l'égard des animaux et à l'égard des choses inani-
Relation de l'homme aux choses.
mées? toutes questions de la solution desquelles dépen-
dent les règles de notre conduite envers les choses, et
Sous ce mot de choses, je comprends; messieurs, tous
dont la solution dépend à son tour et de l'idée de notre
les êtres autres que nos semblables, qui ont été placés
propre fin et de celle qu'on doit se former de la nature
avec nous en ce monde, soit que ces êtres soient inani-
de ces êtres, de leur destination en ce monde, et du rap-
més ou animés, organisés ou inorganisés. Ce qui auto-
port qui existe entre eux et nous. Tel est, messieurs, le
rise dans ma pensée cette dénomination commune,
véritable objet de cette branche du droit naturel, qui se
c'est que, selon moi, c'est la liberté et la raison qui
divise en deux parties : règles de la conduite humaine à
constituent la personnalité, et qu'à ce titre il y a lieu de
l'égard des animaux, règles de la conduite humaine à
douter si elle existe dans les animaux plus que dans les
l'égard des choses proprement dites. A ces règles cor-
plantes ou les minéraux, bien que les animaux soient
respondent, dans les religions, dans les coutumes, et
sensibles et jusqu'à un certain point intelligents. Vous
même dans les lois de certains peuples, des dispositions
voudrez donc bien excuser cette expression, que j'adopte
et des pratiques qui en sont la contre-partie historique,
pour la rapidité du langage, et qui ne nous empêchera
et qui les représentent plus ou moins.
pas de distinguer entre les différentes classes d'êtres
que je la charge de représenter. Pour se faire une idée
nette et vraie de cette partie du droit naturel, qui n'a
QUATRIPME RELATION.
point de nom particulier, et qu'on pourrait appeler droit
Relation de l'homme 1 ses semblables.
réel, il faut supposer un homme seul dans une île, comme
Robinson. Par cette hypothèse, vous écarterez d'un seul
Les relations qui peuvent exister de l'homme à
coup toutes les questions qui se rapportent au droit de
l'homme étant très-variées, cette partie du droit naturel
propriété, c'est-à-dire au droit d'user des choses exclu-
est la plus vaste et la plus compliquée. Aussi a-t-elle
sivement aux autres hommes, questions qui ne se pro-
usurpé dans le langage de quelques auteurs, et s'est-elle
duisent que dans la relation de Phonune avec ses sem-
approprié presque à elle seule, le titre de droit naturel.
blables, et qui sont tout à fait distinctes de celle que
En d'autres termes, dans beaucoup d'ouvrages, on a
soulève la relation de l'homme aux choses, considérée en
appelé presque exclusivement droit naturel les règles
soi et indépendamment de -Couic autre. Dans cette hy-
de la conduite de l'homme à l'égard de ses semblables,
pothèse d'un homme seul en présence des choses, vous
14
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
15
excluant ainsi du droit naturel toutes les autres branch
c'est un état distinct, et, du moins dans quelques parties
des règles de la conduite humaine. D'un autre côt
de la terre, antérieur au véritable état de société, et qu'on
différentes subdivisions de ces règles ont reçu des no
peut aussi, si l'on veut, et pour le distinguer de ce der-
particuliers, et quelques-unes de ces subdivisions o
nier, attpe!er état de nature. Cet état est celui de famille,
été distraites du droit' naturel ainsi entendu, et so
qui devient, par extension, l'état de tribu. Tel est celui
devenues l'objet de sciences distinctes. En troisièm
dans lequel l'Écriture nous montre Abraham et ses en-
lieu enfin, dans ce droit naturel ainsi entendu quelques
fants. Entre cet état et celui de la société il y a de pro-
auteurs ont introduit des recherches qui ne font point
fondes différences, dont la principale et la seule que je
partie du droit naturel, de quelque manière qu'on l'en-
vous signalerai est celle-ci : c'est que l'état de société
tende. En sorte que rien n'est plus embrouillé que la
est adventice, tout fondé qu'il est sur une foule de
phraséologie de cette partie de la science. Pour arriver
principes de la nature humaine, tandis que l'état de
à des idées, et, par suite, à des dénominations claires é
famille est nécessaire ; en d'autres termes, on ne con-
cette matière, il faut analyser avec soin cette grand
çoit çA.sl'hornme hors de l'état de famille, tandis qu'on
relation de l'homme à l'homme, et distinguer les re
le conçoit et que l'histoire nous le montre hors de l'état
lations diverses qu'eue embrasse, ou tout au moin
de société proprement dit.
les principales. C'est là, messieurs, ce que nous allon
Or, en considérant l'homme dans cet état de nature,
essayer de faire. Veuillez me suivre avec indulgence e
qui est possible, et qui a précédé certainement dans
attention.
quelques parties de la terre, et probablement dans
Parmi les relations particulières comprises dans L
toutes, l'état de société, on trouve qu'il existe dans cet
relation générale de l'homme à l'homme, il y a une
état deux espèces de relations de l'homme à l'homme,
première distinction à faire, fondée sur cette circon-
qui sont, comme cet état lui-même, indépendantes du
stance, que les unes existent indépendamment du fai
fait de société : les relations de l'homme à l'homme
de société, tandis que les autres naissent de ce faHt, e
comme individus de la même espèce, et les différentes
par conséquent le présupposent.
relations créées par la famille entre les membres qui. la
Je suis loin d'admettre, messieurs, cet état de na-
composent. De ces deux espèces de relations naissent
ture, que quelques philosophes ont rêvé, et qui prête
deux espèces de devoirs et de droits : les devoirs et les
à l'homme sortant des mains du créateur la vie des,
• droits d'humanité, les devoirs et les droits de famille,
animaux solitaires. L'histoire proteste contre cette fie
o.0 ces deux branches du droit naturel qu'on pourrait
Lion, et elle représente si peu l'état naturel de Pliomm
appeler droit d'humanité et droit de famille, et 'qui ,
que ce n'est que par un concours de circonstance
existant indépendamment du fait de société, composent
. ce que j'appellerai
extraordinaires que, de loin en loin, quelques individu
droit de nature.
de l'espèce humaine y ont été '
Le fait de société survenant rencontre ces deux es-
placés. Mais ce que l'histoir
ne dément pas, ce qu'elle nous montre, au contraire
pèces de relations qui lui sont antérieures, celles de
1;
16
PREMIÈRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
17
l'homme à l'homme comme tel, et celle des différents
avant d'aller plus avant. Toutes ces règles du droit privé
membres de la famille entre eux ; mais, en les rencon-
et du droit public sont évidemment établies, dans chaque
trant, il les modifie. Dans le sein de la société, les indi-
société, relativement à la forme particulière de cette
vidus étrangers l'un à l'autre par le sang ne restent pas
société. Il semble donc, au premier coup d'oeil, qu'elles
dans le simple rapport d'homme à homme, ils entrent
dépendent uniquement de cette forme , qu'elles ap-
dans celui de concitoyens du même État; et il en est de
partiennent par conséquent entièrement au droit posi-
même des différents membres de la famille qui ne sont
tif et nullement au droit naturel. Cela serait vrai s'il n'y
plus seulement pères, fils, époux, frères par le sang
avait pas quelque chose de commun entre toutes les
mais encore citoyens par la société. La société modif
sociétés possibles, quelque chose qui dérive du fait
donc les règles de conduite de l'homme comme homm
même de société, indépendamment des formes diverses
à l'égard des autres, et de l'homme comme membre d
que ce fait peut revêtir, et qui constitue les conditions
la famille dans tous les rapports que la famille engendre
essentielles de toute société. Ces conditions essentielles
elle les modifie au profit du tout ou de la société. Or,
de tolite société engendrent un droit social, essentiel
toutes ces règles ainsi modifiées, étendues, multipliées,
aussi, naturel et absolu comme elles, droit antérieur et
de quelque espèce qu'elles soient, composent ce qu'o
supérieur à tous les droits sociaux positifs, et que tous
appelle le droit privé, première branche du droit social,
cherchent à reproduire et reproduisent plus ou moins,
celle qui règle tous les rapports qui peuvent exister
en l'adaptant à chacune des formes possibles de la so-
entre les citoyens d'un même État.
ciété. C'est là le droit social naturel, qui se subdivise,
Mais, indépendamment de ces rapports qui existaient
comme tout droit social positif, en droit public et en
avant la société, mais auxquels la société donne un ca-
droit privé.
ractère tout nouveau, la société en crée un autre qui
On voit par là, messieurs, que, pour déterminer les
n'existait point avant elle : c'est celui des citoyens à la
règles de ce droit naturel social, il faut avoir préalable-
société ou au pouvoir qui la représente. De là; des
ment déterminé deux choses : la fin de toute société,
règles de conduite des citoyens à l'État et de l'État aux
2° les conditions essentielles de toute société. Ces deux
citoyens, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle le droit
questions devront donc nous occuper et être résolues
public, seconde branche du droit social.
par nous, préalablement à la recherche des règles mêmes
Le droit social se divise donc en deux branches : droit
du droit naturel social. Elles viennent se placer ici,
privé et droit public. Dans nos lois, les principaux ra-
.comme celles de la nature de Dieu et de la nature des
meaux du droit privé sont renfermés et représentés
choses dans les relations précédentes, et par la même
nécessité.
dans le Code civil ou le Code commercial; les princi-
C'est ici le lieu de vous faire remarquer, messieurs
paux rameaux du droit public dans le Code constitu-
que toute cette recherche est étrangère et à la question
tionnel, le Code administratif; le Code pénal, etc.
de la meilleure l'orme à donner à la société, et à celle
Mais ici se présente une objection qu'il faut résoudre
2
18
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL,
19
PREMIÈRE LEÇON.
des meilleurs moyens de procurer le bonheur matériel
ou du moins de plusieurs familles indépendantes en
de la société. Ces deux questions ne sont nullement des
contact, et qui font l'objet du droit des gens : c'est la
questions de droit, mais des questions d'art. Elles sont
cinquième et dernière. A. ces différentes branches du
l'objet de 'deux sciences qu'on appelle la
droit naturel correspondent dans l'histoire : pour le
politique et
l'économie politique, et qui sont tout à fait distinctes
droit de nature, une foule de systèmes philosophiques,
du droit. Je n'en aurais même pas parlé, si quelques.
de règles religieuses, d'usages, de coutumes ; pour le
auteurs n'avaient pas plus ou moins introduit ces deux
droit social, tous les droits positifs ; pour le droit des
problèmes parmi ceux qui sont l'objet propre du droit
gens, les coutumes qui ont réglé les rapports de nation
naturel.
à nation aux différentes époques.
Au delà des relations que nous avons déjà constatées
Tel est, messieurs, l'ensemble du droit naturel dans
dans la relation de l'homme à l'homme, il n'en est plus
l'acception la plus large et la plus haute de ce mot,
qu'une, messieurs : c'est celle de société à société. Les
dans celle où l'ont pris les plus grands esprits qui s'en
règles de conduite d'une société à l'égard des autres
soient occupés. Mais comme cette acception n'a pas
•
sont évidemment les mêmes que celles d'une famille
été unanimement embrassée, et que d'autres lui ont été
à
l'égard d'une autre dans l'état de nature ; elles com-
données, il ne sera pas inutile que je vous fasse con-
posent ce qu'on appelle le droit des gens, cinquième et
naître ces dernières.
dernière ].ranche de cette partie du droit naturel.
En ne faisant attention, dans l'expression droit natu-
Ainsi, en nous résumant, nous trouvons dans la. rela
rel, qu'à l'épithète de naturel qui la termine, on a dû
tion générale de l'homme à l'homme cinq espèces de
être conduit à entendre par cette expression et à lui
relations principales : celles de l'homme à l'homme
faire désigner toutes les règles de la conduite humaine
comme tel, qui font l'objet du droit d'humanité; 2° celles
qui dérivent de la nature des choses, et que, par con-
de la famille, qui font l'objet du droit de famille;
séquent, la raison peut atteindre, quelle que soit la re--
3° celles
des citoyens d'un même État, qui font l'objet du droit
lation à laquelle ces règles s'appliquent. De la, l'accep-
privé ;
tion la plus générale de cette expression, celle qui
4° celles des citoyens à l'État et de l'État aux ci-
toyens., qui font l'objet du droit public;
embrasse, dans le droit naturel, la religion naturelle,
5° enfin, celles
de société, qui font l'objet du droit des gens. Et dans
la morale personnelle , le droit réel , et toutes les
ces cinq relations, trois grandes divisions : celles qui
parties des droits et des devoirs de l'homme à. l'égard
. de ses semblables. Mais
existent indépendamment du fait de société et qui font
si, au contraire, on fait par-
l'objet du
ticulièrement attention, dans la même expression, au
droit de nature : ce sont les deux premières;
mot droit, on pourra être conduit à deux autres accep-
2' celles qui naissent du fait de société et qui existeraient
tions très-différentes. Les uns, prenant le mot
quand il n'y aurait qu'une société; elles font l'objet du
droit
clans son sens philosophique, c'est-à-dire comme dé-
droit social : ce sont les deux secondes ; 3° celles qui
signant ce qui est corrélatif au devoir,
naissent de l'existence simultanée de plusieurs sociétés
ne consenti-
20
PREMIPRE LEÇON.
OBJET ET DIVISION DU DROIT NATUREL.
21
ront à désigner, par l'expression de droit maerel, que
cette partie des règles de la conduite humaine qui
de la conduite de l'homme envers les choses. Puis
en imposant un devoir à l'un, créent chez l'autre un
j'aborderai celles qui gouvernent les relations de l'homme
droit corrélatif, c'est-à-dire qu'une portion des rè-
l'homme, en commençant par le droit de nature, en
'là
gles de ]a conduite de ]'homme envers ses semblables.
poursuivant par le droit social, et en terminant par le
De là, la seconde acception de ce mot, d'après laquelle
finirai par la religion naturelle, soit
droit des gens. Je
le droit naturel ne comprend ni la religion naturelle, ni
parce que je la considère comme le couronnement des
la morale personnelle, ni le droit réel, et n'embrasse
autres parties, soit parce que m'étant occupé avec vous,
pas même toutes les règles de conduite de l'homme
pendant deux années consécutives, d'une des branches
envers ses semblables. D'autres enfin, prenant le mot
dogmatiques de la science qui a reçu ce nom, il ne sera
droit dans un sens encore plus étroit, c'est-à-dire dans
pas mal d'éloigner un peu cette partie de mon sujet.
le sens technique des écoles, n'appelleront droit na-
De toutes les parties de cette grande tâche, il est évident
turel que la partie des règles de la conduite humaine
et vous devez prévoir que la troisième sera celle qui
découvertes par la raison qui correspond au droit po-
nous occupera le plus; et cette circonstance est heu-
sitif proprement dit, ce qui les conduira à une dé-
reuse, puisque c'est aussi celle qui vous intéresse davan-
finition qui comprendra moins encore que la précé-
tage. Je ferai ce qui dépendra de moi pour y arriver le
dente. De là, la troisième et dernière acception de cette
plus rapidement possible, sans sacrifier cependant à
expression.
votre curiosité ce que je ne consentirai jamais à sacri-
Je déclare, messieurs, que les mots me sont com-
fier à aucune considération, l'intérêt de la science que,
plétement indifférents, poury u que l'on s'entende. J'es-
je suis chargé de vous enseigner ici dans toute sa sévé-
time autant l'une de ces définitions que les deux autres.
rité et dans toute sa rigueur, et dont la mission n'est
Mais, dans ce cours, je m'arrêterai à la première, qui
pas de plaire, mais de chercher et de montrer la vérité.
laisse au droit naturel sa plus grande étendue possible.
Encore un mot, messieurs, avant de terminer. Il est
C'est donc la science de toutes les règles de la conduite
bien entendu que ce ne sont pas les règles de la con-
humaine, clans toutes les relations que j'ai énumérées,
duite humaine dans leurs détails, et comme on les ex-
que j'appelle de ce nom et que je me propose de con-
pose dans un catéchisme, que je m'efforcerai de déter-
miner ici
struire devant vous, selon la mesure de nies forces.11 ne
avec vous. line telle entreprise serait infinie,
rue reste donc plus, cela posé, qu'à vous dire dans quel
et aboutirait peut-être moins à vous éclairer l'esprit qu'à
• le rétrécir. Telle ne saurait être et telle n'est pas nia
ordre j'aborderai les différentes parties de cette vaste
pensée. Je me contenterai de poser les principes des dif-
tâche.
férentes branches de la législation naturelle, de vous en
Je commencerai, messieurs, par la morale person-.
donner, si je peux ainsi parler, l'esprit et la substance;
Delle ou les règles de la conduite de l'homme envers
car il importe bien moins de savoir à la lettre ce qu'on
lui-même. Je continuerai par le droit réel, ou les règles
doit faire dans chaque situation particulière de la vie,
22
PREMIÈRE LEÇON.
que de voir clairement et largement quel est , le but,
quelle est la tin générale qu'on doit se proposer, sauf à
la conscience à se déterminer en vue de cette lin dans
chacune des innombrables positions différentes que
le hasard et la mobilité des circonstances peuvent
DEUXIÈME LEÇON.
amener.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE.
MESSIEURS,
Nous avons vu, dans la leçon précédente, que l'objet
du droit naturel est de rechercher les règles de la con-
duite humaine; qu'ainsi , dans son acception la plus
large, cette science embrasse l'ensemble des règles qui
doivent diriger l'homme en cette vie; je vous ai indiqué
les différentes parties dans lesquelles elle se divise natu-
rellement; enfin, je vous ai dit quelles sont celles que je
traiterai, et dans quel ordre je me propose du les traiter.
Mais avant de commencer nos recherches, il est une
question pour ainsi dire préjudicielle que je dois exami-
ner et résoudre, c'est celle de savoir s'il y a réellement
un droit naturel. En effet, vous le savez, quelques sys-
tèmes philosophiques se sont efforcés de démontrer
qu'il n'y a pas pour l'homme de règles obligatoires, et
que toute la morale se réduit à des conseils de pru-
dence, qu'il peut suivre ou négliger à ses risques et
périls.
Comme de pareils systèmes nient le droit naturel,
ou du moins l'altèrent tellement qu'ils lui enlèvent son
véritable caractère et par là sa haute importance, il m'a
paru nécessaire, avant de pénétrer clans lés recherches
24
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 25
mêmes de la science, d'examiner si le fait qui la fond
trompe, des principaux faits moraux de la nature hu-
existe, et de discuter les nombreux systèmes qui rien
maine. Quand j'aurai mis sous vos yeux cette exposition,
ce fait ou du moins l'altèrent essentiellement. Cette
procéder à celle des systèmes que nous
je pourrai alors
question, vous le voyez, doit passer avant toutes celles
devons examiner, et, les mettant en présence des faits,
qui font l'objet de ce cours ; elle est d'ailleurs très-im-
montrer ceux de ces faits qu'ils ont négligés, ceux dont
portante, car ce n'est rien moins que celle de savoir s'il
ils ont tenu compte, et vous indiquer ainsi et le point de
y a pour l'homme quelque règle de conduite obligatoire.
départ de chacun, et ce que tous ont de diversement
C'est donc l'existence du devoir, et, par conséquent, celle
faux et de diversement vrai. De cette manière, vous
du droit, qui est impliquée dans cette question qu'ont
comprendrez bien mieux chacun de ces systèmes, et
agitée les plus grands esprits dont la philosophie, la
leur réfutation me sera aussi plus facile.
politique et la législation s'honorent.
Je vais donc consacrer cette leçon à vous exposer les
Pour la discuter devant vous, j'ai hésité entre deux
faits moraux de la nature humaine clans leurs circon-
méthodes. Je me suis demandé s'il ne convenait pas de
stances principales. Ce ne sera guère autre chose que le
vous exposer ces systèmes et de les réfuter l'un après
résumé d'une partie des leçons que j'ai faites des cette
l'autre, en me réservant de vous présenter ensuite les
Faculté depuis trois ans ; je me bornerai à vous rappe-
faits de la nature humaine qu'ils ont altérés ou mécon.
ler rapidement les résultats auxquels je suis arrivé, et
nus ; ou s'il ne valait pas mieux, sacrifiant à l'intérêt de
je tâcherai cependant d'y mettre assez de clarté pour
là clarté ce que pourrait avoir de piquant l'application
être compris de ceux qui assistent à ce cours pour la
de cette méthode, commencer par vous présenter d'a-
première fois.
bord le tableau des faits moraux de la nature humaine,
Ce qui distingue un être d'un autre, c'est son organi-
pour juger ensuite à la lumière de ces faits les différentes
sation. C'est là ce qui distingue une. plante d'un miné-
doctrines qui sont arrivées à des conclusions qui leur
ral, un animal d'une espèce d'un animal d'une autre
sont contraires.
espèce. Chaque être a donc sa nature à lui; et, parce
C'est à cette dernière méthode que je me suis arrêté;
qu'il a sa nature à lui, il est prédestiné par cette nature
Malgré tous mes efforts pour vous faire comprendre le
à une certaine fin. Si la fin de l'abeille, par exemple,
principe et la portée de chacun de ces systèmes, je
n'est pas la même que celle du lion, et si celle du lion
craindrais de n'y pas réussir, si je ne vous avais exposé
n'est pas la même que celle de l'homme, on ne peut en
d'abord les faits moraux de la nature humaine, source
trouver la raison que dans la différence de leur nature.
Chaque être est donc organisé pour une certaine fin, de
commune où tous les systèmes sur le droit naturel sont
telle sorte que, si on connaissait complétement sa nature,
venus puiser leurs principes et leur point de départ.
on pourrait en déduire sa destination ou sa fin. La fin
Je commencerai donc, messieurs, par vous faire con
d'un être est ce qu'on appelle le bien de cet être. Il y a
naître ce que je pourrais appéler mon système, mais ce
donc identité absolue entre le bien d'un être et sa fin.
qui n'est au fond que l'exposition exacte, si je ne me
26
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 27
Le bien pour lui c'est d'accomplir sa fin, d'aller au b
raisonnables, n'ont rien de délibéré, et qui se mani-
pour lequel il a été organisé.
festent dans l'homme aussitôt qu'il est au monde, et s'y
De même que tout être, parce qu'il est organisé d'u
développent avec une intensité de plus en plus grande
certaine manière, a, en vertu de cette organisation, un:
à mesure qu'il grandit, je les appelle en lui tendances
fin spéciale qui est son bien ; de même il n'y a p
primitives et instinctives de la nature humaine. Ce sont
d'être qui n'ait été doué d'un certain nombre de facult
ces tendances, ce qu'elles ont de commun dans tous les
au moyen desquelles il peut atteindre sa fin. En effet.
hommes, et de particulier dans chaque individu, que le
comme de la constitution même d'un être résulte un
célèbre docteur Gall a cherché à déterminer, à énumé-
certaine fin pour il y aurait contradiction si la na,
rer d'une manière exacte, en montrant quelles variations
turc, l'ayant condamné, en lui donnant telle organisa.,
elles subissent d'un individu à un autre, et comment de
tion, à accomplir telle lin qui est son bien, ne lui avai
ces variations résulte le caractère particulier de chaque
pas donné en même temps quelques facultés qui le ren
homme; ce sont ces . tendances qui ont fixé l'attention
dissent capable d'y parvenir. ljne telle vérité est néces
d'un petit nombre de philosophes, et qui, bien qu'ils
saire aux yeux de la raison, et n'a pas besoin d'être vé
n'en aient pas tiré tout le parti possible, ont pourtant
riflée par l'expérience. Elle pourrait l'être, toutefois, s
influé sur les systèmes qu'ils ont présentés sur l'homme.
on voulait examiner la nature de chaque être, la fi
Ainsi, par cela que l'homme existe, il se passe en lui
qu'elle lui impose, et les facultés qui ont été mises en 1
ce qui se passe dans tous les êtres possibles, c'est-à-dire
pour y arriver. On ne trouverait pas d'exception au:
qu'en vertu de son organisation, sa nature aspire à sa
principes que je viens de poser.
lin par des mouvements qu'on appelle plus tard des
11 résulte de ces principes que l'homme, ayant une
passions, et qui le portent invinciblement vers cette tin.
organisation particulière, a nécessairement une lin don
En même temps que se développent dans l'homme les
l'accomplissement est son bien, et qu'étant organi
tendances instinctives qui le poussent vers sa fin ou son
pour cette fin, il a nécessairement aussi les faculté
bien, les facultés que Dieu lui a données pour l'atteindre
indispensables pour l'accomplir.
se mettent en mouvement sous l'influence de ces ten-
Du moment qu'un être organisé existe (et il en est de
dances, et cherchent à saisir les objets vers lesquels elles
même des êtres non organisés, quoique cela soit moins
le portent. Aussitôt donc que l'homme existe, s'éveillent
visible), du moment, dis-je, qu'un être organisé existe,
en lui, d'une part, les tendances qui s 'ont l'expression
sa nature tend à. la fin pour laquelle il a été constitué
de sa nature; de l'autre, les facultés qui lui ont été don-
De là résultent dans le sein de cet être (les meuvemen
nées pour que ces tendances obtiennent satisfaction. Ce
qui le portent, indépendamment de toute réflexion,
n'est pas là seulement le début de la vie humaine, c'en
d:
tout calcul, à un certain nombre de buts particuliers
est le fond même ; tant qu'elle dure, c'est sur ce fond,
dont l'ensemble compose l'a fin totale de cet être. Ces.
qui ne change jamais, que viennent se dessiner les au
mouvements instinctifs qui, même dans les créature
ires phénomènes que présente l'humanité.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 29
28
DEUXIÈME LEÇON.
l'intelligence , en se développant ainsi primitivement, ne
.Te crois avoir nettement établi, dans les cours pré cée
voit rien de ce qu'elle a été constituée pour voir? Il ar-
dents, que, lorsque ces facultés, qui ont été mises
rive que, spontanément, elle fait effort pour vaincre les
nous pour réaliser la fin à laquelle aspirent les tendan
obscurités qu'elle rencontre, les difficultés qui s'oppo-
de notre nature, s'éveillent et se développent pour
sent à ce qu'elle arrive à son but. Cet effort n'est autre
première fois, elles se développent d'une manière in
chose que la concentration sur un point des forces de
terminée et sans direction précise.
l'intelligence auparavant dispersées. Quand l'intelligence
En effet, ce qui fait que nos facultés finissent bien
se développe instinctivement, elle ne se porte pas sur
par se concentrer pour atteindre leur but, c'est q
un point plutôt que sur un autre, elle se porte sur tous
dans cette vie, telle qu'elle est organisée, elles rencoi
à la fois; elle rayonne, pour ainsi dire, dans tous les
trent des obstacles qui ne leur permettent pas d'y ar r.`
sens. Mais, rencontrant de toute part des obscurités, elle
ver autrement. Je vous l'ai déjà démontré : si ce mon d
se concentre successivement tout entière sur chacune de
était l'harmonie des forces de tous les êtres qui le co
ces obscurités. Ce phénomène s'opère spontanément, et
posent, si toutes ces forces, loin de se contrarier, se
il n'est pas indifférent, pour la morale, de le constater ;
veloppaient parallèlement et harmoniquement, il l eur
car ce mouvement spontané est le premier signe du
suffirait de se développer pour arriver sans effort à l eu
pouvoir que nous avons de diriger nos facultés, la pre-
fin. Mais telle n'est pas, vous le savez, l'organisation
mière manifestation, en d'autres termes, de la volonté
ce monde : on peut, au contraire, le définir la mise
en nous. Or, messieurs, cette concentration de la force
opposition de toutes les destinations, et, par conséque nt;
humaine est un effort qui n'est pas naturel à l'homme.
de toutes les forces des êtres qui le composent.
Aussi, la nature humaine souffre-t-elle toutes les fois
Il en est donc de notre nature comme de toute autre -
qu'elle est obligée de le faire. Même aujourd'hui, si dis-
en se développant pour arriver à sa fin, elle rencontre
ciplinées et si exercées que soient nos facultés, c'est
des obstacles qui l'arrêtent et l'empêchent de l'atteindr6
toujours une chose fatigante pour nous que de nous
Pour vous faire comprendre, d'une manière plus pré-.
emparer de nos facultés, et de les concentrer avec per-
cise, le fait que je vous signale, et sur lequel je ne puh
sévérance sur tel ou tel point. Ce n'est pas là, en effet,
entrer dans de grands détails, puisque je ne fais i .•
leur allure primitive et naturelle ; c'est une allure ex-
qu'un résumé, je prendrai pour exemple une des facuP
ceptionnelle, à laquelle la condition humaine nous con-
tés de notre nature, l'intelligence, qui est chargée
damne. Aussi, à la suite de tout effort de cette espèce,
satisfaire à l'instinct qui nous porte à connaître.
la nature humaine retourne-t-elle avec bonheur au dé-
Eh bien! l'intelligence, on le sait, ne trouve pas
veloppement indéterminé, qui est son mode naturel
premier coup la vérité qu'elle cherche. Elle rencont re;
d'action ; y revenir pour elle, c'est se reposer. OrAms-c,
au contraire, des difficultés, , des incertitudes, des nuag
la vie humaine, et surtout dans la vie primitiSee
es`.
en un mot des obstacles de toute espèce qui remp
l'homme, alors que la raison n'a point encore rakernt
chent de l'atteindre. Or, messieurs, qu'arrive-t-il qua nd
30
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 31
tout se passe en alternatives entre ces deux modes
l'atteindre, tantôt heureuses, tantôt malheureuses dans
développement de nos facultés : le mode indétermin
leur poursuite; mais, sans la sensibilité, ce qu'on appelle
ou naturel, et le mode concentré ou volontaire.
le plaisir et la douleur, c'est-à-dire le retentissement
Je me borne maintenant à poser ce fait, dont je tirer
sensible du bien et du mal, n'auraient pas lieu en elle.
plus tard des conséquences importantes. Un autre fa.,
Telle est l'origine et le vrai caractère du plaisir et de la
qu'il n'est pas moins intéressant de constater, c'est que
douleur ; et vous voyez par là que ces deux phénomènes
quelques efforts que fassent nôs facultés pour satisfai
sont subordonnés au bien et au mal. Je vous prie de le
aux tendances primitives de notre nature et faire jou.'
remarquer, car on a trop souvent confondu le bien avec
par là cette nature du bien auquel elle aspire, ces efforlf
le plaisir, le mal avec la douleur. Ce sont des choses
ne peuvent jamais arriver qu'à lui donner une satisfa
profondément distinctes. Le bien et le mal, c'est le suc-
lion incomplète, c'est-à-dire un bien très-imparfait;
cès ou l'échec dans la poursuite des fins auxquelles notre
telle est la loi de cette vie, que jamais l'homme
nature aspire. Nous pourrions obtenir l'un et subir
triomphe des dures conditions qu'elle lui impos
l'autre sans qu'il y eût plaisir et douleur; il suffirait
Ainsi, dans cette vie, la complète satisfaction de ni
que nous ne fussions pas sensibles. Mais comme nous
tendances, le bien complet, n'existent pas. Voilà un fa,
sommes sensibles, il est impossible que notre nature ne
non moins incontestable que ceux que nous avons dé
jouisse pas quand elle parvient à atteindre ce qui est le
indiqués.
. bien pour elle, ou qu'elle ne souffre pas quand elle ne
Quand nos facultés entrant en exercice parvienn
peut y arriver ; c'est une loi de notre organisation. Le
à donner satisfaction à nos tendances, à conquérir p o
plaisir est donc la conséquence et comme le signe de la
notre nature une partie du bien auquel elle aspire, il
réalisation du bien en nous ; la douleur, la conséquence
produit en nous un phénomène qu'on appelle le plaisir
et comme le signe de la privation du bien. Mais l'un
La privation du bien, ou l'échec qu'éprouvent nos
n'est pas plus le bien que l'autre n'est le mal.
cultés quand elles le poursuivent et ne peuvent 1
Par cela que tout être aspire à son bien, jouit quand
teindre, produit en nous un autre phénomène qu
• il l'atteint, souffre quand il en est privé, il doit aimer,
appelle la douleur. Le plaisir et la douleur naissent
rechercher tout ce qui, sans être son bien, contribue à
nous, parce que nous ne sommes pas seulement act
le lui procurer, et ressentir de l'éloignement pour tout
mais encore sensibles. C'est en effet parce que n
. ce qui fait obstacle à ce qu'il y parvienne. C'est ainsi
01
sommes sensibles, qua notre nature jouit ou souff
que, lorsque nos facultés venant à se développer ren-
selon qu'elle réussit ou échoue dans la poursuite
contrent des objets qui secondent ou contrarient leurs.
bien. On pourrait comprendre une nature qui ne ser
. efforts, nous 'éprouvons pour les premiers des senti-
ments d'affection et d'amour, et pour les autres de
qu'active sans être sensible ; pour elle il y aurait t
l'éloignement et de la haine. Il en résulte que nos ten-
jours une fin, un bien, des tendances qui la porteraiet
dances, c'est-à-dire les grandes, les véritables passions
à ce bien, des facultés qui la rendraient capable
32
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 33
de la nature humaine, s'ébranchent, pour ainsi dire, eu
au bien des autres comme à sa fin propre et dernière.
allant à l'accomplissement de leur fin, et se subdivisent
Le principe est personnel, mais le but vers lequel il
en une multitude de tendances particulières, qu'on ap
aspire spontanément est le bien des autres. Ainsi, alors
pelle aussi des passions, mais qu'il faut bien distingue
même qu'il n'y a encore dans l'homme que des mou-
de nos passions primitives qui se développent en nous
vements instinctifs, il y a déjà en lui bienveillance pour
d'elles-mêmes et indépendamment de tout objet ext
autrui.
rieur, par cela seul que nous existons, et aspirent à leu
Tous les faits que je vous ai présentés jusqu'ici con-
fin avant que la raison nous ait montré ce qu'était cent
stituent l'état primitif de l'homme, celui de l'enfant.
fin. Les passions, au contraire, que j'appellerai secon
Quand la raison apparaît, elle fait subir successivement
claires, ne naissent en nous qu'à l'occasion des obje
à cet état primitif deux transformations d'où résultent
extérieurs, qui, en secondant ou en contrariant le dé \\
deux autres états moraux bien distincts. Avant de passer
loppement de nos passions primitives, les excitent e
à la description de ces deux autres états, résumons en
nous. Nous qualifions d'utiles les objets qui seconden
peu de mots les éléments constitutifs du premier. Je
nos tendances primitives, et de nuisibles ceux qui les co
vous ai dit qu'au début même de la vie, des tendances
trarient. Telle est l'origine des passions secondaires
se développent dans l'homme et manifestent la fin pour
des idées d'utile et de nuisible.
laquelle il a été créé; qu'en mérite temps s'éveillent aussi
De nos tendances, les unes sont bienveillantes po
des facultés destinées à leur donner satisfaction; que le
autrui, comme la sympathie ; les autres ne le sont pas
développement de ces facultés est d'abord naturellement
comme la curiosité ou le besoin de. connaître, et l'ami)
indéterminé, mais que les obstacles qu'elles rencontrent
tion ou l'amour de la puissance. En effet, quoiqu'il soi
les excitent accidentellement à une concentration qui
vrai que, dans l'enfance, et avant que la raison
est la première manifestation ou le premier degré du
venue nous révéler notre propre nature, toutes nos ten
développement volontaire. Vous avez vu que la nature
dances se développent sans que nous fassions un retou
humaine, étant sensible, éprouve du plaisir quand ses
sur nous-mêmes, c'est-à-dire sans égoïsme, quelques
tendances sont satisfaites, et de la douleur quand elles
unes cependant n'ont d'autre résultat que notre prolo'
ne le sont pas; que, de plus, elle aime ce qui seconde
satisfaction, notre propre bien, tandis que la sympa*
le développement de nos tendances, et éprouve de l'aver-
sion pour ce qui les contrarie : ce qui ébranche nos pas-
a pour résultat non-seulement notre bien, mais encor
sions primitives en une foule de passions secondaires,
celui des autres : car, il importe de le remarquer,
qui en sont comme les rameaux. Tels sont les éléments
plus tard, lorsque la raison intervient, nous somm
de l'état primitif. Ce qui caractérise cet état, ce qui le
bienveillants pour les autres, ce n'est pas seulement
distingue éminemment de tout autre, c'est la domination
vertu de la raison, c'est encore en vertu d'une de n
exclusive de la passion. Sans doute, il y a dans le fait de
tendances, la sympathie, gni, indépendamment de ton
concentration un commencement d'empire sur nous-
idée de devoir et de tout calcul d'intérêt, nous pous
1 — 3
34
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 3i
mêmes et un commencement de direction de nos facultés
comprendre, elle pénètre bientôt le sens du spectacle
par le pouvoir personnel; mais ce pouvoir est encore
qui s'offre à elle. Et d'abord elle comprend que toutes
aveugle, et demeure exclusivement au service de la pas-
ces tendances, que toutes ces facultés .n'aspirent et ne
sion qui détermine fatalement et l'action et la direction
vont qu'à un seul et même but, à un but total, pouf
de nos facultés. Il en est ainsi jusqu'à ce que la raison
ainsi dire, qui est la satisfaction de la nature humaine.
ait apparu. C'est elle qui soustrait le pouvoir ou la vo-
Cette satisfaction de notre nature, qui est la somme et
lonté de l'homme à l'empire exclusif des passions ; mais,
comme la résultante de satisfaction de toutes ces en-
jusqu'à ce qu'elle s'éveille, la passion présente, et, parmi
dances, est donc sa véritable fin, son véritable bien. C'est
les• passions présentes, celle qui est la plus forte, entraîne
à ce bien qu'elle aspire par toutes les passions qui sont
la volonté, parce qu'il ne peut y avoir encore prévision
en elle; c'est ce bien qu'elle s'efforce d'atteindre par
du mal futur. Ainsi, triomphe de la passion présente
toutes les facultés qui s'y déploient. Voilà ce que corn-
sur la passion future, et, parmi les passions présentes,
prend la raison, et c'est ainsi qu'elle forme en nous
triomphe de la passion la plus forte, voilà, dans ce pre-
l'idée générale du bien ; et quoique ce bien dont nous
mier état, la loi des déterminations humaines. La vo-
obtenons ainsi l'idée ne soit encore que notre bien par-
lonté existe déjà, mais il n'y a pas encore liberté. Nous
ticulier, ce n'en est pas moins un immense progrès sur
avons déjà pouvoir sur nos facultés, mais nous n'en
l'état primitif, dans lequel cette idée n'existe pas.
disposons pas encore librement. Examinons maintenant
L'observation et l'expérience de ce quise passe perpé-
quelle transformation, en apparaissant, la raison fait
tuellement en nous fait aussi comprendre à la raison
subir à cet état primitif, qui est celui de l'enfance.
que la satisfaction complète de la nature humaine est
La raison, dans sa définition la plus simple, est la
impossible, et que, par conséquent, c'est une illusion de
faculté de comprendre, qu'il ne faut pas confondre avec
compter sur le bien complet; qu'ainsi nous ne pouvons
la faculté de colinot tre. En effet, les animaux connaissent,
et ne devons prétendre qu'au p lus grand bien possible,
ils ne paraissent pas comprendre, et c'est là ce qui lés
c'est-à-dire à la plus grande satisfaction possible de
distingue de l'homme. S'ils comprenaient, ils seraient
notre nature. Elle s'élève donc, de l'idée do notre bien,
semblables à nous ; et, au lieu de demeurer toute leur
à celle de notre plus grand bien possible.
vie, comme ils le font, dans l'état que nous venons
Elle ne tarde pas à concevoir aussi que tou ce qui
de décrire, ils s'élèveraient successivement, comme
• peut nous conduire à ce plus grand bien est bon par
l'homme, aux deux autres états que l'intervention de la
cela seul, et que tout ce qui nous en détourne est mau-
raison produit en nous.
vais; mais elle ne confond pas cette double propriété,
Lorsque la raison s'éveille dans l'homme, elle trouve
qu'elle rencontre dans certains objets, avec le bien et le
la nature humaine en plein développement, toutes ses
mai lui-même, c'est-à-dire avec la satisfaction même ou
tendances en jeu, toutes ses . facultés en activité. En
la non-satisfaction de notre nature. Elle distingue donc
vertu de sa nature, c'est-à-dire du pouvoir qu'elle a de
P rofondément le bien en lui-même des choses qui sont
36
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 37
Propres à le produire, et, en généralisai' la propriété con
prune de ces choses, elle s'élève à l'idée générale de
passion actuellement dominante, ce qui a un double in-
l'utile
Elle ne distingue pas moins cette satisfaction et cette
convénient. Et d'abord, rien n'étant plus variable que la
lion-satisfaction des tendances de notre nature des sen-
passion, la domination d'une passion est bientôt rem-
sations agréables ou désagréables qui l'accompagnent
placée par celle d'une autre, en sorte que, sous l'empire
dans notre sensibilité, et le plaisir est pour elle autre
des passions, il n'y a aucune suite possible clans l'action
chose que le bien ou l'utile, la douleur autre chose que
de nos facultés, et qu'ainsi elles ne produisent rien de
le mal ou le nuisible ; et, comme elle a créé l'idée géné-
considérable. En second lieu, le bien qui résulte de la
rale du bien et, celle de l'utile, en résumant ce"qu'il y a
passion actuellement dominante est souvent la cause
de commun dans toutes les sensations agréables elle
d'un grand mal, et le mal qui ré,ulterait de sa non-sa-
crée l'idée générale du bonheur.
tisfaction serait souvent le principe d'un grand bien, en
Ainsi, le bien, l'utile, le bonheur, trois idées que la
sorte que rien n'est moins propre à produire notre plus
raison ne tarde pas à tirer du spectacle de notre nature,
grand bien que le gouvernement de nos facultés par les
et qui sont parfaitement distinctes dans toutes les lan-
passions. Voilà ce que ne tarde pas à découvrir la raison,
gues, parce que toutes les langues ont été faites par le
et elle en conclut que, pour arriver 'à notre plus grand
sens commun, qui est l'expression la plus vraie de la
bien possible, il serait mieux que la force humaine ne
raison. liés lors, l'homme a le secret de ce qui se passe
demeurLit pas en proie à l'impulsion ,mécanique des
en lui. Jusque4.à il avait vécu sans le comprendre ; ce
passions; il serait mieux qu'au lieu d'être emportée par
jour-là il en a l'intelligence. Ces passions, il voit d'où
leur impulsion à satisfaire à chaque instant la passion
elles viennent et ce qu'elles veulent ; ces facultés, il sait
actuellement dominante, elle fût dérobée à cette impul-
comme elles sont déterminées, et à quoi elles servent,
sion et dirigée exclusivement à la réalisation de l'intérêt
et ce qu'elles font ; ce qu'il aime, ce qu'il hait, il sait
calculé et bien entendu de l'ensemble de toutes ces pas-
à quel titre il l'aime et le hait ; ce qu'il éprouve de plai-
sions, c'est-à-dire du plus grand bien de notre nature.
sir et de peine, il sait pourquoi il l'éprouve : tout .est
Or, ce mieux que notre raison conçoit, elle conçoit aussi
clair en lui, et c'est à la raison qu'il le doit.
qu'il est en notre pouvoir de le réaliser. Il dépend de
Mais la raison ne s'arrête pas là ; elle comprend aussi
nous de calculer le plus grand bien de noire nature : il
que, dans la condition à laquelle l'homme est actuelle-
suffit d'y employer notre raison ; et il dépend de nous aussi
ment soumis, l'empire sur soi-même, ou le gouverne-
de nous emparer de nos facultés et de les mettre au service
ment par l'homme des facultés ou des forces qui sont
de cette idée de notre raison. Car nous avons ce pouvoir,
en lui, est la condition sans laquelle il ne peut arriver
il nous a été révélé et nous l'avons senti dans l'effort
à
sp
la plus grande satisfaction possible de sa nature.
ontané par lequel, pour satisfaire la passion, no
centrions sur un point toutes les forces de no
En effet, tant que nos facultés sont abandonnées à
Ce que nous avons fait jusque-là spontanémeii
l'impulsion des passions, elles obéissent toujours à la
de le faire volontairement, et le pouvoir de la
38
DEUXIPME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE IIUMAINE. 39
créé. Du moment que cette grande révolution est con-
l'inconvénient qu'il y a de satisfaire toutes nos passions,
çue, messieurs, elle s'accomplit. lin nouveau principe
et dans chaque moment la plus forte, le jour où elle a
d'action s'élève en nous, l'intérêt bien entendu, principe
conçu l'intérêt bien entendu, la nécessité de le calculer,
qui n'est plus une passion, mais une idée ; qui ne soi
et celle de le préférer dans chaque cas à la satisfaction
plus aveugle et instinctif des conditions de notre nature,
(le nos passions particulières, ce jou •-là notre nature,
mais qui descend intelligible et raisonné des réflexions
en vertu de ses lois mêmes, se passionne pour ce sys-
de notre raison; principe qui n'est plus un mobile, mais
tème de conduite qui lui paraît un moyen d'arriver à sa
un motif. Trouvant un point d'appui dans ce motif, le
fin, comme elle se passionne pour tout ce qui est utile ;
pouvoir naturel que nous avons sur nos facultés s'em-
elle aimé ce système de conduite, elle n'en dévie pas
pare de ces facultés, et, s'efforçant de les gouverner
sans regret, et elle a de l'aversion pour ce qui l'en dé-
dans le sens de ce motif, commence à devenir indépen-
tourne. Ainsi , la passion appuie le gouvernement du
dant des passions, à se développer et à s'affermir. Dès lors,
pouvoir humain par l'intérêt bien entendu, et il y a, sous
la force humaine est soustraite à l'empire inconséquent,
ce rapport, dans ce second état, action harmonique de
variable, orageux des passions, et soumise à la loi de la
l'élément passionné et de l'élément rationnel. Mais cet
raison, calculant la plus grande satisfaction possible de
accord est loin d'être complet ; car l'idée de notre plus
nos tendances,c'est-à-dire notre plus grand bien, c'est-
grand bien, conçue par la raison, n'étouffe pas les ten-
à-dire l'intérêt bien entendu de notre nature.
dances instinctives de notre nature : elles subsistent,
Tel est, messieurs, le nouvel état moral, ou le nou-
parce qu'elles sont impérissables en nous ; elles se déve-
veau mode de détermination que produit dans l'homme
loppent, elles agissent, elles demandent, comme elles
l'apparition de la raison. L'intérêt bien entendu, substitué
faisaient auparavant, leur immédiate satisfaction, et s'ef-
à ces buts partiels auxquels nos passions nous portent,
forcent d'entraîner à cette satisfaction immédiate la
voilà la fin ; l'empire sur soi, voilà le moyen. Ce qu'il y
puissance de nos facultés, et souvent elles y réussissent.
a de moins que dans le premier état, c'est la domination
Si l'intérêt bien entendu trouve de la sympathie dans
immédiate des passions sur les facultés humaines. Entre
la passion, il y trouve donc aussi une foule de résis-
ces deux puissances une troisième s'est interposée, celle
tances h vaincre. Le pouvoir humain est donc loin d'être
de la raison et de la volonté, l'une posant un but à la
e ntièrement soustrait à l'action immédiate des passions
conduite, l'autre gouvernant les facultés humaines ver I
dans ce second état. Elles viennent souvent, surtout
ce but.
dans les âmes faibles, troubler l'empire calculé de l'in-
Il ne faudrait pas croire, messieurs, qu'après cette
térêt bien entendu. En un mot, quand la raison est ve-
révolution opérée en nous par la raison, la direction d
nue , quand elle s'est élevée à l'idée de l'intérêt bien
la force humaine, remise aux mains de la raison, n
entendu, un nouvel état moral, un nouveau mode de
trouvât aucun appui dans la ' passion. Il en est tout au
d étermination est créé ; mais il ne se substitue pas, sans
trement. Le jour où notre raison a parfaitement compris
retour, à l'état , au mode primitif. L'homme flotte
à 0
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 41
entre ces deux états, allant de l'un à l'autre, tantôt ré-
gendre l'état égoïste, à des idées universelles et ab-
sistant à l'impulsion des passions et obéissant à l'intérêt
lues.
bien entendu, tantôt succombant sous la force de cette
Ce nouveau pas, messieurs, les morales intéressées ne
impulsion et s'y laissant aller. Mais un nouveau mode
le font pas. Elles s'arrêtent à l'égoïsme. Le faire, c'est
de détermination n'en est pas moins créé en nous et
donc franchir l'intervalle immense, l'abîme qui sépare
introduit dans la vie humaine.
les morales égoïstes des morales désintéressées. Voici
Ce nouvel état moral ou ce nouveau mode de déter-
comment s'opère dans l'homme la transition .du second
mination, messieurs, est précisément l'état, le mode
état que j'ai décrit à l'état moral proprement dit.
égoïste. En effet, ce qui constitue l'égoïsme, c'est l'in-
Il y a, messieurs, un cercle vicieux caché dans le
telligence que nous avons, en agissant, que nous agis-
mode de détermination égoïste. L'égoïsme appelle bien
sons pour notre bien à nous. Or, cette intelligence
la satisfaction des tendances de notre nature; et quand
n'existe pas dans l'état primitif; et c'est pourquoi l'en-
on lui demande pourquoi la satisfaction de ces tendances
fant n'est pas égoïste. En lui, les tendances instinctives
de notre nature est notre bien, il répond que c'est parce
de la nature règnent sans partage ; ces tendances aspi-
qu'il est la satisfaction des tendances de notre nature.
rent chacune à leur but particulier, comme à leur fin
C'est en vain que, pour sortir de ce cercle vicieux, l'é-
dernière ; l'enfant voit ces buts, les aime, s'efforce de
goïsme cherche dans le plaisir qui suit la satisfaction
les atteindre, mais ne voit rien au delà. Au fond, c'est à
des tendances de notre nature le motif de l'équation
la satisfaction do sa nature qu'aspirent en définitive toutes
qu'il établit entre cette satisfaction et notre bien; la
ces passions; mais l'enfant n'est pas complice de cette
raison ne trouve pas plus d'évidence dans l'équation du
tendance ; il n'est donc pas égoïste dans la véritable ac-
plaisir et du bien, que dans celle de la satisfaction de
ception du mot. Il est innocent comme Psyché, qui aime
notre nature et (lu bien, et le pourquoi de cette der-
sans connaître l'amour. La raison est dans l'homme le
nière équation lui semble toujours un mystère. C'est ce
flambeau de Psyché. C'est elle seule qui vient lui révéler
mystère, messieurs, dont le tourment sourdement senti
la fin dernière de ses passions, et, en la lui révélant, la
force la raison à l'aire un nouveau pas dans l'échelle des
substituer, comme motif raisonné de conduite, aux mo-
conceptions morales. Échappant à la considération ex-
biles qui auparavant le dirigeaient; c'est elle seule qui
. clusive des phénomènes individuels, elle conçoit que ce
crée en lui l'égoïsme : il est impossible, il n'existe pas
qui se passe en nous se passe dans toutes les créatures
dans l'état primitif'.
possibles, que toutes, ayant leur nature spéciale, toutes
Nous ne sommes pas encore arrivés, messieurs, à
aspirent en vertu de cette nature à une fin spéciale qui
l'état qui mérite particulièrement et véritablement
est aussi leur bien, et que chacune de ces fins diverses
le nom d'état moral. Cet état résulte d'une nouvelle
e st un élément d'une fin totale et dernière qui les ré-
découverte que fait la raison , d'une découverte
, sume, d'une fin qui est celle de la création, d'une fin
qui élève l'homme, des idées générales qui ont en-
qui est l'ordre universel, et dont la réalisation mérite
4 2
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 43
seule, aux yeux de la raison, le titre de bien, en rem-
qu'elle se prosterne devant cette idée, qu'elle la recon-
plit seule l'idée, et forme seule avec cette idée une équa-
naît sacrée et obligatoire pour elle, qu'elle l'adore
tion évidente par elle-même et qui n'ait pas besoin
comme sa légitime souveraine, qu'elle l'honore et s'y
d'être prouvée. Quand la raison s'est élevée à cette con-
soumet comme à. sa loi naturelle et éternelle. Violer
ception, c'est. alors, messieurs, mais seulement alors,
l'ordre, c'est une indignité aux yeux de la raison ; réa-
qu'elle a l'idée du bien ; auparavant elle ne l'avait pas.
liser l'ordre autant qu'il est donné à notre faiblesse, cela
Elle avait, par un sentiment confus, appliqué cette dé-
est bien, cela est beau. Un nouveau mode d'agir est ap-
nomination à la satisfaction de notre nature ; mais elle
paru, une nouvelle règle véritablement règle, une nou-
n'avait pu se rendre compte de cette application ni la
velle loi véritablement loi, un motif, une règle, une loi
justifier. A la lumière de sa nouvelle découverte, cette,
qui se légitime par elle-même, qui oblige immédiate-
application lui devient claire et se légitime. Le bien, 1
ment, qui n'a besoin, pour se faire respecter et recon-
véritable bien, le bien en soi, le bien absolu, c'est la
naître, d'invoquer rien qui lui soit étranger, rien qui
réalisation de la lin absolue de la création, c'est l'ordr'i
lui soit antérieur ou supérieur.
universel. La fin de chaque élément de la création, c'est-
Nier qu'il y ait pour nous, qui sommes des êtres rai-
à-dire de chaque être, est un élément de cette fin abso-
. sonnables, quelque chose de saint, de sacré, d'obliga-
lue. Chaque être aspire donc à cette fin absolue en aspi-
toire, c'est nier, messieurs, l'une de ces deux cirses, ou
rant à sa lin; et cette aspiration universelle est la vie uni.
que la raison humaine s'élève à l'idée du bien en soi, de
verselle de la création. La réalisation de la fin de chaqu
l'ordre universel, ou qu'après avoir conçu cette idée,
être est donc un élément de la réalisation de la fin de la
notre raison ne se courbe pas devant elle et ne sente
création, c'est-à-dire de l'ordre universel. Le bien de cha-
pas immédiatement et intimement qU'elle a rencontré
que être est donc un fragment du bien absolu; et c'est à
sa véritable loi, qu'elle n'avait pas encore aperçue :deux
ce titre que le bien de chaque être est un bien; c'est delà
faits également impossibles à méconnaître àu à ' con-
que lui vient ce caractère; et si le bien absolu est respec-
tester.
table et sacré pour la raison, le bien de chaque être, la
Cette idée, cette loi, messieurs, est lumineuse et fé-
réalisation de la fin de chaque être, l'accomplissement
conde. En nous montrant la fin de chaque créature
de la destinée de chaque être, le développement 'de la
comme un élément de l'ordre universel, elle imprime à
nature de chaque être, la satisfaction des tendances de
la fin de chacune, et aux tendances instinctives par les-
chaque être, toutes choses identiques et qui ne font
quelles chacune y aspire, un caractère respectable et
qu'un, deviennent également sacrés et respectables pour
sacré qu'elles. n'avaient pas auparavant. Jusque-là nous
elle.
étions déterminés à satisfaire les tendances de notre na-
Or, messieurs, dès que l'idée de l'ordre a été conçue
ture par l'impulsion même de ces tendances ou par l'at-
par notre raison, il y a entre notre raison et cette idée
trait du plaisir qui suit cette satisfaction ; la raison pou-
une sympathie si profonde, si vraie, si immédiate,
va it juger cette satisfaction convenable, utile, agréable ;
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 45
44
DEUXIÈME LEÇON.
du bien absolu qui, étant obligatoire par lui-même, leur
elle pouvait, à ce titre, calculer les moyens de l'opérer ;
communique au mème degré la légitimité qui est en lui.
mais, si elle était légitime, bonne en soi, s'il était ou
'Fout devoir, tout droit, toute obligation, toute morale
n'était pas de notre devoir de la poursuivre, de notre
découlent donc d'une même source, qui est l'idée du bien
droit de l'obtenir, elle ne pouvait le savoir, elle l'igno-
en soi, l'idée d'ordre. Supprimez cette idée, il n'y a plus
rait. Le droit et le devoir d'aller à notre fin, qui est notre
rien de sacré en soi pour la raison, par conséquent plus
bien, ne commencent que le jour où notre fin nous ap-
rien d'obligatoire, par conséquent plus de différence
paraît comme un élément de l'ordre universel, et notre
morale entre les buts que nous pouvons poursuivre,
bien comme un fragment du bien absolu. Ce jour-là,
entre les actions que nous pouvons faire; la création est
les caractères de légitimité, de bonté absolue, que notre.
inintelligible, et toute destinée une énigme. Rétablissez-
bien n'avait pas, il les revêt ; ruais il ne les revêt pas
la, tout devient clair dans l'univers et dans l'homme ; il
seul, messieurs ; le bien, la fin de chaque créature les
y a une fin à tout et à chaque chose ; il y a un ordre
revêtent en même temps et au même titre. Auparavant
sacré que toute créature raisonnable doit respecter et
nous pouvions bien concevoir que les autres créatures
concourir à accomplir en elle et hors d'elle ; par consé-
avaient aussi des tendances à satisfaire, et, par consé-
quent des devoirs, par conséquent des droits, par con-
quent, qu'il y avait du bien pour elles comme pou
séquent une morale, une législation naturelle de la con-
nous; poussés par la sympathie, nous pouvions bien dé
duite humaine. Telles sont, messieurs, les conséquences
sirer instinctivement leur bien, trouver du plaisir à le
qu'entraîne après elle dans la nature humaine la con-
faire, et, par conséquent, faire entrer la production de
ception de l'ordre ou du bien en soi.
ce bien dans les calculs de notre égoïsme. Mais qu'il fût
Mais cette idée de l'ordre elle-même, si haute qu'elle
bon et légitime cri soi qu'elles atteignissent ce bien, et
soit, n'est pas le dernier terme de la pensée humaine ; -
que, .par conséquent, ce bien dût être, en quelque chose
cette pensée fait un pas de plus et s'élève jusqu'à Dieu qui
et sous quelque rapport., respectable et sacré pour nous,
a créé cet ordre universel, et qui a donné à chaque créa-
voilà ce que notre raison rie pouvait ni décider ni même
ture qui y concourt, sa constitution, et par conséquent
concevoir. Mais, l'idée du bien absolu conçue, ce qui
sa fin et son bien. Ainsi rattaché à sa substance éter-
n'était pas visible apparaît, et le bien des autres devient
. nelle, l'ordre sort de son abstraction métaphysique et
sacré pour nous en même temps et au même titre que
. devient l'expression de la pensée divine : dès lors aussi
le nôtre, c'est-à-dire comme élément égal d'une même
la morale montre son côté religieux. Mais il n'était pas
chose, qui seule est respectable et sacrée en soi, l'ordre.
besoin qu'elle le • montrât pour qu'elle fût obligatoire.
Ainsi, du même coup, le caraetère qui les rend obliga-
Au delà de l'ordre, notre raison n'aurait pas vu Dieu,
toires va s'attacher au bien des autres et au nôtre. I1 n'y
que l'ordre n'en serait pas moins sacré pour elle; car le
a plus de différence entre le devoir d'accomplir celui-ci et
l 'apport qu'il y a entre notre raison et l'idée d'ordre
le devoir de respecter et de contribuer à accomplir celui-
su bsiste indépendamment de toute pensée religieuse.
là ; l'un et l'autre se perdent et se con fo n den t d arn; le sein
46
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 47
Seulement, quand Dieu apparaît comme substance dé
traduit en idée dans la pensée de Dieu ou de l'homme,
l'ordre, si je puis parler ainsi, comme la volonté qui l'a.
n'est autre chose que le vrai. Le bien, le beau et le vrai
établi, comme l'intelligence qui l'a pensé, la soumission
ne sont donc que l'ordre sous trois faces différentes, et
religieuse s'unit à la soumission morale, et par là encore
l'ordre lui-même n'est autre chose que la pensée, la
l'ordre devient respectable.
volonté, le développement, la manifestation de Dieu.
D'un autre côté, dès l'enfance, et longtemps avant
Mais ne nous oublions pas dans ces hautes vues, mes-
que la raison développée se soit élevée en nous à l'idée
sieurs, et revenons à notre sujet.
d'ordre, nous éprouvons de la sympathie, de l'amour
Quand nous avons conçu l'idée d'ordre et l'obligation
pour tout ce qui a le caractère de la beauté, de l'anti-
qui est imposée à notre nature de le réaliser autant qu'il
pathie et de l'aversion pour tout ce qui porte le carac-
est en elle, ce jour-là, au delà des deux modes de dé-
tère de la laideur. Or, une analyse profonde démontre
termination que nous avons déjà constatés et décrits,
que la beauté et la laideur ne sont autre chose dans les
un troisième se produit ou du moins devient possible,
objets que l'expression, le symbole matériel de l'ordre
et ce mode est le mode moral proprement dit. En effet,
et du désordre. Ce double sentiment ne peut donc ré-
ce n'est plus seulement par l'impulsion des passions
sulter que de la conception confuse de l'idée d'ordre ; il
comme dans l'état primitif, ou par la vue de la plus grande
ne peut être que l'effet de cette sympathie profonde qui
satisfaction possible dans ces mêmes passions comme dans
unit ce qu'il y a de plus élevé dans notre nature à cette
l'état égoïste, que nous pouvons être décidés à agir; nous
grande idée. Plus tard, quand nous avons conçu nette-
pouvons l'être encore par la vue de l'ordre ou du bien
ment cette idée, nous nous rendons parfaitement compte
en soi, à laquelle notre raison s'est élevée, et qui lui est
de ce sentiment instinctif qui nous fait aimer le beau,
apparue comme la véritable loi de notre conduite. Quand
et de l'attrait puissant qu'il exerce sur notre àme ; et le
donc ce motif, agissant sur nous, vient à nous détermi-
beau n'est plus alors à nos yeux qu'une face du bien.
ner, une troisième forme de détermination parfaitement
Et il en est du vrai comme du beau : le vrai c'est l'ordre
distincte des deux autres est produite en nous.
pensé, comme le beau c'est l'ordre exprimé. En d'autres
Les caractères de ce nouveau mode de détermination
termes, l'absolue vérité, la vérité complète que nous
le séparent profondément de la détermination passion-
concevons en Dieu et dont nous ne possédons que des •
née et de la détermination égoïste.
fragments, n'est et ne peut être que l'idéal, les lois éter-
Quoiqu'il ait cela de commun avec le mode égoïste,
nelles de cet ordre, à la réalisation duquel gravitent fa-
qu'il ne peut se produire que dans un être raisonnable,
talement toutes les créatures, et sont appelées de plus
Ce qui les distingue l'un et l'autre du mode passionné,
à concourir librement celles qui sont raisonnables et
D s'en sépare par des circonstances tellement considéra-
ble • •
libres. De manière que ce même ordre, qui, en tarit qu'il
s, qu'elles
elles ne peuvent échapper à personne.
est la fin de la création, est te bien, qui, en tant qu'il
D e même que l'égoïsme et la passion peuvent nous
po
est exprimé par le symbole de la création, est le beau,
usser à la même action, de même l'égoïsme et le
48
DEUXIÈME LEÇON..
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 49
motif moral peuvent nous prescrire dans une foule de
lion et les deux autres se retrouve dans les phénomènes
cas précisément la même conduite ; mais c'est juste-
qui suivent la détermination. Parmi ces phénomènes, il
ment dans cette coïncidence qu'éclatent le mieux les
en est un surtout qui est caractéristique de la détermi-
différences qui les distinguent. Le motif égoïste conseille,
nation morale. Lorsque nous avons accompli volontai-
le motif moral oblige. Le premier ne voit que la plus
rement la loi morale, indépendamment du plaisir spé-
grande satisfaction de notre nature, et demeure person•
cial que ressent notre sensibilité, nous nous jugeons
nel, même quand il nous conseille le bien des autres;
dignes d'estime et de récompense; dans le cas contraire,
le second n'envisage que l'ordre, et reste impersonnel,
indépendamment de la douleur, dignes de Wirne et de
même quand il nous prescrit notre propre bien. C'est
châtiment. C'est là ce qu'on appelle la satisfaction d'avoir
à nous que nous obéissons en cédant à ; en
bien fait, et la douleur d'avoir mal fait ou le remords.
obéissant à celui-ci, nous nous soumettons à quelque
Ce jugement de mérite ou de démérite se • produit
chose qui n'est pas nous et qui n'a d'autre titre à no
nécessairement à la suite de toute action qui porte un
yeux que d'être bien, ce qui est le caractère de la loi.
caractère moral, soit bon, soit mauvais. Il ne se produit
11 y a donc dévouement de nous à autre chose dans
pas, il ne peut pas se produire à la suite des deux pre-
ce dernier cas, tandis qu'il ne peut y avoir dévouement
miers modes de détermination que j'ai décrits. En effet,
dans le premier. Or, messieurs, le dévouement d'un
quand nous avons agi contrairement à notre intérêt
être à ce qui n'est pas lui, mais à ce qui lui parait bien,
bien entendu, nous pouvons nous en vouloir, accuser
est précisément ce qu'on appelle vertu ou bien moral;
notre faiblesse, notre maladresse ; dans le cas contraire,
d'où vous voyez que la vertu et le bien moral ne peu-
nous louer de notre prudence, de notre sagesse, de
vent apparaître en nous que dans ce troisième état, et
notre habileté. Mais ces phénomènes sont très-distincts
sont un,phénomène propre à cette troisième forme de
de l'approbation et de la désapprobation morale. Per-
détermination. Il y a bien moral en nous, messieurs,
sonne n'éprouve de remords pour avoir manqué à son
toutes les fois que nous obéissons volontairement et
intérêt bien entendu, comme tel; ce n'est que quand cet
avec intelligence à la loi qui est la règle de notre con-
intérêt a été rallié à l'idée d'ordre, et en tant que notre
duite; mal moral, toutes les fois que nous désobéissons
conduite, en compromettant l'un, se montre à nos yeux
avec connaissance de cause et volontairement à cette
Comme ayant par cela même violé l'autre, que le re-
loi. Telle est la définition rigoureuse de cette espèce de
mords se produit à la suite de l'imprudence; il est la
bien et de mal, entièrement distincte du bien et du mal
suite de cette dernière considération et non point de la
absolu, qui est l'ordre el le désordre, et de la partie de
pre mière. Vous voyez, messieurs, que je ne condamne
ce bien et. de ce mal que nous appelons le bien et le mal
pas l'intérêt bien entendu ; je le légitime, an contraire,
de l'homme, et qui est l'accomplissement ou le non-ac-
comme élément de l'ordre, et j'en fais un devoir dans
complissement dosa fin ou de son ordre.
beaucoup de cas. Mais c'est un caractère qu'il ne pos-
Celte différence entre le mode moral de détermina-
sède pas par lui-même et qu'il faut que le bien absolu
-- 4
50
DEUXIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 51
lui communique. Tels sont les phénomènes qui suivent
pour détruire les deux autres, mais pour les expliquer
en nous une action morale, bonne ou mauvaise.
et pour les gouverner. Et en effet, comment l'homme
Le tableau que je viens de vous présenter serait in-
pourrait-il se bien conduire, s'il était condamné à ces
complet, messieurs, si je n'ajoutais pas deux observa-
luttes absolues imaginées par les philosophes, s'il fallait,
tions qui en embrassent l'ensemble.
au nom du principe obligatoire conçu par notre raison,
A quelle lin aspirent nos tendances primitives et les
sacrifier continuellement pour être vertueux et les im-
passions qui en dérivent? à la fin de notre nature, à
pulsions de l'instinct qui poussent notre nature, et les
notre véritable bien. Où va notre conduite lorsqu'elle est
• conseils de la prudence qui l'engagent à poursuivre son
dirigée par l'intérêt bien entendu ? à la plus haute réali-
bien? Personne ne serait vertueux, si la vertu était à de
sation possible des tendances de notre nature, c'est-
pareilles conditions. Certes, le but de la vertu est autre
à-dire au plus grand accomplissement possible de notre
que celui de l'égoïsme et de la passion; mais ces buts,
fin ou de notre bien. Que nous prescrit la loi de l'ordre
loin d'être contradictoires ou opposés, s'accordent; et de
lorsqu'elle a fait son apparition en nous? le respect et
là vient qu'il n'y a pas une vertu qui ne trouve un auxi-
la plus grande réalisation possible du bien absolu ou de
liaire dans la passion et l'intérêt bien entendu. Et de là
l'ordre. Mais notre bien est un élément du bien, de
vient aussi que, dans une foule de cas, nous nous con-
l'ordre absolu ; la loi de l'ordre légitime donc et nous
duisons par instinct ou par égoïsme, précisément comme
prescrit impérativement l'accomplissement de ce bien
si nous avions obéi à la loi morale. Ainsi fait l'enfant,
auquel nous pousse notre nature et que nous conseille
ainsi font la plupart des hommes, et c'est en vertu de cet
l'égoïsme. Il est vrai que ce n'est pas en vue de nous,
accord que les sociétés subsistent. Car, si tous les actes
mais en vue de l'ordre, qu'elle nous le prescrit; il est
qui ne sont pas faits en, vue du devoir étaient, par cela
vrai qu'elle ne nous prescrit pas seulement notre bien,
seul, contraires à la loi morale et hostiles à l'ordre, non-
mais celui' des autres. Mais, d'une part aussi, notre na-
seulement les sociétés ne pourraient subsister, mais
ture aime l'ordre instinctivement, aspire instinctivement
elles ne se seraient jamais formées.
au bien des autres, et d'autre part notre égoïsme nous
Il faut donc renoncer à ces idées fausses et voir les
montre comme deux des plus grands éléments de notre
choses comme elles sont. Voici en quoi la raison modi-
bonheur les plaisirs du beau et ceux de la bienveillance,
fie l'obéissance de l'homme à ses passions et à son inté-
et comme un des meilleurs calculs d'intérêt personnel le
rêt bien entendu. lle même que la raison égoïste montre
respect de l'intérêt des autres et celui de l'ordre dans
à notre nature, par delà les fins particulières des pas-
notre conduite. Il n'y a donc pas contradiction, il y a
sion s, une fin plus générale qui les comprend toutes,
harmonie entre les tendances primitives de notre na-
qui , par conséquent, doit leur être préférée, et que pour-
ture, l'intérêt bien entendu et la loi morale. Ces trois
ta nt pourrait compromettre l'obéissance aveugle de la
v
principes ne nous poussent pas en sens inverse, mais
olonté aux passions; de même, au delà de notre bien
dans le môme sens. Le motif moral ne vient donc pas
Particulier, la raison morale montre à notre nature un
52
DEUXIÈME LEÇON.
bien absolu, qui ne comprend pas seulement le nôtre,
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 53
mais tous les biens possibles, qui, par cela même, lui
apparaissant, l'une de ces trois formes de détermination
est très-préférable, et que pourtant pourrait compro-
n'abolit pas la précédente, mais s'y ajoute; en sorte
mettre la recherche exclusive et étroite du nôtre. Ainsi
qu'une fois produites, elles coexistent dans la vie hu-
le caractère d'infériorité dont l'impulsion passionné
maine. Et maintenant, quant à l'ordre de leur appari-
avait eV: frappée par l'apparition de l'intérêt bien en-
tion, il est vrai que l'état passionné précède historique-
tendu, l'apparition du motif moral l'imprime à l'intérê
ment les deux autres, et règne exclusivement dans
bien entendu. Mais de ce que le motif moral est un
l'enfance; mais il serait difficile d'affirmer une pareille
meilleur motif que l'égoïsme, il ne s'ensuit pas que
succession de l'état égoïste . à l'état moral.
goïsme soit détruit en nous, pas plus qu'il ne suit. de ce
Bien que la raison se montre d'assez bonne heure
que l'égoïsme est un meilleur motif que l'instinct, que
dans l'homme, personne n'oserait soutenir qu'elle s'é-
l'instinct y soit aboli. La recherche du bien particulier
lève immédiatement à cette haute conception de l'ordre,
subsiste donc à côté de la vue du bien absolu, comme
qui est la loi morale; il y a plus, et tout le monde sait
l'impulsion de chaque passion à côté de l'égoïsme; et,
que, dans beaucoup d'hommes, jamais cette haute con-
dans les cas où l'égoïsme rie voit pas son bien dans ce
ception de la loi morale ne se formule d'une manière
qu'exige le respect du bien absolu, comme dans ceux
précise. Il faudrait donc en conclure qu'il n'y a pas de
où la passion particulière est empêchée d'aller à sa fin
moralité dans l'homme jusqu'à un certain âge, qu'il n'y
par ce que conseille l'égoïsme, il y a froissement entre
en a jamais dans le plus grand nombre des hommes.
ces mobiles; et, bien que nous continuions de voir ce
n'en saurait être ainsi, et il faut ici distinguer deux
qu'il y a de mieux à faire, nous ne sommes pas toujours
choses : la vue confuse et la vue claire de la loi morale.
assez prudents ou assez vertueux pour l'exécuter.
La vue confuse de la loi morale est contemporaine de la
à quoi se réduisent les luttes des trois mobiles. Ces luttes
Première apparition de la raison clans l'homme : c'est
sont, en général, l'effet de l'aveuglement de la passion
une de ses premières conceptions ; et, chez la plupart
ou d'une méprise de l'égoïsme; car, au fond, le plus
des hommes, cette conception reste confuse pendant
grand intérêt de la passion est ordinairement d'être sa-
boute la vie, et ne se transforme jamais en Une idée
crifiée à l'égoïsme, et le plus grand intérêt de l'égoïsme
claire. Ce qu'on appelle la conscience morale, messieurs,
d'être sacrifié à l'ordre.
n'est autre chose que cette idée confuse de l'ordre; et de
J'ai parlé jusqu'ici des trois états moraux que je dis-
là vient que ses effets ressemblent moins à ceux d'une
tingue dans l'homme, comme s'ils appartenaient à trois
Conception de la raison qu'à ceux d'un instinct ou d'un
périodes bien distinctes de la vie humaine, c'est-à-dire
sens. Ses jugements, en effet, n'ont point l'air de dériver
comme si l'un se produisait d'abord, l'autre ensuite,
de Principes généraux qu'elle applique aux cas particu-
puis enfin le troisième. Cela n',est point exactement vrai'
li ers qui se présentent; ils semblent plutôt résulter
et demande à être expliqué. Il faut dire d'abord qu'en
d'une espèce de tact' qui, dans chaque cas particulier,
lui tait sentir ce qui est bien et ce qui est mal. Mais le
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 55
54
DEUXIÈME LEÇON.
ses déterminations. Il n'y a point de vie (fui soit exempte
caractère obligatoire du bien et du mal ne participe
(le ces alternatives. Ce qui distingue les hommes, c'est
point, dans les phénomènes de la conscience, à la con-
la nature du motif' qui triomphe le plus souvent. Les
fusion de la perception. Quoique confusément perçus
uns obéissent habituellement à la passion : ce sont les
par elle, la conscience ne nous en présente pas moins ce
hommes passionnés ; les autres à l'intérêt bien entendu :
bien comme ce que nous devons faire, et ce mal comme
ce sont les égoïstes; les autres enfin au motif moral : ce
ce que nous devons éviter; et, quand nous lui avons obéi
sont les hommes vertueux. Selon que prédomine dans
ou désobéi, nous sentons aussi vivement l'approbation
les habitudes l'un ou l'antre de ces trois modes de déter-
et le remords, que si nous avions obéi ou désobéi à une
mination, l'homme revêt tel ou tel caractère moral. ll
conception plus élevée et plus claire de la loi morale.
n'est personne qui obéisse exclusivement et constamment
Ainsi, la conscience ou la vue confuse de l'ordre suffit
if un seul de ces trois mobiles; si forte que soit la prédo-
dans la conduite pour faire des hommes vertueux et vi-
minance habituelle de l'un, les deux autres président tou- 4
cieux, des criminels et des héros; et toutefois, messieurs,
jours à quelques-unes de nos déterminations. Il y a plus :
celui-là est bien plus coupable qui, concevant d'une
dans le plus grand nombre des cas, ils concourent et
manière claire la loi et l'obligaziOn sacrée qu'elle im-
agissent ensemble, en vertu de l'harmonie qui, au fond,
pose, viole cette loi, car il la viole bien plus sciemment.
les unit ; et peut-être y a-t-il bien peu d'actions humaines
Ce n'est donc point sans raison que la justice humaine
qui dérivent exclusivement soit de l'un, soit de l'autre.
fait des distinctions entre les coupables, et leur applique
Ainsi, l'homme n'est jamais ni toutà fait vertueux, ni tout
des peines plus ou moins sévères, selon qu'elle juge
à fait égoïste, ni tout à fait passionné : à celui de ces mo-
leur intelligence plus ou moins développée, et, par con-
biles qui a l'air de déterminer la conduite se mêle tou-
séquent, une connaissance plus ou moins claire en eux
du bien ou du mal.
jours plus ou moins l'impulsion secrète des deux autres.
Tel est, messieurs, le tableau que je devais vous pré-
Ces détails vous montrent, messieurs, qu'aussitôt que
senter des principaux faits moraux de la nature humaine.
la raison se développe en nous, elle y introduit à la fois
A la lumière de ces faits, vous comprendrez, j'espère,
et le motif moral et le motif égoïste, et qu'ainsi ces deux
avec une grande facilité, les différents systèmes moraux
formes de détermination, que j'ai séparées pour les dé-
qui ont nié qu'il y ait pour l'homme quelque chose d'obli-
crire, y sont à peu près contemporaines. D'un autre
gatoire, et vous apercevrez sans peine les causes diverses
côté, ainsi que je vous l'ai déjà dit, elles n'y abolissent
de leur erreur. Mais il est si important que vous ayez une
pas le mode passionné qui a régné exclusivement dans
intelligence claire de la psychologie morale de l'homme,
l'enfance; en sorte qu'à partir de l'âge de raison, la vie
que je reviendrai peut-être encore sur ces faits dans la
de l'homme 'est une alternative perpétuelle entre les
prochaine leçon.
trois états moraux, un passage perpétuel de l'un à l'au-
tre, selon que la passion, l'égoïsme ou la loi morale
l'emportent tour à tour sur notre volonté et président à
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 57
multipliées, il est de toute évidence que nous ne saurions
nous dispenser d'examiner ces deux questions et de les
résoudre. Car si les philosophes qui disent qu'il n'y a
pas de loi obligatoire avaient raison, nous n'aurions pas
à rechercher quels sont nos devoirs et nos droits; et
TROISIÈME LEÇON.
nous ne pourrions en aucune manière les déterminer,
si, après avoir trouvé qu'une telle loi existe, nous hési-
tions sur la nature de cette loi, et rie prenions' pas parti
SUITE DU MÊME SUJET.
entre les systèmes philosophiques qui sont arrivés sur
ce point à des résultats différents.
MEssreuns,
Tous les systèmes qui ont erré sur les principes du
droit naturel peuvent se ranger en trois classes dis-
- L'idée de droit et celle de devoir impliquant celle de
tinctes. Parmi ces systèmes, les uns soutiennent qu'il ne
loi, et, celle de loi impliquant celle d'obligation, il est
peul, pas y avoir pour l'homme de loi obligatoire; les
évident que la question de savoir s'il y a des droits et
autres soutiennent qu'en fait il n'y en a pas. Ces deux
des devoirs revient à celle de savoir s'il y a dans l'homme
classes de systèmes nient l'existence du droit naturel.
une loi obligatoire, ou, pour abréger l'expression, une
Une troisième le détruit en l'altérant : elle comprend
loi, car le mot loi emporte nécessairement l'idée d'obli-
tous ceux qui, en admettant qu'il y a pour l'homme
gatio n. Avant donc de chercher en quoi consistent et
une loi obligatoire, ne rencontrent pas celte loi telle
q uels peuvent être nos devoirs et nos droits ou les règles
qu'elle est réellement, et la défigurent de différentes fa-
.de notre conduite, il est indispensable de se poser ces
çons. Le résultat commun de toutes ces altérations est
deux questions : y a-t-il pour l'homme une loi obliga-
de la détruire; car il n'y a pour l'homme qu'une loi
toire? et, s'il y en a une, quelle est cette loi? Nous de-
obligatoire, et tout système qui lui en substitue une
vrions encore examiner et résoudre ces deux questions,
fatum ne peut prêter à cette fausse loi l'obligation qui
quand bien même il ne se serait pas rencontré des phi-
ne s'attache dans l'esprit humain qu'à la véritable. Ainsi,
-losophes qui eussent répondu négativement à la pre-
Par des chemins différents, ces trois classes de systèmes
mière, et qui, en cherchant à résoudre la seconde, set
dé truisent également la loi obligatoire, et par là tout
fussent partagés sur la nature de cette loi obligatoire
entière ettout droit, el par là toute science du devoir
dont ils reconnaissent d'ailleurs l'existence. Mais comme
et du droit, et par là le droit naturel, la morale tout
certains philosophes ont nié qu'il y eût pour l'homme
une loi obligatoire, et comme, de la part de ceux qui,
Telles sont, ni plus ni moins, les trois classes de sys-
en admettant l'existence de cette loi, ont cherché quelle
tèmes que nous avons à examiner; car examiner ces
elle était, il y a eu des réponses très-diverses et très-:
troi s -classes de systèmes, c'est tout uniment nous accu-
58
TROISIÈME LEÇON.
FAITS _MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 59
per de résoudre ces deux questions : Y a-t-il pour
conformité des résolutions de la volonté à la loi obliga-
l'homme une loi obligatoire, et quelle est cette loi?
toire du devoir est précisément ce qui constitue la mo-
Or, il ne peut pas vous échapper que ces deux mies-
ralité. Hors de là il n'y en a pas. Ainsi, dans sonacception
tions sont des questions de fait, et non pas -des questions
propre, la moralité signifie la conformité des résolutions
abstraites qui puissent être résolues par le raisonne-
humaines à la loi du devoir. Quand dans une action cette
ment. En effet, l'homme est là, il se détermine, il agit,
conformité existe, l'agent est moral, l'action est morale;
il est sollicité à le faire par tel ou tel motif. Parmi ces
quand elle n'existe pas, l'agent n'est pas moral, l'action
motifs, s'en rencontre-t-il un qui ait le caractère de loi,
ne l'est pas.
ou ne s'en rencontre-t-il aucun ? telle est la 'première
Voilà te sens précis du mot moralité, et du sens précis
question ; et si, parmi ces motifs, il en est un qui soit
dit mot moralité dérive le sens précis de l'épithète moral.
obligatoire, quel est ce motif, sa nature, son caractère!
Ce n'est donc que par extension que j'ai pu appeler
voilà la seconde; et toutes deux sont des questions de
moraux tous les faits que je vous ai exposés. Voici l'ana-
fait.
logie qui légitime cette extension. S'il y a de la mora-
D'où vous voyez que, pour résoudre ces deux ques•
lité dans les déterminations humaines, elle ne peut être
tions capitales desquelles dépend tout le droit naturel,
que dans les phénomènes qui précèdent, suivent, envi-
de même que pour apprécier la valeur des systèmes qui
ronnent ces déterminations, c'est-à-dire qui concourent
ont nié ou défiguré le droit naturel, il faut en venir à
à les produire. Tous ces faits peuvent donc, par exten-
l'observation des faits moraux de la nature humaine;
sion, être appelés faits moraux de la nature humaine,
c'est pourquoi j'ai essayé de vous tracer le tableau de
en tant que c'est parmi ces faits que doivent se rencon-
ces faits, sinon dans tous ses détails, du moins dans les
trer ceux-là mêmes qui constituent spécialement la mo-
grands traits qu'il nous présente.
ralité. Les faits que je vous ai exposés dans la dernière
Tel a été te but précis de la dernière leçon. Je vous
leçon sont donc l'ensemble de tous les phénomènes qui
dois, avant de poursuivre, une très-courte explication
président à nos déterminations, et non point seulement
sur cette expression de faits moraux, par laquelle j'al
Ce ux qui constituent, à proprement parler, la moralité ;
désigné les faits que je vous ai exposés ; car, en pareille
c'est dans ce sens, maintenant clair pour vous, que vous
matière, si on veut ne pas s'égarer, si on veut être com-
devez l'entendre.
pris, il faut absolument s'entendre sur les expressions
Et maintenant, messieurs, puisque, d'après ce que j'ai
que l'on emploie, et déterminer parfaitement l'acception
di t en commençant, il est absolument impossible de ré-
qu'on leur donne.
soudre les deux questions que j'ai posées : Y a-t-il une
Il n'y a pas de' moralité dans la nature humaine, e•
l oi obligatoire pour l'homme, et quelle est cette loi?
moins que l'homme ne soit libre et soumis à une loi
P ui squ'il est également de toute impossibilité d'apprécier
obligatoire. Supprimez ou le devoir, ou la possibilité de
aucun des systèmes qui ont résolu négativement la pre-
s'y conformer, vous supprimez toute moralité : car la
mi ère question ou qui se sont mépris sur la seconde,
FAITS )IORAUX . DE LA NATURE HUMAINE.
61
60
THOISIEME LEÇON.
moral. Mais comme, parmi ces éléments, il en est deux
sans s'en référer aux faits moraux de la nature humaine,
qui ne se développent que dans une période déjà avan-
c'est-à-dire sans connaître comment la volonté est réel.
cée de la vie, il arrive qu'en observant l'état moral de
lement déterminée dans l'homme, vous sentez qu'il est
l'homme, on ne le trouve pas le même à toutes les épo-
de la plus ._,.cule importance que votre esprit comprenne
ques. et qu'ainsi il y a lieu de (listing-fier différentes si-
clairement et tout le mécanisme de nos déterminations
tuatio' ns, différents états moraux dans la nature humaine.
et les fonctions de chacun des éléments qui y concou-
De là vient que, dans la leçon précédente, je \\ ous ai
rent Si votre esprit n'a pas ce mécanisme présent, s'il
décrit un premier état moral, puis un second, puis un
n'en comprend pas clairement tons les ressorts, il est
troisième ; en d'autres termes, trois modes distincts de
impossible qu'une solution convaincante des questions
détermination : le mode primitif, le mode égoïste et le
et qu'une intelligence vraie des systèmes puissent y pé-
mode moral proprement dit, dans lequel apparaît la loi
nétrer. Aussi je vais encore dans cette leçon revenir,
obligatoire qui ne se rencontre pas dans les deux autres.
mais par une méthode différente, sur les grands traits
Malgré la diversité de ces trois états, leurs éléments
du tableau que je vous ai présenté dans la précédente.
ne sont ni très-nombreux ni très-difficiles à saisir. Qua-
En réfléchissant à l'effet qu'avait dû produire sur ceux
tre principes de la nature humaine seulement concourent
qui n'ont pas encore suivi mes leçons cette esquisse ra-
à les produire; et, pourvu qu'on démêle bien la fonction
pide, il m'a paru qu'il était de mon devoir, si je voulais
de chacun de' ces principes dans ces trois états, on ana
être compris, d'en arrêter tous les traits d'une manière
une idée nette du mécanisme de nos déterminations.
plus précise encore. Une fois que nous serons bien
Ces quatre principes de la nacre humaine sont ce
d'accord sur ce qui se passe réellement en nous dans
que j'ai appelé les tendances ifis:inctives et primitives
le fait de nos déterminations, vous verrez se dérouler
de notre nature, les facultés dont elle est pourvue, la li-
avec une clarté parfaite la plupart des systèmes dont je
berté ou le pouvoir que nous avons de disposer de nos
vous ai présenté tout à l'heure la classification. Ces sys-
facultés, enfin la raison ou le pouvoir de comprendre.
tèmes n'auront pour vous aucune obscurité ; vous ver-
11 s'agit maintenant de bien voir quels sont ceux de
rez comment, dans les faits, il y a prétexte pour tous,
ces principes qui agissent dans chacun des états que
comment tous les altèrent de telle ou de telle façon,
j'ai décrits, et quelles fonctions ils y remplissent. C'est
comment tous enfin arrivent, par des moyens diffé-
s ur ce point que je vais de nouveau fixer votre attention.
rents et en vertu d'illusions diverses, à des résultats er-
La nature humaine, ayant une organisation spéciale
ronés.•
q ui n'appartient qu'à elle, a, par cela même, comme je
Si tous les principes de la nature humaine qui peu-
vo us l'ai dit, une fin spéciale et qui lui est propre.
vent concourir dans nos déterminations morales se dé-
Or, la vie commence par le mouvement instinctif
veloppaient aussitôt que nous existons, si quelques-uns
Porte la nature humaine vers sa lin. Ce mouvement in-
d'entre eux ne se faisaient pas en quelque sorte atten-
stinctif n'est pas simple, il est complexe; en d'autres ter-
dre, il n'y aurait dans l'âme humaine qu'un seul état
62
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 63
mes, il se décompose en un certain nombre de mouve-
contre pas l'élément des tendances primitives et in -
ments instinctifs qui ont chacun leur objet particulier,
stinctives. Il se rencontre dans tous, mais il domine dans
et l'ensemble de ces objets particuliers compose la fin
le ip re
,el
r m.
de l'homme ou son bien. Ces mouvements instinctifs se
t est,
essieurs, le premier des quatre principes qui
développent en nôus aussitôt que nous existons; car s'il
concourent dans nos déterminations ; je l'appelle la force
s'écoulait un moment entre le commencement de notre
motrice en nous, ou le mobile.
existence et le développement de ces mouvements, il
Le second élément, ou le second principe de notre
y aurait un moment oit nous existerions, mais où
nature, qui concourt dans nos déterminations, est celui
nous ne vivrions pas. C'est ce qui n'est pas et ne peut
que j'ai appelé du nom de facultés. Si le Créateur avait
pas être ; il est inévitable que l'homme vive aussitôt
donné à l'homme une fin et le désir impérieux de l'at-
qu'il existe, et vivre, pour l'homme, c'est aspirer à sa
teindre, et qu'il n'eût pas mis dans la nature humaine
fin. Du moment donc que l'homme existe, il sent s'é-
les instruments ou les facultés nécessaires pour satis-
veiller en lui tous les instincts qui y ont été mis, c'est-à-
faire ce désir, pour réaliser cette fin, il y aurait contra-
dire tous les besoins qui résultent de son organisation;
diction dans son oeuvre; il est donc de toute nécessité
et ces besoins, ces instincts, aspirent chacun aveuglé-
qu'à côté des tendances primitives de notre nature qui
ment à leur objet particulier. Ce sont là les tendances
la poussent à sa fin, notre nature possède un certain
primitives de notre nature; il n'y a pas un moment dans
nombre de facultés ou d'instruments, qui la rendent ca-
l'existence de l'homme où ce développement, qui com-
pable d'atteindre cette fin. Ces facultés, messieurs, con-
mence avec la vie et qui la constitue, soit suspendu ; il
stituent le second des quatre éléments que nous étudions
subsiste jusque dans le sommeil même ; car les mobiles
en ce moment.
de l'activité humaine dans le sommeil sont les mêmes
Il ne faut pas confondre les facultés, qui sont le pou-
que pendant la veille : leur action est permanente.
voir exécutif' en nous, avec la liberté qui est ce qui gou-
Ainsi que je viens de le dire, ces tendances primitives
verne ce pouvoir, ce qui a en main sa direction. Il y a
sont les mobiles de notre activité ; elles constituent la
une époque dans la vie de l'homme, et peut-être cette
force motrice en nous. En effet, c'est par elles que notre
époque se prolonge-t-elle assez longtemps, où il n'y a en
nature est excitée à agir, et que ses facultés sont mises
no us aucune espèce de pouvoir gouvernemental, si je
en mouvement; car la fin dernière de l'activité de nos
Puis parler ainsi, c'est-à-dire où n'existe pas encore en
facultés, c'est la satisfaction de ces besoins permanents
nous ce fait de la direction de nos facultés par nous-
et primitifs, instinctifs et aveugles, qui traduisent d'une
rt2ênies , qui est la liberté. Durant les premières années
manière passionnée ce qu'est notre nature et ce qu'elle
de l'enfance, nous ne gouvernons pas nos facultés, et à
veut, pourquoi elle a été faite et quelle est sa fin.
Ces années en succèdent d'autres durant lesquelles noms
Il est donc impossible que, dans aucun des trois états
les go uvernons à peine. Les instruments qu'on appelle
moraux dont je vous ai donné la description, ne se ren'
ain si n'en vivent alors et n'en agissent pas moins; mais
I
64
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 65
ils agissent sans nous, ou, ce qui revient au même, sans
tre nature; qu'il est comme elles sans cesse en mouve-
que notre volonté leur imprime une direction, et sous la
ment ; mais que ce pouvoir peut être placé, sous deux di-
seule impulsion de nos tendances. Autre chose est donc
rections, tantôt sous celle des tendances agissant immé-
la force exécutrice ou les facultés, et le principe de la
diatement sur lui et l'entraînant : c'est là l'état primitif;
nature humaine que j'appelle vo/on/4, et dont la fonc-
tantôt sous celle de la liberté ou de la faculté gouverne-
tion est de les diriger. Le premier de ces principes existe
mentale qui n'apparaît que plus tard, et dont l'action,
sans le second dans les commencements de la vie, et
même après son apparition, n'est pas saris intermit-
cette indépendance continue de se révéler à toutes les
tence. La liberté suppose la raison et ne vient qu'avec
époques de l'existence de l'homme.
elle ; quand ces deux principes s'introduisent comme
En effet, jamais les facultés de la nature humaine ne
intermédiaires entre les mouvements instinctifs de notre
sommeillent, jamais elles ne cessent d'agir. Comme les
nature et les facultés, alors . la situation dans laquelle
tendances primitives de la nature humaine poussent con-
nous sommes change tout à fait.
tinuellement la nature humaine à agir, les facultés de la
Reste à voir maintenant quel rôle jouent ces deux
nature humaine sont toujours dans un certain mouvement
derniers principes dans le mécanisme de nos détermi-
et dans une certaine action. Mais il n'en est pas de même
nations; car, en ajoutant ces deux principes aux tendan-
de la volonté ; non-seulement nous ne gouvernons pas
ces primitives et aux facultés, on a tous les éléments qui
nos facultés dans les premiers temps de la vie, mais nous
concourent dans nos déterminations.
cessons souvent de les gouverner à. toutes les époques;,
Nous ne savons pas a priori qu'il nous est donné de
il peut arriver, et il arrive souvent dans l'homme formé,
nous emparer de nos facultés et de les diriger ; nous
qu'aucun intermédiaire ne se place entre la partie pas-
l'ignorons au contraire ; et jamais nous ne l'aurions ap-
sionnée de notre nature, ou le mobile, et la partie de
pris, si l'expériencé ne nous l'avait pas enseigné. Aussi,
notre nature qui exécute, ou les facultés, et que la pre-
dans les premiers temps de la vie n'y encore au-
mière agisse immédiatement et sans intermédiaire sur
cun signe de gouvernement de nos facultés par nous-
la seconde. Ce phénomène se produit dans les cas nom-
mêmes. Nos facultés, comme je vous le disais tout à
breux où de fortes passions entraînent brusquement
l'heure, sont tout à fait sous l'impulsion des mobiles ou
l'action de nos facultés, et dans ceux où notre volonté,
des tendances de notre nature, qui, réclamant certains
,fatiguée de gouverner, se repose, et suspend momenta-
objets, aspirant à certaines fins, poussent nos facultés
nément la surveillance qu'elle exerce sur elles. La vo-
dans la direction qu'elles veulent, sans que nous inter-
lonté est clone un pouvoir intermittent, tandis que les
venions, nous, pour empêcher cette direction ou la rec-
facultés agissent incessamment à des degrés divers d'é-
tifier. Il arrive de là que, tant que parmi nos tendances
nergie ou de faiblesse.
p rimitives il y en a une qui domine, toutes les facultés
On voit donc qu'il en est de 'nos facultés, ou du pouvoir
entrent dans la direction voulue par cette passion do-
exécutif en nous, comme des tendances primitives de no-
minante ; ruais qu'aussitôt qu'à côté de cette passion
— 5
66
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 67
s'en élève une autre plus puissante, nos facultés quittent
ainsi révélée par l'expérience ; autrement nous l'aurions
la direction qu'elles avaient, pour prendre celle que cette
toujours ignorée.
nouvelle passion leur imprime.
Dans l'état primitif que je vous ai décrit, commence
De là, dans les déterminations et dans la conduite des
donc à se montrer le pouvoir de la liberté humaine.
enfants, cette mobilité qu'on y remarque. Rien n'étant
Mais ce pouvoir n'étant point encore dirigé par la rai-
si variable que la force relative de nos différentes pas-
son, qui n'est pas éveillée, ne produit que des effets pas-
sions, et les facultés tombant nécessairement sous l'im-
sagers et inconstants. Quand la passion exige très-haut
pulsion de la plus forte, il doit s'ensuivre dans les dé-
sa satisfaction, et que la force qui est en nous trouve
terminations des enfants une mobilité continuelle et
quelque difficulté à la lui donner, elle se concentre. Mais
infinie : cette mobilité se peint dans leurs traits, dans
qu'une passion plus forte vienne appeler ailleurs l'action
leurs mouvements, dans leurs idées, et en fait à la fois
de nos facultés, ou que l'obstacle, en résistant, rende la
la grâce et le caractère. C'est pourtant dans cette vie
lutte fatigante, aussitôt ce ressort tendu se détend, et la
primitive que se révèle à l'homme le pouvoir qu'il a sur
concentration cesse. En d'autres termes, la liberté,n'étant
ses facultés : voici comment, et je l'ai déjà indiqué dans
pour ainsi dire qu'instinctive et n'ayant pas encore un
la dernière leçon.
motif rationnel où elle puisse s'appuyer, est incertaine
Quel que soit l'objet vers lequel nous poussent nos
et vacillante ; elle dure peu ; ses effets sont presque nuls;
tendances primitives, et que s'efforcent d'atteindre nos
elle ne fait guère que se montrer: il faut, pour qu'elle
facultés mises en mouvement par ces tendances, jamais
se développe et produise de grands résultats, que la rai-
cet objet n'est saisi sans difficulté ; toujours quelque
son intervienne.
chose s'oppose à la prompte satisfaction de l'instinct.
voilà déjà trois des principes qui concourent dans le
Qu'arrive-t-il alors ? que nos facultés, se trouvant im-
phénomène de nos déterminations: ce sont la force mo-
puissantes à cause des obstacles qu'elles rencontrent,-se
trice ou les tendances primitives de notre nature, la force
concentrent spontanément pour les vaincre, c'est-à-dire
exécutive ou les facultés; enfin la force gouvernante ou
réunissent toutes leurs forces et les appliquent à un
la liberté, c'est-à-dire le pouvoir que nous avons de di-
point qui résiste.
riger nos facultés.
Là est la révélation pour nous du pouvoir que nous
Le quatrième principe est celui que j'ai appelé la rai-
avons sur nôs facultés. En effet, lorsque, dans le fond de
son ou faculté de comprendre.
notre nature, nous sentons nos forces dispersées se réu-
Je vous l'ai dit, messieurs, quand la raison apparaît,
nir, se concentrer sur. un point, nous sentons que nous
elle rencontre en nous les trois autres principes déjà en
pouvons à volonté, quand il nous plaît, reproduire et
action. Depuis que l'homme existe, il a senti des be-
répéter cette concentration. Sentant que nous le pou-
soins, des instincts, des passions se développer en lui;
vons, nous usons de ce pouvoir. Alors la force gouver-
depuis qu'il existe, ses facultés se sont mises en mouve-
nementale ou la liberté apparaît en nous; elle nous est
ment, et ont agi sous l'impulsion de ces besoins ; depuis
68
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE.
69
qu'il existe enfin, elles se sont spontanément concen-
s'élève à l'idée de notre intérêt bien entendu, de l'autre
trées toutes les fois qu'elles ont éprouvé de la resis-.
elle calcule la meilleure conduite à tenir pour le réali-
tance, et, dans ce mouvement involontaire, ont laissé
ser. En vue de ce but qui lui est posé et de ce plan qui
voir qu'elles pouvaient être gouvernées. Mais jusqu'ici
lui est tracé pour l'atteindre, la liberté, ou le pouvoir' ue
elles ne l'ont été que par les tendances, elles ont tou-
nous avons sur nos facultés, s'en empare, les dérobe à
jours cédé en esclaves à la plus forte impulsion ; rien n'a
l'impulsion mécanique des tendances', et les gouverne.
tempéré, rien n'a limité l'empire du mobile sur elles.
Le motif remplace le mobile, la règle succède à l'im-
Le jour où la raison apparaît, cet esclavage cesse; car
pulsion, et notre conduite, de passionnée, - d'aveugle,
au mobile passionné et à l'impulsion de ce mobile vient
d'instinctive qu'elle était, devient raisonnable et rai-
se mêler non plus un mobile, mais, remarquez le mot,
sonnée.
il est dans toutes les langues, un motif. Jusque-là nous
Tel est le premier résultat de l'apparition de la raison
étions déterminés à agir par une impulsion tout aveu-
dans le phénomène de nos déterminations.
gle, toute sensible ; le jour où la raison intervient, soit
Il est évident que, si la raison n'avait d'autre fonction
qu'elle donne des conseils ou qu'elle impose des lois, il
dans nos déterminations que de venir ainsi comprendre
y a pour l'homme un motif d'agir. Nouveau principe qui
la fin de nos passions et calculer les meilleurs moyens
vient prendre un rôle dans nos déterminations et les
de l'accomplir, il n'y aurait point pour nous de loi obli-
modifie considérablement ; nouveau principe dont il faut
gatoire. Et en effet, nous ne nous sentons nullement
montrer le jeu dans le mécanisme total.
obligés de satisfaire aux tendances de notre nature ;
La raison fait deux choses : d'abord, observant ce
quand notre raison nous pose leur plus grande satis-
qui se passe en nous, elle comprend que toutes ces ten-
faction comme but, elle nous donne un conseil dans
dances qui s'y développent demandent à être satisfaites,
l'intérêt de la satisfaction de notre nature, mais ce con-
et, généralisant l'idée de cette satisfaction, elle comprend
seil n'a pour nous aucun caractère obligatoire ; en d'au-
• que c'est là. notre bien ; d'un autre côté, elle remarque
tres termes, l'intérêt bien entendu, calculé par la raison,
qu'abandonnée a elle-même, notre nature s'y prend
n'est autre chose que la satisfaction des tendances de notre
fort mal pour opérer la plus grande satisfaction possible
nature, et jamais cet intérêt bien entendu he revêtira
de ces tendances ; elle s'y prend fort mal, parce qu'elle
pour aucune intelligence le caractère d'obligation. Cet
obéit à toutes les mobilités de ces tendances; elle s'y
intérêt bien entendu est autre chose que l'impulsion
prend fort mal encore, parce qu'elle ne persévère pas
mécanique de la passion ; c'est déjà un motif, ce n'est
assez dans l'effort qu'elle fait pour les satisfaire. Il faut
Pas encore une loi.
donc que la raison introduise la règle dans la conduite
Mais la raison ne s'arrête point à l'intérêt bien en-
de nos facultés, en fixant la fin suprême qu'elles doivent
tendu; elle va plus loin, et introduit un second élément
atteindre et la marche qu'elles doivent suivre pour
rationnel, un second motif dans nos déterminations; ce
parvenir. C'est là ce que fait la raison ; d'une part, elle
second motif est l'idée du bien. L'intérêt bien entendu
u
70
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 71
est la conception du bien de l'individu, elle n'est pas
éléments : les tendances de notre nature ou le mobile,
celle du bien en soi. Le jour où la raison aperçoit que
les facultés de notre nature ou le pouvoir exécutif. Dans
de même qu'il y a du bien pour nous, il y en a pour
cette situation, les mobiles agissent immédiatement sur
toutes les créatures quelles qu'elles soient, qu'ainsi le
nos facultés, et celles-ci ne peuvent se soustraire à leur
bien particulier de chaque créature n'est autre chose
m pulsion.
qu'un élément dù bien absolu, ou de l'ordre universel,
Plus tard un commencement (l'empire sur nous-
ce jour-là, l'idée du bien, ainsi dégagée, élevée à l'ab-
mêmes se développe, et plus tard cet empire sur nobs-
solu, apparaît à notre raison comme obligatoire pour
mêmes devient aussi grand que nous le voulons; et
elle. Dès lors un nouveau motif d'agir, un nouveau prin-
alors, entre l'impulsion des mobiles et les facultés se
cipe de conduite, se révèle à nous, et s'introduit dans le
glisse un pot,ivoir qui gouverne ces dernières, et qui ne
mécanisme de nos déterminations. Ce principe est un
leur permet pas de céder à l'impulsion passionnée sans
principe obligatoire, est une loi. Si ce pirncipe n'appa-
qu'il y ait consenti. Mais pour que ce pouvoir, qui est la
raissait pas, si cette idée ne se dégageait pas dans notre
liberté, puisse ne pas consentir toujours à céder à l'im-
esprit par l'effort de notre raison, le mot de moralité,
pulsion passionnée, il faut qu'il ait un point d'appui. Il
n'aurait pas de sens; il n'y aurait ni devoirs, ni droits;
faut donc qu'un quatrième élément intervienne, c'est-à-
la science du droit naturel serait inutile à chercher; ce
dire un motif ou une raison d'agir qui ne soit pas l'im-
qu'il faudrait seulement chercher, ce serait la meilleure
pulsion.
• manière de se conduire pour réaliser l'intérêt bien en-
C'est la raison qui dépose ce nouvel élément, qui l'in-
tendu. Quand j'examinerai le système qui prétend que
troduit dans le phénomène de nos déterminations. Mais
tout s'arrête là, vous verrez que de l'idée de l'intérêt
il y a deux motifs successivement introduits par la rai-
bien entendu il est impossible de faire sortir aucun de-
son. Le premier n'est que l'idée générale, le résumé de
voir envers les autres; on ne saurait, en effet, faire ren-
ce que veulent les tendances de notre nature; il n'a pas
dre à l'idée du bien personnel ce qu'elle ne contient pas,
une autre autorité que la leur, et ne l'emporte sur elles
l'idée du bien d'autrui, et étendre à celui-ci le motif qui
qu e parce qu'il fait comprendre ce qu'elles veulent, et
nous pousse à l'autre,
montre un meilleur moyen de les satisfaire. L'intérêt
Vous voyez donc que quatre principes de notre nature
bien, entendu des mobiles, tel est le premier motif qui
composent tout le jeu de nos déterminations morales.
vient donner à la liberté, ou à l'empire sur nous-mêmes,
Vous voyez que, parce que deux de ces principes, la li-
U n point d'appui contre l'impulsion purement mécanique
berté et la raison, se développent tard, et que le déve-
de ces mobiles.
loppement de la raison elle-mème a deux moments, il
Le second motif introduit par la raison, ou le second
y a dans la vie de l'homme différentes situations morales
point d'appui donné par elle à la liberté, est bien plus
distinctes.
p uissant; c'est l'idée du bien en soi, laquelle idée du
La première de ces situations ne contient que deux
bien ne résume plus la fin des mobiles, leur intérêt bien
72
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 73
entendu, mais une fin, un intérêt profondément imper-
Et maintenant, messieurs, ou j'ai bien mal réussi à
sonnels, la fin universelle de la création, qui est le bien
analyser ce phénomène complexe de nos déterminations,
absolu, qui est l'ordre. Or, il n'y a qu'une telle idée,une
ou vous devez en bien comprendre et les éléments et le
telle fin, un Lel bien, qui puisse avoir le caractère obliga-
mécanisme . Tel est ce phénomène dans ses trois formes.
toire; car ce qui est personnel, n'étant pas supérieur à
Je crois avoir puisé tous les traits de ce tableau dans la
la personne, ne peut en aucune manière l'obliger. L'idée
réalité de la conscience humaine ; et s'il n'est pas encore
de *loi implique quelque chose d'extérieur et de supé-
complet dans les détails, je le crois fidèle dans les prin-
rieur à la personne, quelque chose d'universel qui com-
cipaux linéaments et dans l'ensemble.
prenne et qui domine le particulier. Telle est l'idée du
Mais, messieurs, soit que nous cédions à l'impulsion
bien absolu ou de l'ordre universel à laquelle s'élève la
des mobiles ou des instincts de notre nature, soit que
raison, et qui lui apparaît immédiatement comme un
nous agissions en vertu du motif' que j'appelle l'intérêt
motif législatif et obligatoire. Dès lors la liberté, s'ap-
bien entendu, soit qu'enfin nous obéissions à la loi du
puyant sur cette idée, n'a plus seulement. pour résister à
.devoir ou à l'idée du bien, nous rencontrons toujours,
l'impulsion mécanique des passions le motif de l'intérêt
entre notre fin et nous, des obstacles qu'il ne nous est
bien entendu de ces mêmes passions ; elle en a un autre
point donné de surmonter complétement en .cette vie.
plus compréhensif et plus puissant, celui de la réalisa-
ne là, dans tous les cas possibles, une lutte perpétuelle
tion (lu bien en nous et hors de nous, celui de l'accom-
et fondamentale' entre notre nature et la situation dans
_plissement et du respect (le l'ordre dans le développe-
laquelle elle a été placée, qui fait comme le fond de la
ment de notre nature et dans celui des autres. Dans
condition humaine en ce monde.
cette idée du bien est comprise celle du nôtre, comme
Mais, indépendamment, de cette lutte fondamentale
celle du bien d'autrui ; et la réalisation de ces deux biens
qui se reproduit dans toutes les situations morales possi-
devient obligatoire à, ce titre commun qu'ils sont des élé-
bles, chaque situation morale contient dans son sein une
ments de l'ordre ou du bien absolu, qui est obligatoire.
lutte intérieure différente, et qui lui est propre. Dans
Ainsi le bien d'autrui devient un élément de nos déter-
l'état primitif, là où il n'y a que deux principes en fonc-
minations, et le nôtre revêt un caractère d'impersonna-
ti on, d'une part les tendances de notre nature, et de
lité qu'il n'avait pas. Quand la liberté a trouvé ce point
l'autre nos facultés, il y a lutte entre les différentes ten-
d'appui nouveau, non-seulement elle devient plus puis-
dances de notre nature ; car, quand l'une domine, elle
sante contre l'impulsion mécanique, mais elle échappe,
opprime les autres, lesquelles, à leur tour, prennent le
si elle le veut, à tout motif personnel. Alors il y a mora-
dessus et étouffent la première. Une orageuse et perpé-
lité possible dans l'homme; la condition de toute mora-
tuelle contradiction existe nécessairement entre ces dif-
lité, qui est d'agir au nom çl'un motif ou d'une idée
férentes tendances, toutes exclusives, et dont souvent
impersonnelle, au nom d'une loi, est donnée ; elle
rune ne peut être satisfaite qu'aux dépens des autres.
n'existait pas auparavant.
Dans l'état égoïste, il y a non-seulement cette lutte
74
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 75
entre nos différentes passions, mais il y en a une autre
un profond accord. De même que je vous ai fait
il y a
entre nos différentes passions et le mati fde l'intérêt bien
voir la lutte et le combat, il faut que je vous fasse saisir
entendu. Car nous ne nous conduisons selon les règles
l'accord et l'harmonie.
de l'intérêt bien entendu qu'à cette condition, que nous
N'est-il pas vrai que si nous avions la force de nous
contenions et réprimions l'action mutuelle de nos diffé.
conduire continuellement selon la loi de notre intérêt
rentes passions. A chaque instant nous sacrifions la
bien entendu, et que cet intérêt eût été parfaitement
passion la plus forte à la plus faible, la passion présente
calculé par notre raison, la satisfaction de notre intérêt
à la passion future, et cela en vertu de notre plus grand
bien entendu comprendrait, envelopperait, si je puis
intérêt, ou d'une idée de notre raison. Il y a donc, dans
parler ainsi, la plus grande satisfaction possible de toutes
l'état d'égoïsme, lutte du motif contre les mobiles, et
nos tendances, c'est-à-dire de toutes nos passions? Cela
nous ne pouvons sacrifier l'un à l'autre, sans regret si
est hors de doute; car si nous préférons la règle de l'in-
c'est le motif qui est sacrifié, sans douleur si c'est la
térêt bien entendu à l'impulsion mécanique de la pas-
passion.
sion, c'est dans l'intérêt de la passion même, c'est-à-dire
Dans le troisième état, ou dans l'état moral proprement
clans l'intérêt de notre plus grand bien. Ainsi , en cé-
dit, ces deux luttes existent encore, mais elles se com-
dant au motif égoïste, loin de sacrifier les passions, nous
pliquent d'une troisième, qui s'élève entre l'intérêt bien
croyons les servir ; en lui obéissant, nous obéissons par
entendu, qui est l'expression de notre bien personnel, et
cela même à nos passions, c'est-à-dire aux tendances de
le devoir, qui est celle du bien en soi. Dans beaucoup de
notre nature : la satisfaction de l'un implique celle des
circonstances, nous sommes obligés de sacrifier l'intérêt
mitres. Il y a clone accord entre nos tendances et le cal-
bien entendu au bien en soi; et, quelque parti que nous
cul de notre plus grand intérêt.
prenions, nous ne pouvons 'échapper au remords, si
Il
a de même accord profond, accord démontré par
c'est le bien personnel qui l'emporte, ou au regret, si
l'expérience,
l
, entre l'obéissance à la loi du devoir et notre
c'est le devoir. Au fond de toutes ces luttes, il y en a une
intérêt bien entendu. Il y a longtemps que, d'une part.,
fondamentale, celle de l'homme contre la nature ; sans
l es philosophes qui ont posé en principe et reconnu la
celle-là les autres n'existeraient pas; mais elle existe par
l oi du devoir, pour concilier et attirer à cette loi les
la force des choses, et de son sein fécond émanent toutes
hommes sur lesquels l'intérêt bien entendu avait un
les autres.
-
grand pouvoir, ont démontré, par l'expérience et par le
Ainsi, le terrain des déterminations morales, si je puis
rai sonnement, que la meilleure manière d'être heureux,
parler ainsi, est un champ de bataille où se livrent d'é-
c'était-de rester, dans tous les cas possibles, fidèle à la
ternels combats. Ces combats sont la vie elle-même, avec
l oi du devoir. Il y a longtemps, d'une autre part, que
ses douleurs variées et sa grande douleur fondamentale,
ceu x qui ont méconnu la loi du devoir, ont essayé d'en
la lutte de l'homme contre 'ce qui n'est pas lui, Et ce- .
rendre compte, eux qui la niaient, en montrant qu'il
pendant., messieurs, au fond de tontes ces contradictions
av ait suffi
ue des gens d'une raison élevée et d'une ex-
76
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 77
TROISIÈME LEÇON,
cide avec la satisfaction des tendances instinctives de
périence consommée eussent calculé quel était le plus
• notre nature, il s'ensuit que ces trois motifs s'impliquent
grand intérêt de l'homme, pour lui prescrire p récisé-
mutuellement, et qu'au fond, malgré les luttes qui se
ment tout ce que contient la loi morale. Ainsi, et les
produisent à la surface, au fond, dis-je, il y a entre eux
partisans de l'intérêt bien entendu et ceux de la loi du
un profond accord. Mais, pour s'accorder, ces trois mo-
devoir se sont accordés à reconnaître l'accord profond et
tifs n'en sont pas moins parfaitement distincts, et il n'est
définitif qui existe entre les prescriptions de l'une et les
pas égal d'obéir à l'un ou à l'autre. Si vous cédez aux
règles de l'autre. Et, en effet, il est impossible qu'il en
passions, vous vous ravalez au rang des bêtes, car c'est
soit autrement : car que nous conseille la loi du devoir?
précisément là le mode de leurs déterminations. La na-
elle veut que nous remplissions notre destinée ; mais
ture des animaux, comme la nôtre, les pousse à leur
elle veut aussi que nous n'empêchions pas les autres
lin; ils ont comme nous des facultés pour y aller; mais
de remplir la leur, et même que nous les y aidions. Mais
jamais aucun motif ne s'interpose chez eux entre l'im-
il existe des passions en nous qui demandent la même
pulsion mécanique de leurs besoins et les facultés dont
chose. En effet, nos passions ne sont pas toutes persan-
ils sont pourvus pour les satisfaire. Quand donc l'homme
nelles, n'ont pas toutes pour objet notre bien particu-
cède à la passion, sa détermination est purement ani-
lier; nous portons aussi en nous des passions sympa-
male; tant qu'il n'agit que de cette manière, sa vie est
thiques, bienveillantes, qui ont pour fin dernière, quoi?
celle des bêtes. Le jour où l'homme s'élève à l'intérêt
le bien des autres. Quand donc le bien des autres n'est
bien entendu, il devient un être raisonnable, il calcule
pas produit, quand les autres souffrent, nous souffrons
sa conduite, il est maître de ses facultés, il les soumet
aussi par ces passions. Ainsi, quand le mouvement dela
au plan qu'il s'est formé, il est déjà homme, mais il n'est
pitié s'élève en moi, si l'individu qui excite ce mouve-
pas encore homme moral, et il ne le devient que le jour
ment n'est pas soulagé, je souffre, je suis malheureux.
où il délaisse l'idée de son bien à lui, pour n'obéir qu'à
Quand j'éprouve de la sympathie pour une personne,
l'idée du bien en soi ; ce jour-là il devient moral, car il
une sympathie vive, si cette personne n'est pas heureuse,
je souffre, comme je souffrirais de mon propre malheur.
obéit à une loi; ce jour-là il s'élève autant au-dessus de
l'être égoïste, que l'être égoïste est élevé lui-môme au-
Donc il y a une grande moitié des tendances primitives
dessus de l'animal; en un mot, le phénomène du bien
de notre nature qui aspirent au bien, c'est-à-dire à l'ac-
complissement de la destinée des autres, comme à leur
et du mal moral est produit, et avec lui tout ce qui fait
fin dernière. Notre intérêt bien entendu enveloppe donc
la grandeur et la gloire de notre nature.
Ceci nousconduitàfaire une revuerapide des diUrentes
aussi, comme condition, le bien des autres. D'où vous
espèces de biens, et à en fixer d'une manière précise les
voyez qu'il y a un accord profond entre la conduite pres-
notions; car la fixité de ces notions est indispensable pour
crite par la loi du devoir, ou par l'idée du bien en soi, et
co mprendre toute la suite de cet enseignement.
la conduite conseillée par l'intérêt bien entendu ou l'i-
dée de notre bien. Et. comme l'intérêt bien entendu coïn-
J e vous l'ai dit, messieurs, le bien pour l'homme
78
TROISIÈME LEÇON.
FAITS MORAUX DE LA NATURE HUMAINE. 79
mi
comme pour toute créature possible, c'est l'accomplis,
des résolutions d'un être raisonnable à la loi obligatoire
sement de sa fin, c'est ce à quoi sa nature le condamne
que lui pose sa raison. Quand j'agis au nom de mon
d'aspirer et d'aller incessamment, c'est ce (pi en salis.
intérêt bien entendu, il n'y a là ni bien , ni mal moral,
fait les tendances. Ainsi, ma nature est intelligente;
à moins que je ne viole sciemment quelques-unes des
donc connaître est un bien pour moi. Ma nature est syli).
prescription s de la loi morale.
pathique ; donc le bonheur des autres est un bien
Telles sont les trois espèces de bien et de mal. Vous
pour
moi. Supposez une créature qui ne soit ni intelligente
voyez maintenant les différences profondes qui séparent
ni sympathique : la reconnaissance, le bonheur d'autrui
le bien et le mal réel, le bien et le mal sensible, le bien
ne sont point pour elle des biens; sa nature n'y aspire
et le mal moral, et les caractères propres de chacun. La
pas ; ces deux choses ne font point partie de sa fin, parce
nature humaine demeure une énigme impénétrable à
qu'elles ne sont point exigées par son organisation. Voilà
qui n'a pas démêlé ces trois choses si différentes, et vous
le bien réel; vous l'avez défini pour un être quelconque,
verrez tout ce qu'a produit de faux systèmes et d'er-
quand vous avez compris tout ce que veut sa nature,
reurs leur confusion.
c'est-à-dire que vous connaissez sa nature.
Dans les trois états que j'ai décrits, il y a bien et mal
Toutes les fois que mon
réel, et par conséquent bien et mal sensible ; dans le
bien réel est produit en moi
d'une manière ou d'une autre, il en résulte un
troisième seulement il peut y avoir bien et mal moral.
bien sen-
sible ; c'est-à-dire un plaisir. C'est une seconde espèce
Je vous rappellerai, en passant, que le bien et le mal
moral ont un effet sensible comme le bien et le mal réel,
de bien parfaitement différente de la première, et qui se
produit dans un être à deux conditions : d'abord à la
c'est-à-dire que nous ne pouvons pas obéir à la loi mo---
condition qu'il soit sensible, ensuite à la condition que
rale sans que cette obéissance produise un plaisir, et
quelque partie du bien réel de cet être ait été pro.
que nous ne pouvons pas désobéir à la loi morale sans
que
duite. Car la sensation agréable, le plaisir, le bien st:-
cette désobéissance produise une douleur en nous;
sible, n'est qu'une conséquence, un effet, un signe du
j'ajoute que, ce plaisir et cette douleur étant accompa-
bien réel. Tel est le bien sensible,
gnés d'un jugement de la raison , qui ne dit pas seule-
qu'on appelle plus or.;
m
dinairement le bonheur.
ent à l'agent, « tu as bien ou mal fait, » mais « tu es
d igne ou méprisable, « ce plaisir ou cette douleur sont,
Enfin, il y a une troisième espèce de bien, qui ne se
en
produit que dans les êtres moraux, comme le précédent
vertu de cette circonstance, les plus vifs qu'il soit
d
ne se produit que dans les êtres sensibles : c'est le bien
onné à la sensibilité humaine d'éprouver.
Il résulte de cette analyse que le bien et le mal sen-
moral. Quand ma raison a découvert un motif obliga-
sible. n'existeraient pas sans les deux autres, et il en
toire, c'est-à-dire une loi, et quand ma volonté agit con-
résul te également que le bien et le mal moral n'existe-
formément à cette loi, il y a bien moral ; quand, au
raient pas sans le bien et le mal réel; car si nous n'avions
contraire, elle viole cette loi, il y a mal moral. De sorte
Pas de fin , nous ne pourrions pas avoir de loi. Le bien
que le bien moral n'est autre chose que la conformité
80
TROISIÈME LEÇON.
FAITS :\\LODAUX DE LA NATURE HUMAINE. 81
réel est donc la condition de tout bien en nous; le mai
tient sont nécessaires, Spinosa aurait dû nier, du haut
réel est la condition de tout mal. Ils entraînent le hi%
le ce système, la possibilité de tout devoir, de toute
et le mal sensible, si l'agent est sensible, et le bien et le
'ègle , de toute loi pour l'homme.
mal moral, s'il est raisonnable.
On peut donc arriver par trois routes distinctes à dé-
Tels sont, messieurs, les principaux faits que je de.
relire la loi obligatoire, fondement du droit naturel:
vais et voulais mettre sous vos yeux dans cette leçon,
l'abord, en niant, a priori, et par suite d'une doctrine
Maintenant, vous comprendrez facilement que quand
supérieure, la possibilité d'une telle loi; ensuite en
on fait des recherches sur les règles de la conduite
laissant échapper, dans l'analyse des faits moraux de la
humaine , on peut ne pas embrasser tout cet ensemble
nature humaine, ceux qui la contiennent; enfin, en dé-
de faits, et en laisser échapper quelques-uns. Vous corn.
figurant ces faits sans les méconnaître, et substituant
prendrez, par exemple, qu'on peut ne pas voir qu'indé•
ainsi une loi fausse à la véritable.
pendamtnent de l'impulsion sensible et de l'intérél
Nous sommes en état maintenant d'aborder ces sys-
bien entendu, la raison humaine découvre une loi obli•
tèmes et de les apprécier, car nous savons comment ces
gatoire , qui est aussi un motif d'agir. Admettez qu'un
choses se passent en nous. Je crois la description que
philosophe soit tombé dans cette erreur, l'état moral
je vous ai donnée fidèle, bien qu'elle puisse avoir été
que j'ai décrit n'existe pas pour lui; méconnu dans les
grossièrement exprimée; car j'avoue que je souffre
faits, il est nécessairement supprimé dans le système
toutes les fois que je suis obligé de traduire en paroles
et le système doit aboutir à cette conclusion, qu'il
(les phénomènes de cette nature ; les expressions de la
a pas pour l'homme de loi obligatoire. Vous compren
langue suggèrent à l'esprit des imagés qui ressemblent
drez aussi que, sans méconnaître l'existence de
si peu aux phénomènes que sent la conscience, que de
ci
i
troisième mode de détermination, on peut s'en faite
descriptions font toujours pitié à celui qui les
une idée inexacte, et à la véritable loi en substitue
donne.
ne. Personne n'éprouve ce sentiment plus vivement
une autre qui, en la défigurant, la détruise. Vous core
que moi, messieurs, et cependant je crois exact, au
fond,
prendrez enfin qu'un philosophe peut s'être fait, ou (I
l e tableau que je vous ai présenté. Il suffira, du
l'ensemble des choses, ou de l'homme, telle idée
Moins, pour vous faire comprendre comment les faits
ggi
rende impossible a priori que l'homme soit soumisi
mora ux, vus incomplétement , ont servi de prétexte aux
di fférents
rl d
en
une loi obligatoire, et inutile de chercher si, parmi
ots systèmes, et comment l'ensemble même de
t°
phénomènes de sa nature, se rencontre une telle loi.
ces divers systèmes témoigne de l'existence réelle en
no
Ainsi, ne croyant pas à la liberté humaine, Hobbes,
us de tous ces faits, en épuisant tous les traits du ta-
Per
exemple, aurait dû, a priori, s'il eût été conséquent'
gligeant
dont chacun reproduit quelques parties en né-
déclarer l'impossibilité de toute obligation. Ainsi, Cole
sidérant toute chose comme nécessaire , parce que toi►
ceD
chose émane de Dieu , dont l'existence et le déveloPle
—s
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
83
mes que je viens de vous faire distinguer. Je commen-
cerai par ceux qui nient qu'il puisse y avoir pour
l'homme une loi obligatoire.
Quatre grandes opinions ont pour conséquence im-
médiate et nécessaire qu'il ne peut pas y avoir pour
QUATRIÈME LEÇON.
l'homme de loi obligatoire, et, par conséquent, qu'il ne
peut pas y avoir pour lui de droits et de devoirs dans la
véritable acception de ces mots. Ces systèmes sont : tous
DES SYSTÈMES QUI IMPLIQUENT L'IMPOSSIBILTTI
les systèmes panthéistes, tous les systèmes mystiques,
D'UNE LOI OBLIGATOIRE.
tous les systèmes sceptiques, et tous les systèmes qui
nient la liberté humaine.
Système de la nécessité.
Mon dessein est de parcourir avec vous ces quatre
opinions , et, en les réfutant dans leurs bases, de réfuter
Je vous ai dit, messieurs, que les systèmes philoso-
par là même la conséquence qui en découle, et qui n'est
phiques qui aboutissent à détruire le droit naturel pou-
autre chose que la négation de la possibilité d'un droit
vait se diviser en trois classes : ceux qui , par des rai-
naturel.
sons extérieures aux phénomènes moraux, nient qu'il
Mais, avant d'entrer dans les détails de ces quatre sys-
puisse y avoir pour l'homme une loi obligatoire; ceux
tèmes, il est bon de vous faire apercevoir, dès à présent
qui, ayant cherché • cette loi dans l'examen et l'analyse
et en très-peu de mots , comment chacun de ces sys-
des phénomènes moraux, déclarent qu'ils ne l'ont pas
tèmes aboutit à cette conséquence commune.
rencontrée ; ceux enfin qui , pensant l'avoir rencontrée,
Il est évident d'abord qu'il ne peut y avoir aucune loi
se sont mépris, et, la défigurant de différentes façons,
obligatoire pour un être qui n'est pas libre, car il y au-
ont substitué à la véritable loi obligatoire, que reconnaît
rait contradiction à ce qu'une obligation pesât sur un
réellement noire raison, une loi fausse ou tout au moins
être dont toutes les actions seraient forcées. Cette vérité
altérée, et qui n'implique pas obligation.
n'a besoin d'aucun développement; et vous comprendrez
Telles sont, messieurs, les trois espèces de systèmes
du p remier coup que tout système qui nie la liberté
qui, directement ou indirectement, aboutissent à la des-
hu maine nie, par cela même, qu'il y ait et qu'il puisse
truction de tout droit et de tout devoir, et, par consé-
Y avoir pour l'homme aucune obligation.
quent, à celle du droit naturel lui-même.
Je dis, messieurs, qu'il en est de nième de tout sys-
Vous ayant, messieurs, dans les deux dernières leçons,
tèm e Panthéiste. En effet, qu'est-ce que le panthéisme?
présenté le tableau des différents faits qui présiden t à
c'est l'opinion qu'il n'y a qu'un seul être, celui qui
nos déterminations, je suis en mesure aujourd'hui, ces
existe par lui-même, celui qui existe nécessairement, et
faits étant posés, d'examiner les trois espèces de systè-
que les panthéistes comme les déistes appellent Dieu.
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
85
S'il n'y a qu'un seul être, il n'y a au monde que des
modifications de cet être. Les hommes donc, et toutes
pour l'homme, quand nous croyons apercevoir dans une
les choses animées ou inanimées qui composent la
conception de notre raison une obligation pratique d'y
création, ne sont que des modifications variées, des
conformer notre conduite, cette vue est une vue dou-
manifestations différentes de cet être unique ; donc toute
teuse comme toute autre, une vue à laquelle nous ne
causalité est en lui; donc il n'en existe point dans les
saurions nous fier. C'est dônc une chose douteuse que
créatures; et, .là où il n'y a point de causalité, il ne sau-
nous soyons obligés à quoi que ce soit, et que ce que
rait y avoir de liberté.
nous appelons bien ou mal, le soit réellement. Il est
La conséquence de tout système panthéiste est donc la
donc indifférent de respecter ou de ne pas respecter
négation de toute liberté dans la création, et par consé-
cette obligation.
quent dans l'homme. Ce n'est donc et ce ne peut être
Toute doctrine sceptique, quel que soit le principe
que par une inconséquence, que quelques panthéistes
d'où elle dérive, aboutit donc nécessairement à révoquer
ont cru pouvoir concilier ces deux choses , et ont pro-
en doute la légitimité de l'idée d'obligation, et par con-
fessé le double dogme de l'unité de l'être, qui est le
séquent à nier cette obligation.
principe même du panthéisme, et de la liberté humaine.
Reste le mysticisme. Je ne nie pas qu'il n'y ait plu-
Quant au scepticisme , il y en a de deux espèces : l'un
sieurs espèces de mysticisme; mais il y en a un qui est
se fonde , pour nier la certitude de toute connaissance,
la source de tous les autres, et qui a pour principe cette
sur la contradiction des opinions humaines en toute
conviction, que l'homme ne peut, en ce monde, atteindre
question possible ; l'autre , sans s'arrêter à cette contra-
à sa fin; qu'il y est, quoi qu'il fasse, impuissant pour le
diction des opinions humaines qui est contestable, nie
bien ; et qu'ainsi la seule chose qu'il ait à faire en cette
que ce qui est vérité pour l'homme soit vérité en soi, et
vie, c'est d'attendre que les obstacles qui la constituent
le nie par ce raisonnement, que les perceptions et les
soient supprimés, et que l'àme humaine, dégagée de
conceptions de notre intelligence résultent de l'organi-
ses liens, soit transportée dans un ordre de choses qui
sation même de cette intelligence, et qu'ainsi si notre
lui permette d'accomplir sa destinée. Pour quiconque
p
intelligence avait été autrement organisée, rien au
ense ainsi, l'action en cette vie est une chose absurde,
l'état
monde ne peut nous démontrer que nous n'eussions pas
passif est le seul état raisonnable; attendons que
l
vu et conçu les choses autrement que nous ne les voyons
a main de Dieu nous délivre des chaînes de la condition
pré
et les concevons, et qu'ainsi ce qui nous paraît vrai ne
sente, alors nous aurons une conduite à tenir; jus-
q
nous eût pas paru faux, et réciproquement.
ue-là demeurons passifs, laissons-nous faire, aban-
donn
Telles sont, messieurs, les deux formes du scepti•
ons-nous au courant de la fatalité extérieure ; tout
autre système de conduite serait une inconséquence, et
cisme, et sous l'une et l'autre il aboutit à cc résultat,
toute obligation une contradiction.
douteux lui-même, qu'il ne'peut rien y avoir de certain
Voilà de quelle manière, messieurs, les quatre sys-
pour l'homme. Or, s'il ne peut rien y avoir ,de certain
tèmes de la nécessité, du panthéisme, du scepticisme et
86
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
87
du mysticisme arrivent également à nier qu'il puisse y
La première manière de nier la liberté humaine, que
avoir pour l'homme une loi obligatoire.
je vous soumettrai, est celle qui déplace cette liberté, et
Après cette revue sommaire, je vais reprendre l'un
la met oui elle n'est pas. C'est là ce que Hobbes a fait.
après l'autre chacun de ces systèmes, afin d'examiner
Hobbes s'est arrêté à cette acception vulgaire du mo
plus en détail les bases sur lesquelles il repose, et, en
liberté que nous adoptons tous, quand nous disons qu'un
vous montrant la fausseté du principe, combattre les
homme qui, tout à l'heure, était enchaîné et qui main-
conséquences qu'on en a tirées. Je commencerai par le
tenant ne l'est plus, a recouvré sa liberté. Quand un
système de la nécessité.
homme est enchaîné, il peut vouloir certains actes;
Le nombre des philosophes qui ont pensé que l'homme
mais quand il en vient à l'exécution, cette exécution lui
n'était pas libre est très-grand ; mais ces philosophes ne
est impossible. Ce qui est contraint en lui, ce n'est pas
sont pas tous arrivés à cette conséquence commune de la
le pouvoir de vouloir, c'est le pouvoir de faire; en un
même façon. Ils ont professé la nécessité des actions
mot, l'acte qui résulte immédiatement et nécessairement
humaines, en vertu de raisons et de principes différents;
en nous d'une détermination de la volonté lui est rendu
ce qui fait qu'entre les systèmes qui professent la néces-
impossible.
sité, il y a une classification possible à établir, comme
Hobbes entend par liberté Je pouvoir de faire ce que
je viens de vous en montrer une entre les systèmes qui
nous avons voulu; et il a raison alors de dire que la li-
aboutissent à cette conséquence commune, de nier qu'il
berté humaine a des limites; car évidemment nous pou-
puisse y avoir une loi obligatoire pour l'homme.
vons vouloir une foule de choses qu'il nous est impos-
Je vais parcourir les principaux motifs par lesq uels les
sible de faire; mais, dans les limites de notre pouvoir,
différents philosophes qui ont directement nié la liberté
nous sommes libres. Telle est la définition que Hobbes
ddao
humaine ont été conduits à cette étrange concluson. Je
n snevionm
dl elialieb.erté, et il prétend qu'il n'y en a pas d'autre
chercherai à réfuter, d'une manière brève,'chacun de ces
motifs. Vous sentez que, pressé d'arriver à l'exposition
Soutenir une pareille doctrine, messieurs, c'est tout
u
même des règles de la conduite humaine, ou des prin-
niment nier que l'homme soit libre. En effet, si par
l
cipes du droit naturel, il est impossible que j'accorde
iberté on n'entend que l'absence d'une contrainte ex-
té
de longs développements soit à l'exposition des doctri-
rieure qui empêche l'action de notre pouvoir dans les
nes que je vais faire passer sous vos yeux, soit à leur
bmites naturelles de ce pouvoir, il n'y a point d'être
do ué de
réfutation. M'adressant à un auditoire intelligent, et le
quelque pouvoir qui ne soit libre comme nous;
système de la nécessité étant en contradiction évidente
tout animal est libre ; la force végétative est libre; le
vent
avec toutes les croyances et tous les faits de la nature
qui souffle, la rivière qui coule, sont libres. Mais ce
humaine, il suffira, je l'espère, de quelques indications,
n'est point là évidemment ce qu'on entend par la liberté
d,
un p
pour réfuter les raisons dont ses partisans ont essayé de
ouvoir. La liberté ou la nécessité d'un pouvoir
g
l'appuyer.
tt dans la manière dont il est déterminé à agir, et non
I
88
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
89
dans l'existence ou la non-existence de limites à sol
nécessaire de toute résolution, quand cette réso-
quence
action. Or, en ce sens, le pouvoir de faire, en noie
lution porte sur une chose qui est en notre pouvoir,
n'est rien moins que libre. En effet, ce qu'il y a de
c'est racle même qui exécute cette résolution, et qu'ainsi
phis'
nécessaire en nous, c'est que, à une résolution de la vo.
il n'y a pas là liberté. Si quelquefois, après avoir voulu
lonté, quand elle porte sur une chose faisable, succède
une chose, nous ne la faisons pas, remarquez bien que
l'action même qui exécute, l'action qui réalise la résœ•
c'est toujours parce qu'à cette première résolution s'en
lotion de la volonté. De manière qu'entre le vouloir e
est substituée une contraire, qui a détruit la première.
t
le faire, toutes les fois que ce qui est voulu est possible
De sorte que l'acte, comme le contraire de l'acte, sont
il y a une conséquence nécessaire. Si donc on appelle
toujours la conséquence nette, immédiate, nécessaire,
libre en nous le pouvoir de faire ce qui a été voulu, on
de la dernière résolution que nous avons prise. Où est
appelle libre en nous un pouvoir dont le caractère est,
véritablement notre liberté? dans le pouvoir de prendre
au contraire, la nécessité. Car l'acte par lequel nous réa,
telle ou telle résolution. En d'autres termes, quand nous
lisons une résolution de la volonté est une conséquence
prenons une résolution, cette résolution n'est-elle en
nécessaire de cette résolution elle-même. Que si donc
nous que la conséquence nécessaire de quelque phéno-
Hobbes, croyant avoir sauvé la liberté humaine, dé•
mène antérieur dans notre esprit? ou bien émane-t-elle
montre ou croit se démontrer à lui-même que la vo-
uniquement du pouvoir que nous avons, après avoir
lonté n'a aucune liberté de prendre les résolutions qu'elle
considéré les diverses manières d'agir, ce qu'elles peu-
veut, mais que toutes ces résolutions sont nécessitées,
vent avoir de bon ou de mauvais, d'utile ou de nuisible,
vous concevez que niant la liberté où elle est ; et l'ad-
d'agréable ou de désagréable, de prendre une résolu-
mettant où elle n'est pas, il détruit par la même fouis
tion telle que nous la voulons? Voilà où est la question,
liberté dans l'homme.
elle n'est. pas ailleurs.
J'espère que vous concevez clairement cette opinion
Une autre confusion de mots a produit un autre sys-
Eh bien, à une telle opinion il n'y a qu'une réponsd
tème qui aboutit également à nier la liberté humaine.
faire : c'est que Hobbes met la liberté où elle n'est pe
Ce système est celui de Hume. Voici quelle idée ce phi-
où nous ne la sentons pas, mais où nous sentons la né'
l osophe se fait d'une cause, et c'est là, pour le dire en
p
cessité. Si, dans le langage vulgaire, on emploie que
assant, la principale base de son scepticisme.
quefois le mot de liberté à désigner ce pouvoir de faire
Vous savez que le but des physiciens, des chimistes,
de
que nous avons résolu, c'est pour désigner un état OP'
tous ceux qui cherchent à découvrir les lois de la
eel
n a ture, est de déterminer les circonstances qui pré-
posé à celui où ce pouvoir de faire est momentanein -
suspendu en nous par quelque contrainte extérieure:
cèdent constamment l'apparition d'un certain phéno-
C'est clans ce seul sens que, par analogie, nous appelons
certain effet. Quand ces circonstances
TICt déterminées,
un tel état un état de liberté. Mais, quand nous rentre
une loi de la nature est découverte;
e
•
é'
en nous-mêmes, nous sentons clairement que la cous
t nous pouvons tirer de la connaissance de cette loi
90
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
91
un grand profit pour notre conduite. En effet, elle nous
une fois adoptée, il est impossible d'expliquer la véri-
apprend que, ces circonstances se reproduisant, le fait
table notion de cause, telle qu'elle est dans notre esprit.
s'ensuivra, et réciproquement que, quand le fait se re-
liais il y a une acception du mot cause, celle dont je
produira, ces circonstances l'auront précédé : ce qui
viens de parler, de l'acquisition de laquelle il est pos-
est d'une grande utilité pour la direction de nos actions,
sible de rendre compte dans cette doctrine. En effet, si
et donne à l'homme une prise immense sur les forces.
la conscience et les sens n'atteignent jamais les causes,
fatales dela nature. Comme nous n'atteignons jamais hors
comme Hume le pense, la conscience et les sens at-
de nous les véritables causes des phénomènes, car, hors
teignent du moins ces circonstances qui précèdent tou-
de nous, ces causes sont invisibles, nous sommes obli-
jours l'apparition d'Un fait. Rencontrant une acception
gés de nous borner ainsi à constater les circonstances
du mot cause, dont la notion pouvait être expliquée dans
qui précèdent constamment les phénomènes, au lieu de
son hypothèse, Hume s'est emparé de cette acception ;
chercher les causes mêmes qui les produisent; et, bien
et, comme son hypothèse ne pouvait rendre compte
que, dans l'esprit des physiciens, il n'y ait pas confusion
d'aucune des autres acceptions de ce mot, il s'est hâté
entré la cause efficiente ét inconnue qui produit un phé-
de déclarer que c'était là la seule idée que le mot cause
nomène, et les circonstances observables qui le pré-
représentât véritablement dans notre esprit. De manière
cèdent et l'accompagnent, pour la commodité et pour
qu'une cause, pour Hume, c'est simplement l'en-
la brièveté du langage, on s'est accoutumé à dire que
semble des circonstances qui précédent constamment,
ces circonstances sont la cause de ce phénomène. Or, la
dans la nature, la production d'un phénomène.
prétention de Hume est que nous n'avons pas d'autre
Cela étant, il est de toute évidence que personne au
idée de cause que celle-là, et l'origine de cette préten-
monde ne peut, dans aucun cas, être parfaitement sûr
tion, la voici :
qu'une certaine chose soit la cause d'un certain effet.
L'opinion de Hume sur l'origine de nos connaissances
Hume remarque en effet, et avec beaucoup de raison, que
est que toutes viennent de l'expérience. Cette opinion
quelque constante qu'ait jamais été la concomitance de
admise, il est tenu d'expliquer par l'expérience seule la
certaines circonstances et d'un certain fait, la raison
formation de toutes les notions qui se trouvent dans l'es-
comprend toujours dans l'avenir un cas possible où cesse
prit humain. L'idée de cause est une .de ces notions; Hume
cette concomitance, et où, par conséquent, ce qui nous
est donc obligé d'expliquer comment elle a pénétré dans
paraissait la cause de l'effet cesse de l'être. Par cette
l'esprit humain ou par le sens ou par la conscience. Or,
p remière raison, nous ne pouvons jamais être assurés
comme il est de fait que les sens n'atteignent jamais au
que ce que nous appelons cause d'un phénomène en soit
dehors que des phénomènes et point de causes, et
la v éritable cause.
comme Hume pense qu'il en ,est de même au dedans,
En second lieu, Hume remarque, et avec non moins
et que là aussi la conscience ne l'encontre que des phé-
de raison, que l'observation ne saisit pas, dans les cir-
nomènes, il est évident que, cette doctrine métaphysique
co nstances qui précèdent constamment l'apparition d'un
SYSTÈME DE 'LA NÉCESSITÉ.
93
92
QUATRIÈME LEÇON.
maine ; elle doit être à ses yeux une question oiseuse
phénomène, la force efficiente qui a produit ce phéne..
et ridicule. Je parle ici de sa métaphysique ; car, quant
mène. Nous voyons, en effet, certaine circonstance;
à sa morale, elle est, comme celle de beaucoup d'autres
nous voyons ensuite un phénomène qui apparaît; mais
hilosophes, comme celle de Spinosa, l'esprit le plus
le fait prétendu de la production du phénomène qui
P
sévère et le plus logique des temps modernes, une in-
suit par les circonstances qui précèdent nous échappe
conséquence à sa métaphysique. Pour imaginer de faire
entièrement; et s'il nous échappe toujours, rien ne peut
une morale, il faut admettre, d'abord et avant tout, ce
nous apprendre qu'il ait lieu. Ainsi, l'idée de causalité,
que la métaphysique de Hume nie, savoir, que nous
comme l'entend le vulgaire, ou, ce qui revient au même,
sommes une cause. Car, si vous supprimez cette pre-
l'idée de la production d'un effet par une cause, n'estet
mière et indispensable circonstance, il est évident que
ne peut être qu'une illusion de l'esprit humain. L'idée
chercher des règles de la conduite de l'homme et lui
de la concomitance observée entre deux faits, voilà n
donner des conseils en conséquence, c'est une absurde
quoi se réduit réellement, selon Ilume, l'idée de la cau-
et insigne folie.
salité dans l'esprit humain; le reste n'est qu'une illusion
Telle est, messieurs, en très-peu de mots, la doctrine
et un préjugé. Par conséquent, il n'existe pas de cause
métaphysique de Hume. Or, à cette doctrine, il y a une
dans l'acception commune de ce mot; par conséquent,
première réponse bien simple : c'est qu'en fait l'esprit
pas d'effet. Il n'y a que des phénomènes qui se précèdent
humain a une idée de cause, une idée d'effet, et une idée
et se suivent avec une certaine constance, que nous ne
de rapport de la cause à l'effet, qui sont inconciliables
pouvons même, en aucun cas, considérer comme éter-
avec elle. D'où il suit que la doctrine de Hume, qui a la
nelle et nécessaire.
prétention de rendre compte de toutes les idées qui sont
Vous voyez qu'une telle doctrine aboutit à détruire
dans l'esprit humain, est fausse.
complétement et l'idée de cause, et celle d'effet, et celle
La seconde réponse est encore plus directe. En effet,
du rapport de la cause à l'effet, telles qu'elles existent
nous nous sentons la cause'des actes que nous produi-
dans l'esprit de tous les hommes, et qu'une fois admise.
sons. Ainsi, quand je marche, je me sens la cause du mou-
c'est une question tout à fait oiseuse que celle de savoir
vement de mes membres; quand je pense, quand je fais
si la cause humaine ou le moi est libre ou ne l'est pas.
attention, quand je réfléchis, je me sens la cause des actes
On peut bien agiter une semblable question, quand eu
d e pensée, d'attention, de réflexion que je fais. Il est vrai
considère la cause humaine comme une véritable cause.
que nous n'aurions aucune idée de cause, si notre con-
qui produit réellement les actes qui émanent de l'homme.'
. science ne découvrait rien de plus au dedans que nos sens
Mais quand on professe que cette causalité du moi hu-
au dehors ; car il est certain qu'au dehors nous n'attei-
main n'est qu'une illusion, cette question devient ab-
en° us que des phénomènes et pas de causes. Mais, que
surde, car elle revient à demander si une cause di'
nous fassions attention, non plus à ce qui se passe hors
ciente qui n'existe pas est libre ou n'est pas libre. Hune
d e nous, mais à ce qui se passe en nous, nous découvris
ne doit donc pas admettre la question de la liberté te
94
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
95
QUATRIÈME LEÇON.
rons en nous par la conscience une cause qui produit
qu'en fait la détermination de la volonté dans un cas
des effets, et nous aurons tout à la fois, dans ce senti-
quelconqu e est toujours l'effet nécessaire des motifs qui
ment intime, le sentiment de la cause, le sentiment de
ont précédé cette détermination.
l'effet, et le sentiment de la production de l'effet par la
Les principales propositions des partisans de ce sys-
cause. Ainsi, quand je fais attention, j'ai le sentiment du
tème sont les suivantes. D'abord, ils posent en fait que
moi qui fait attention, j'ai 'celui du phénomène de l'at-
toute résolution de la volonté a un motif. Si, disent-ils
tention qui en résulte, je sens enfin que c'est moi qui,
ensuite, le motif, qui a agi sur la volonté au moment de
comme cause, produis ce phénomène. Il est tout simple
la délibération, était unique, ce motif l'a nécessairement
que, dans une doctrine qui nie tous ces faits, l'idée de
emporté ; que, s'il y en avait plusieurs, c'est nécessaire-
cause ne puisse pas être expliquée. Mais en conclure
ment le plus fort qui l'a emporté. Telle est, messieurs,
qu'elle n'est pas dans l'esprit humain, c'est soumettre
l'argumentation des partisans de ce système. Pour bien
l'esprit humain aux lois du système faux que l'on a in-
démêler où est le vice de cette argumentation, il faut re-
venté. L'esprit humain a l'idée de cause, et il l'a parce
prendre l'une après l'autre les différentes assertions
qu'il a en lui-même le sentiment d'une cause qui pro-
dont elle se compose.
duit des effets.
Peut-être, messieurs, pourrait-on, comme Reid l'a
S'il n'existait, messieurs, contre la liberté humaine
fait, contester que toutes les résolutions de notre volonté
que des opinions semblables à celle que je viens de
aient un motif. Reid, à l'appui de cette assertion, cite
réfuter, elle n'aurait jamais été sérieusement ébranlée
des faits. Il dit que souvent il lui arrive de prendre des
dans l'esprit de beaucoup d'hommes. Il faut renoncer
résolutions insignifiantes sans avoir la moindre con-
aux notions les plus communes du bon sens et de l'ex-
science d'un motif qui l'y ait déterminé; et, à cette ob-
périence pour admettre ou l'opinion de Hume ou celle
jection qu'on lui fait que ce motif a agi à son insu sur
de Hobbes que je viens de vous exposer, et c'est pour-
sa volonté, il oppose l'idée même de ce qu'est un motif:
quoi elles sont peu dangereuses. Aussi, les objections les
un motif, dit-il, est une raison conçue d'avance et qui
plus fortes contre la liberté humaine viennent-elles d'un
agit sur ma volonté ; tout motif qui n'est pas conçu,
c'
système qui part d'un tout autre principe. Ce troisième
est-à-dire dont je n'ai pas conscience, est donc comme
système est assez compliqué, c'est-à-dire oppose à la li-
s'il n'existait pas. Il y a donc contradiction à prétendre
berté humaine un assez grand nombre d'objections.
qu 'un motif a agi sur ma volonté, si je n'ai pas eu con-
sci
Néanmoins ces diverses objections se rattachent toutes à.
ence de ce motif. D'un autre côté, il se place dans des
sit
une seule idée: c'est que les motifs, en vertu desquels la
uations où différents moyens se présentent pour arri-
liberté humaine prend ses résolutions, contraignent
der un certain but, moyens qui tous peuvent y con-
' titre également ; et il prétend que si, dans de telles
cette liberté, et, par conséquent, la détruisent ; en
situati ons, il se décide pour l'un de ces moyens ph.
d'autres termes, la doctrine, dont je vais vous entretenir
que Po
n'admet pas que l'homme soit libre, parce qu'elle pense
ur un autre, c'est sans aucune espèce de
96
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTEME DE LA NÉCESSITÉ.
97
Ainsi, par exemple, il doit une guinée à une personne
forme, nous avons complètement le pouvoir de ne pas la
qui la lui réclame; il a dans sa bourse une vingtaine de
prendre. Au moment même où, étant à côté d'une fe-
guinées ; pourquoi prend-il l'une plutôt que l'autre?
nêtre au quatrième étage, je prends la résolution de ne
Reid prétend qu'il n'y a à pela aucun motif. Il avoue que
pas me jeter dans la rue, je sens parfaitement qu'il ne
des actions pareilles n'ont aucune importance dans la
dépend que de moi de prendre la résolution contraire ;
conduite morale. Mais il observe que la question est uni•
seulement, je me •dis que je serais fou si je la prenais,
quement de savoir s'il est possible que la volonté se
et comme je suis un être raisonnable, je m'en abstiens.
résolve sans aucun motif; or, si on peut citer des actes
Mais que j'aie le pouvoir d'être fou et de me jeter par la
qui n'aient été précédés d'aucun motif, si peu nombreux
fenêtre, c'est ce qui m'est évident. Si quelqu'un, dans
et si insignifiants que soient ces actes, ils n'en suffisent
cet auditoire, est capable de confondre dans son esprit
• pas moins pour résoudre affirmativement la question.
le fait d'une bille qui, sur le tapis d'un billard, est mise
Ce sont là, messieurs, des argumentations très-sub-
en mouvement par une autre, et celui d'une volonté
tiles et sur la valeur desquelles on peut avoir des avis
humaine qui, cherchant ce qu'il y a de raisonnable à
différents. Je ne prendrai donc point parti dans ce
faire, et l'ayant trouvé, veut ce qui lui a paru raison-
débat, et je m'attacherai de préférence, dans cette dis-
nable; s'il est capable d'assimiler l'action qu'exerce la
cussion qui doit être nécessairement très-rapide, aux
première bille sur la seconde dans l'un de ces cas à
raisons décisives.
l'influence du motif sur la résolution que je prends dans
J'admets donc tout d'abord que nous n'agissons ja-
l'autre, alors j'ai cause perdue. Mais une telle assimila-
mais sans motif. Cette concession faite, la question à ré-
tion est impossible ; à moins d'avoir un parti pris, ou
soudre est uniquement celle-ci : Un motif est-il quelque
d'être dominé par quelque système dont la nécessité des
chose qui contraigne les résolutions de la volonté?
résolutions et des actions humaines soit la conséquence,
Or, selon moi, cette prétendue contrainte est démentie
nul ne peut. confondre les deux faits, de nature si diffé-
par l'expérience et le sentiment que nous avons de ce
rente, de l'action d'une bille sur une autre, et de l'in-
qui se passe en nous, quand nous prenons une résolu-
flue nce qu'exerce un motif sur la détermination de la
tion. En effet, s'il y a un sentiment intime dont no
v olonté. La loi, que tout mouvement matériel est propor-
ayons distinctement et vivement conscience, c'est assu-
tionné à la force du mobile qui le produit, suppose un
rément celui qui se produit en nous toutes les fois que
fai t, savoir, l'inertie de la matière. Appliquer cette loi au
nous prenons une résolution. Quelle que soit la puis'
rapport qu'il y a entre les résolutions de notre volonté
sance du motif auquel nous obéissons, nous distinguons
et le
pa
s mortifs qui agissent sur elle quand elle se résout,
profondément l'influence que ce motif a sur nous de Ce
W est supposer que notre être, que notre moi, n'est pas
qu'on appelle contrainte dans la langue. Et en effet, nous
une cause ; car une cause est quelque chose qui produit
sentons parfaitement que; tout en cédant à ce motif,
sa propre vertu. Une chose inerte n'est pas
c'est-à-dire en prenant une résolution qui lui est co n-
une cause; elle peut recevoir une impulsion et la trans-
98
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
99
mettre, mais elle ne peut pas l'engendrer. Sommes.
il invoque la langue; il demande s'il ne s'y trouve pas
nous ou ne sommes-nous pas une cause ? Avons-nous,
les mots de caprice, d'obstination, d'entêtement, et si ces
oui ou non , le pouvoir propre de produire certains
mots n'ont pas un sens. Or, qu'expriment-ils, si ce n'est
actes? Il semble qu'il faudrait d'abo rd avoir résolu cette
ces résolutions de la volonté, prises à l'encontre de tous
Question pour être en droit d'imposer la loi des phéno-
les motifs qui, dans un moment donné, agissent sur la
mènes extérieurs à la loi des phénomènes intérieurs.
volonté? Ces mots témoignent donc do ce fait, que quel-
En admettant donc que toute résolution de la volonté ait
quefois, sous l'influence d'un seul motif, la volonté peut
un motif, comme le prétendent les partisans de la né-
ne pas se résoudre, et ne se résout pas en effet, confor-
cessité; en admettant même avec eux que, toutes les fois
mément à ce motif. Mais, je le répète, je n'ai pas le loisir
qu'il n'existe qu'un motif, la résolution soit conforme 4
d'entrer dans ces arguments secondaires. Je dois me
ce motif, il ne suit rien de là qui démontre leur système.
borner aux raisons directes et décisives.
Car tout ce qui peut s'ensuivre, c'est que, notre volonté ne
Passons donc, messieurs, au cas où plusieurs motifs
se résout pas sans raison de se résoudre, et qtte, quand
agissent simultanément sur notre volonté, et arrêtons-
il n'y en a qu'une, elle cède à cette raison_; mais ce qui
nous, non pas à examiner s'il est vrai qu'alors le plus
ne s'ensuit nullement, c'est que toutes les fois que notre
fort motif l'emporte toujours, car, quand bien même il
volonté cède à une raison, elle soit contrainte par cette
en serait ainsi, j'aurais répondu d'avance à l'objection,
raison. Toute la question, et je vous prie encore de le
mais à admirer la logomachie et la confusion d'idées
remarquer, dépend d'un fait sur lequel il faut que vous
dans laquelle tombe le système que je combats, en es-
preniez parti, du fait de savoir si l'influence qu'exerce
sayant
rit. d'exprimer ce qui se passe alors dans notre
un motif sur 1a volonté est contraignante ou ne l'est pas.
esprit
Je dis, moi, que le sentiment de ce qui se passe en nous
On dit que, dans ce cas, c'est le motif le plus fort qui
répond négativement à la question, et que, sous l'action
l'emporte. Je demande ce que c'est que le motif le plus
(lu motif, nous conservons, dans tous les cas possibles,
fort, et avec quelle mesure on apprécie la force des mo-
la conscience nette du pouvoir qui nous est laissé de
tifs. Entre plusieurs motifs, regarde-t-on comme le plus
faire le contraire de ce qu'il nous prescrit ou nous con-
fort celui qui a emporté la résolution de la volonté?
seille. Je puis donc admettre saris crainte les deux pre-
mais alors on fait un cercle vicieux, et, au lieu de mon-
mières propositions des partisans du système ; elles ne
trer que c'est le plus fort motif qui a déterminé la réso-
prouvent. rien contre la liberté.
l ution de la volonté, on dit: Puisque la résolution de la
Mais, je ne dois pris omettre de vous en avertir, Raid
volonté a été conforme à ce motif, ce motif était le plus
conteste la seconde de ces propositions, comme il
t'On • En procédant ainsi, on est parfaitement sûr d'avoir
contesté la première, et n'admet pas qu'alors Mène
rai son en affirmant que le plus fort motif l'emporte tou-
qu'il n'existe qu'un seul motif qui agisse sur nous notre •
i, P ars , puisque le plus fort motif est défini celui qui
volonté se résolve toujours conformément à ce moti.
eluporte. Il est donc impossible que ce soit par les effets
100
QUATRIÈME LEÇON.
sYsTÈmE DE LA NÉCESSITÉ..
101
qu'on juge, dans le système de la nécessité , de la force
des motifs.
tifs est une passion et l'autre une idée, je serais bien
embarrassé, et je porte défi au plus habile, de trouver
Mais si ce n'est pas par les effets qu'on en juge, il faut
une mesure qui puisse s'appliquer à ces deux faits de
qu'on ait une mesure commune pour l'apprécier. Exa-
nature si différente, et qui puisse conduire à l'apprécia-
minons donc quelle peut être cette mesure.
tion de la force relative de ces deux influences.
Vous savez, messieurs , d'après l'exposition que je
Entre deux impulsions suffisamment inégales, la plus
vous ai faite des phénomènes moraux, qu'il y a en nous
forte peut être saisie; le désir le plus énergique se dis •
deux espèces de motifs : les uns, qui ne sont autre chose
lingue alors parfaitement dans la conscience du désir le
que des mouvements de notre nature ou des passions;
moins énergique. Ainsi, à leur vivacité, à leur ardeur,
les autres, qui sont des conceptions de la raison. Ainsi,
on peut souvent reconnaître de deux désirs lequel est
quand je suis sollicité à agir par la sympathie que
le plus fort, lequel est le moins fort. Il y a donc, si on
m'inspire une personne , cette impulsion est un pur
le veut absolument, une mesure commune entre les
mouvement de ma nature, un mobile; quand, au con-
différentes impulsions de la sensibilité, qu'on appelle
traire, j'y suis engagé par la considération qu'une chose
plus particulièrement des mobiles. .D'un autre côté, entre
est conforme à mon devoir ou à mon intérêt, cette con-
différents partis à prendre, que ma raison confronte
sidération est une conception de ma raison, un motif
avec mon intérêt, l'un peut me paraître plus avantageux
proprement dit. Que ces deux espèces de motifs puissent
que les autres. 11 y a donc aussi, si l'on veut, un moyen
agir et agissent effectivement sur les résolutions de ma
de comparer entre elles les différentes suggestions de
volonté, il n'y a à cela aucun doute : il est évident que
l'intérêt bien entendu : le conseil le plus conforme à
les déterminations de ma volonté sont souvent les con-
mon intérêt bien entendu doit avoir plus de force. De
séquences de la vue de mon devoir ou de mon intérèt;
même,. entre les différentes espèces de devoirs qui peu-
il ne l'est pas moins que souvent aussi elles sont la suite
vent se présenter à moi dans une délibération, il y en a
de mes désirs, de mes passions, des impulsions de ma
qu i peuvent être, plus impérieux, d'une obligation plus
nature. En admettant donc que, dans un cas donné, des
étroite que les autres; car il y a des devoirs d'inégale
motifs de ces deux espèces agissent simultanément et
imp ortance, et, dans bien des cas, je suis obligé de sa-
en sens contraire sur ma volonté, je dis qu'il n'y a et
crilier le moindre au plus grand. J'aperçois donc, à la
qu' 1 ne peut y avoir aucune mesure commune entre ces
rigueur, quelque possibilité de mesurer la force respec-
cieux espèces de motifs.
tive des différents motifs qui émanent du devoir; celle
Et, en effet, messieurs, à quel titre déclarer qu'une
des différents motifs qui émanent de l'intérêt bien
conception de la raison, la conception de mon intérèt
entendu;
enfin, des différents désirs qui se com-
bien entendu , par .exemple, qui m'engage à l'aire une
celle ,
b attent en moi dans des moments donnés. Mais, entre un
chose, est un motif plus fort que la passion présente
(1, ( "sir , d'une part, et une conception de mon intérêt ou
qui me pousse à faire le contraire? Comme l'un des mo-
de mon devoir, de l'autre, je vous le demande, où est la
102
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
103
mesure commune? Si je prends la mesure des passions,
prendre arbitrairement tel ou tel parti, et que, par
évidemment la passion sera le motif le plus fort; mais
conséquent, ce n'est pas ce prétendu motif le plus fort
si je prends, ou celle de l'intérêt, ou celle du devoir, je
qui m'a déterminé. Voilà, je le répète,. ce qui est admi-
trouverai que le désir n'est rien, et que l'intérêt ou le
rable dans le système de la nécessité, et ce qu'on ne
devoir sont tout. Tout dépend donc de la mesure que
saurait trop engager les partisans de ce système à nous
j'adopterai; ce qui prouve qu'aucune d'elles n'est une
expliquer.
mesure commune qui s'applique à la fois aux trois es-
Vous voyez, messieurs, que cette doctrine, en appa-
pèces de choses, dont il s'agit cependant d'apprécier la
rence si simple et si naturelle, qu'entre plusieurs motifs
force respective.
nous sommes invinciblement déterminés par le plus
Ainsi, au fond, et dans le plus grand nombre des cas,
fort, est si loin d'ètre simple, qu'on cesse de la com-
dire que nous cédons au motif le plus fort, c'est dire une
prendre dès qu'on prend la peine de l'examiner d'un
chose qui n'a aucune espèce de sens; car, dans le plus
peu près.
grand nombre des cas, le motif le plus fort est impos-
De même que je ne sais qu'une réponse à faire à ceux
sible à déterminer. Si je veux être prudent, je suivrai le
qui nient le mouvement, savoir de marcher, de même,
motif égoïste ; si je veux être vertueux, je suivrai le motif
je l'avoue, je me sens mal à l'aise en opposant des ar-
moral; si je ne veux être ni prudent ni vertueux, je
guments à des arguments, quand il s'agit uniquement
suivrai la passion ; et., suivant que j'aurai cédé à la pas-
de démontrer que nous sommes libres, et que les mo-
sion, à l'intérêt bien entendu, ou au devoir, ma con-
tifs ne forcent pas nos déterminations. Employer des
duite recevra des qualifications différentes. Car c'est là,
arguments pour réfuter cette opinion, cela me semble
messieurs, ce qui doit paraître merveilleux aux parti-
un jeu de logique, une escrime inutile; car j'ai un fait
sans de la nécessité, et ce qu'ils ne devraient pas se las-
clair et décisif à opposer à cette opinion, un fait qui est
ser d'admirer dans la sincérité de leurs convictions
là, dont le sentiment ne m'abandonne jamais , qui est
moi qui ne suis pas libre, moi qui aurai été, quelle que
(l'accord avec toutes les langues , et toutes les opinions
soit la résolution que j'aurai prise, fatalement déterminé
et toute la conduite humaine; et je m'étonne que, n'ayant
à la prendre par le motif le plus fort, on me jugera et
pour détruire le système de la nécessité qu'à le mettre
je me sentirai moi-même responsable de cette résolu-
en Présence de ce fait, je m'amuse à chercher contre ce
tion; selon que je me serai arrêté à tel ou tel parti, je
système des raisonnements superflus. Ce fait invincible,
croirai avoir mérité ou démérité, je me jugerai absurde
Me ssieurs, est celui que m'atteste ma conscience, lors-
ou raisonnable, prudent ou irréfléchi ; en un mot, je
que, placé sous l'empire du plus fort des motifs pos-
m'appliquerai à moi, qui ai cédé, nécessairement au
sibles, celui de nia conservation par exemple, elle me
motif le plus fort, certaines y ualiiications qui toutes nu"
dit , elle me fait clairement sentir, qu'il dépend de moi
pliquent de la manière la plus énergique, la plus dei'
et un iquement de moi de céder ou de résister à ce mo-
sive, que j'ai été libre d'y céder ou de n'y pas céder, de
tif , de faire ou de ne pas faire ce qu'il me conseille. Je
1.
104
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTEME DE LA NÉCESSITÉ.
105
conçois qu'on puisse de bonne foi nier ce fait si évident;
a conséquence des motifs qui influent sur sa volonté.
car jusqu'où ne peuvent pas aller les illusions de l'esprit
or, quand je cherche à prévoir quelle sera la conduite
de système`! liais, je le demande, n'ai-je pas le droit
d'un homme dans une circonstance donnée, je pars des
d'être rassuré contre cette divergence d'un petit nombre
motifs qui doivent agir sur lui dans cette circonstance,
d'hommes, quand je les vois agir et parler comme s'ils
je calcule la force relative de ces motifs, et quand je
étaient de mon avis; quand je vois les plus conséquents
crois avoir trouvé le plus fort, j'en conclus hardiment
d'entre eux construire une morale, donner des conseils
qu'il tiendra la conduite que ce motif prescrit. Il est
de conduite ; quand je trouve, dans toutes les langues,
évident qu'un tel raisonnement, qui se fait tous les jours,
les mots de droits et de devoirs, de .punition et de récom-
implique la vérité de la doctrine que les motifs déter-
pense, de mérite et de démérite; quand, autour de moi, le
minent nécessairement, et que, parmi ces motifs, c'est le
genre humain tout entier s'indigne contre celui qui fait
plus fort qui détermine.
mal, admire celui qui fait bien ; quand il n'y a pas un
Je ferai remarquer d'abord que ce raisonnement sur
phénomène de la conduite humaine qui n'implique
la conduite future des hommes, alors même que nous
rigoureusement et de mille manières différentes ce fait
serions parfaitement sùrs de tous les motifs qui appa-
de liberté que je sens si vivement et si profondément en
raîtront en eux au moment où ils se résoudront, n'a pas
moi J'ai, certes, le droit de croire fortement à un fait
du tout la certitude qui accompagne les raisonnements
confirmé par tant de témoignages et en harmonie si
que nous faisons sur les événements physiques dont la
parfaite avec toutes choses; et, quand il n'y aurait contre
loi est connue. En effet, quand une loi de la nature est
les doctrines qui nient la liberté que cette universelle
connue, c'est avec une certitude complète que nous pré-
contradiction dans laquelle elles se trouvent avec les
disons les phénomènes gouvernés par cette loi ; au lieu
croyances humaines et tout cc qui exprime ces croyan-
que, lorsque nous calculons quelle résolution sera prise
ces, langues, conduite, jugements et sentiments, elles
par un homme dans telle circonstance, étant donnés
seraient déjà plus réfutées qu'elles ne le méritent.
tous les motifs qui pourront agir sur lui, notre raison-
Je passe à un autre argument contre la. liberté hu-
nement ne peut jamais nous conduire qu'à des proba-
b
maine, que j'essayerai de vous exposer sous les formes
ilités; et, en effet, rien n'est plus commun que de se
les plus simples.
voir en pareil cas, trompé par l'événement. Je pourrais
Si, dit-on , l'homme était libre , s'il n'était pas invin
Peu t-être me prévaloir avec avantage de cette incerti-
ciblement déterminé dans chaque occasion par le motif
tu de en favettr de mon opinion, et l'expliquer en partie
le plus fort, tous les raisonnements qu'on fait sur la
sas ce fait même de liberté qu'on veut détruire. Mais jc
!
ne
conduite des hommes seraient ridicules, et n'auraient
le veux pas, et j'aime mieux la reporter entièrement
j
(1 ses
'
aucune chance d'aboutir à un résultat. Et, en effet, ad'
deux causes les plus apparentes et les plus vraies,
qui
mettre que l'homme soit libre, c'est admettre que ses
sent • 1° que nous ne saurions jamais prévoir quels
résolutions, et par conséquent ses actions, ne sont pas
seront, Parmi tous les motifs susceptibles d'agir dans la
106
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
107
circonstance donnée, ceux qui apparaîtront à l'agent et
qui ait le pouvoir de disposer de ses facultés, de les di-
ceux qui ne lui apparaîtront pas ; 2° que n'ayant pas la
conséquent, de gouverner sa conduite
riger, et, par
mesure de sa sensibilité, de son égoïsme et de sa mora-
placez un être ainsi fait dans une circonstance où il y
lité , nous ne pouvons pas non plus calculer quel sera le
aura deux partis à prendre : l'un qui lui sera évidem-
motif le plus fort. J'admets que ces deux causes soient
ment funeste, l'autre très-avantageux, et donnez-lui l'in-
les seules qui rendent nos prévisions incertaines. Mais,
telligence nécessaire pour le voir et pour le comprendre;
tout cela accordé, qu'en résulte-t-il ? ceci seulement:
précisément parce qu'il est libre, n'est-il pas très-pro-
c'est que si nous connaissions tous les motifs qui agi-
bable et presque certain qu'il usera de sa liberté, c'est-
ront sur la volonté d'un homme dans un cas donné, et
à-dire du pouvoir qu'il a de gouverner sa conduite, pour
de plus quel sera, de ces motifs, le plus fort sur lui,
choisir le parti avantageux et rejeter le parti funeste?
•
nous devinerions avec certitude sa détermination ; ce qui
sans aucune espèce de doute: Ainsi il est libre, et toute-
veut dire, en traduisant dans cette formule ce qui mé-
fois on pourra former des conjectures très-vraisembla-
rite de l'être, que, si nous connaissions tous les motifs
bles sur ses déterminations. Or, je le demande, toutes
qui agiront sur lui et celui de ces motifs qui l'emportera,
nos conjectures sur la conduite de nos semblables ne
nous devinerions avec certitude sa résolution. Ainsi nous
sont-elles pas de la nature de celle que je viens de vous
devinerions avec certitude sa résolution, si nous la con-
soumettre? Elles sont donc très-compatibles avec la
'naissions d'avance; voilà à quelle condition toute incer-
liberté. Il y a plus, elles l'impliquent, elles la supposent;
titude disparaîtrait de nos calculs sur la conduite future
car elles partent toujours de cette supposition, que l'a-
de nos semblables : ce qui est très-facile à concevoir, mais
gent est raisonnable et saura bien démêler ou ce qu'il y
ce qui démontre en même temps que toutes ces tentatives
a de plus agréable, ou ce qu'il y a de plus utile, ou ce
d'assimilation des déterminations de la volonté humaine
q u'il y a de plus beau à faire : ce qui implique qu'après
aux déterminations des événements physiques n'aboli-
l'avoir démêlé avec sa raison, il sera libre de le faire ;
tissent qu'à des logomachies et à des non-sens.
carà quoi servirait la raison qui apprécie, si la liberté
Il y a deux choses certaines, messieurs : la première,
d'agir en conséquence n'existait pas? Je vous le demande
c'est que nous pouvons prévoir, jusqu'à un certain
encore une fois, messieurs, est-ce ainsi qu'on procède
point, les déterminations de nos semblables dans une
'tans le calcul des actions futures des forces fatales,
circonstance donnée; la seconde, c'est que ces pré
Co
vi-
mme le vent, l'eau, la vapeur? Qu'impliquent donc
dav
sions ne peuvent jamais dépasser, dans les cas les plus
antage nos raisonnements sur la conduite future des
favorables ., les limites d'une haute probabilité. Cette
11°nIeles, ou la liberté, ou la fatalité de leur nature?
puévi sion limitée implique-t-elle que l'homme ne soit pas
Nous éprouvons tous les jours, messieurs, que nous
rés
libre, on bien est-elle conciliable avec le fait de cella,
istons à un motif moral, à un motif égoïste, à un
ra.nbile p
liberté? voilà toute la question. Or, supposons un être
assionné. Ce lait de résistance, qu'on ne peut pas
qui soit parfait
nier, s
.:-;ment maitre de lui-même, c'est-à-dire
erait-il possible, je vous le demande, dans un être
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
109
108
QUATRIÈME LEÇON.
fusion de termes évidents. Il existe, comme vous le savez
dont les résolutions seraient une conséquence néces,
très-bien, deux espèces de gouvernements : le gouver-
saire de l'action des Motifs ou des mobiles? Ce seul fait
nement matériel et le gouvernement moral. Le gouver-
de résistance n'implique-t-il pas, au contraire, que
n'est pas des motifs, comme causes, que résultent les
nement matériel . agit, par contrainte, le gouvernement
moral par influence. Quand j'ai des marionnettes, et
résolutions comme effets, mais que c'est de la cause qui
qu'à chacun des membres de ces marionnettes sont at-
est moi et qui balance avant de les produire; et qu'ainsi
tachés des fils que je tiens dans mes mains, je puis bien
je suis soumis à l'influence et non point à l'action con-
dire que je gouverne ces marionnettes : la langue ne s'y
traignante de ces motifs? Mais en voilà assez, trop peut.
oppose pas; tout le monde sent néanmoins que l'expres-
être, sur cet argument; passons à un autre, qui sera le
sion est légèrement métaphorique. On peut bien dire
dernier que je vous soumettrai.
que les marionnettes obéissent à l'impulsion que je leur
Je ne prends, comme vous pouvez vous en apercevoir,
communique; mais tout le monde sent encore que ce
que les raisons principales au moyen desquelles on a
terme obéissance, quoique consenti par la langue, a dans
essayé de prouver la nécessité des résolutions de la vo-
cette application la même nuance métaphorique que
lonté: car si je voulais parcourir les faibles comme les
celui de gouvernement.
fortes, les accessoires comme les principales, cette leçon
Prétendre que, pour que les hommes puissent être
ne me suffirait pas. Je me borne donc uniquement
gouvernés, il faut,•que leurs actes puissent être déter-
vous exposer les principales de ces raisons, et, sur cha-
minés par celui qui les gouverne, comme les mouvements
cune, vous voyez que je suis aussi court et dans mes
des marionnettes par le bateleur, c'est véritablement, de
expositions et dans mes réponses qu'il m'est possible.
toutes les opinions, la plus opposée au bon sens qu'on
Certains philosophes ont nié la liberté humaine, pria•
Puisse concevoir. Et en effet, quand le législateur me-
cipalement par ce motif que, si cette liberté existait, les
nace de certaines peines ceux qui enfreindront la loi,
hommes seraient incapables d'être gouvernés; et en
q uand il promet certaines récompenses à. ceux qui feront
effet, disent-ils, à quelle condition un homme peut-il être
tel acte, le législateur n'a nullement la prétention de
gouverné? À cette condition que les récompenses et les
con traindre, d'une contrainte matérielle, la volonté des
punitions qu'on lui fait espérer et dont on le menace
ho mmes à qui il impose des lois sous cette double sanc-
agiront d'une manière nécessaire sur ses déterminations;
; sa seule prétention est de faire naître en eux des
car, si elles n'agissent pas d'une manière nécessaire,
espérances et des craintes qui, dans les cas prévus, agis-
c'est-à-dire s'il est libre, il est évident qu'il est MO'
sent c
ci
omme motifs dans leurs déterminations. Il prend
vernable. Ne vous plaignez pas, messieurs, que l'are
°ne les hommes comme ils sont : il leur montre (s'il
ruent soit faible ; je le trouve faible comme vous, Mais
est judicieux et juste) où est leur véritable devo
e
je ne suis pas chargé de rendre fortes les preuves d'une'
leur véritable intérêt; il appelle cela la loi ;
n sui e;
doctrine que je repousse. .
>ne donner plus de force à l'obligation que
eyow
Il y a dans ce raisonnement un sophisme et une torr`
<?)
110
QUATRIÈME LEÇON.
SYSTÈME DE LA NÉCESSITÉ.
111
impose, au désir que tout intérêt bien entendu excité
traindre sont deux actions différentes. L'influence sup-
dans l'homme, il ajoute des menaces, quelquefois de,
pose la faculté de comprendre et celle de se décider, en
promesses. Une telle conduite implique-t-elle qu'il cou.
un mot, la liberté ; la contrainte ne suppose rien de
sidère les hommes comme des marionnettes? Elle im
tout cela. On exerce la contrainte sur les êtres privés
plique tout le contraire, messieurs; car s'il pensait que
d'intelligen ce et de liberté; on exerce l'influence sur les
ce sont des marionnettes, il ne s'efforcerait pas de leur
êtres qui en sont doués. Supprimez la liberté et l'intel-
montrer que ce qu'il leur propose est juste et utile; car
ligence, le mot influence n'a plus d'application, non plus
le juste et l'utile sont des conceptions de la raison et mu
que ceux de gouvernement et d'obéissance, non plus que
des forces matérielles destinées à agir par impulsion. Il
mille autres qui peuplent la langue et qui sont tous en-
ne menacerait pas de peines, il ne promettrait pas de
fants légitimes de la nature morale de l'homme.
récompenses; car les menaces et les promesses n'agis-
N'attribuez pas, messieurs, à la crainte que m'inspire
sent non plus que par l'intermédiaire de la raison etde
l'influence de la doctrine de la nécessité sur les hommes
la passion, qui ne sont pas non plus des forces contrai•
de ce siècle, les longs développements dans lesquels je
gnantes. Voilà de quelle manière celui qui gouverne les
viens d'entrer sur les systèmes qui la professent ; mon
hommes sait qu'il les gouverne; et, lorsqu'il obtient leur
esprit est parfaitement tranquille à cet égard, et je suis
obéissance, il sait que c'est de cette manière qu'il rati-
intimement convaincu que ce que je viens de vous dire
fient, et cela est si vrai, que c'est là le sens propre, le
n'a ni fortifié ni affaibli dans aucun de vous le sentiment
véritable sens des mots gouvernement et obéissance. Eu
intime et la conviction profonde de sa liberté. Mais ces
effet, ces mots, dans leur acception propre, impliquent
idées appartiennent à de grands systèmes professés par
1 a liberté des agents gouvernés, au lieu qu'on parle mé•
de grands hommes, et je ne pouvais, par cette raison ,
taphoriquement, comme je vous l'ai fait déjà remarquer,
les passer sous silence. Vous savez qu'au commencement
quand on dit que le bateleur gouverne les marionnettes
du dix-huitième siècle une vive controverse s'éleva
et que celles-ci lui obéissent. Ceux, donc qui prétendent
entre les plus illustres philosophes de cette époque; vous
qu'il n'y a pas de gouvernement possible en admettant
'` Vêt• que Clarke, Leibnitz, Collins,' venant après les
la liberté humaine, se mettent en opposition avec
nobbes et les Sp i nosa, dont les étranges doctrines avaient
langue et avec la véritable acception des mots mêmes
ébranlé à cet égard toutes les idées du sens commun,
de gouvernement et d'obéissance qui, loin d'exclur e la
Prire nt part à cette célèbre discussion. On peut voir les
liberté des êtres gouvernés, l'impliquent nécessairement
éléments de cette polémique dans les recueils qui la
conti
et n'auraient jamais été inventés sans cette liberté.
ennent. Ce fut un grand événement à cette époque
Telle est la différence qu'il y a entre le gouvernement
que cette polémique; il semblait que la liberté humaine
allait
moral et le gouvernement matériel. Nul au morte
périr si on ne la sauvait pas de quelques vains
fszulftshiest r
pourvu qu'il ait le sens c,ommun, ne peut échapper
rneasc.celpatiir desrésultat fut de distinguer si bien les
cette distinction claire comme le jour. Influer ou con
de si bien dégager et sépa-
1 1 2
QUATRIÈME LEÇON.
rer les unes des autres les questions auparavant con.
fondues dans les esprits , que, pour établir la liberty
dans la science comme elle l'avait toujours été dans le
sens commun, il n'a fallu aux philosophes qui sont venus
après, qu'un effort très-léger. Quant au commun des
hommes, cette doctrine n'a jamais été douteuse à leurs
CINQUIÈME LEÇON.
yeux, car ils ont toujours agi, parlé et pensé muni,
s'ils l'admettaient sans restriction.
SYSTi:ME MYSTIQUE.
MESSIEURS
Des quatre grands systèmes qui impliquent l'impos-
sibilité qu'il y ait pour l'homme une loi obligatoire, je
vous ai exposé dans la dernière leçon le premier, qui
est celui de la nécessité. Vous avez vu ce système se pro-
duire sous trois formes différentes, c'est-à-dire arriver
par trois voies distinctes à cette conséquence commune,
mue l'homme n'est pas libre. Hobbes, en déplaçant la li-
berté, en la niant où elle est et en l'affirmant où elle
n'est pas, a l'avantage de conserver le mot en détruisant
la chose. Hume ne peut sauver ni l'un ni l'autre; car,
en abolissant l'idée même de cause efficiente, il sup-
prime jusqu'à la possibilité de poser et d'agiter la ques-
tion. D'autres philosophes, trop nombreux pour être
nominés, arrivent au même résultat en professant que
les motifs déterminent nécessairement les résolutions
dela volonté. Telles sont les trois l'ormes sous lesquelles
Je Vous ai successivement montré le système de la néces.•
sltéi, et sous lesquelles j'ai successivement essayé de le
réfuter. J'en aurais fini avec ce système, et je passerais
Imméd iatement au système mystique que je me propose
(le Vous exposer dans cette leçon, si, parmi les formes
— s
110
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
t l-a"
sous lesquelles s'est produit le système de la nécessité
je, et trouvant d'un autre côté ce fait que l'homme est
il n'en était pas encore une quatrième, assez remar•
libre, ne pourrait pas expliquer comment ces deux cho-
quable par elle-même et assez célèbre pour exiger que
ses s'accommodent ensemble.
j'en dise ici quelques mots. Je vais donc vous l'exposer
La seule circonstance qui dût forcer l'esprit humain à
rapidement, messieurs, après quoi j'arriverai au sys•
choisir, et à sacrifier la liberté ou la prescience divine,
tème mystique qui , comme je viens de le dire, est le
serait la vue d'une contradiction absolue entre ces deux
véritable objet de cette leçon.
choses, d'une contradiction comme cellequi existe entre
Cette quatrième forme du système de la nécessité est
ces dem propositions, 2 et 2 font 0, 2 et 2 ne font pas 4.
celle où on le fonde sur l'incompatibilité de la liberté
Dans ce cas, messieurs, mais seulement dans ce cas, la
humaine et de la prescience divine. Voici l'argumenta-
raison humaine, concevant l'impossibilité absolue de la
tion des partisans de cette doctrine. De deux choses l'une,
vérité simultanée de ce qu'elle conçoit en Dieu et de ce
disent-ils, ou l'homme est libre, et alors il est impos-
que nous sentons en nous, devrait sacrifier la concep-
sible de prévoir ses déterminations; ou l'on peut prévoir
tion au fait, ou le fait à la conceptibn ; car alors, mais
ses déterminations, et alors il est impossible que l'homme
seulement alors, toute chance de conciliation entre ces
soit libre. Il faut donc sacrifier la liberté humaine ou
deux évidences serait détruite.
la prescience divine. Ils donnent à choisir, et, quanti
Supposons, messieurs, qu'il en fût ainsi ; je dis que,
eux, ils n'hésitent pas à sacrifier la liberté humaine.
hypothèse extrême, obligée d'opter, ce se-
Je ferai remarquer d'abord que la philosophie n'est,
rait la prescience divine que la raison humaine devrait
en aucune manière, tenue de tout expliquer, et cela par
sacrifier,
une très-bonne raison, c'est que l'esprit humain, étant
Et
Et en effet, messieurs, la liberté humaine est un fait
borné, ne saurait tout comprendre. La philosophie n'ex7
dont nous sommes plus certains que de la prescience
plique et n'est tenue d'expliquer que ce que l'esprit
divi ne; et pourquoi cela, messieurs? par une excellente
humain peut comprendre; là où finit pour l'esprit bu.
raison, c'est que l'idée que Dieu prévoit l'avenir n'est
main la possibilité de comprendre, là finit la philosa*
qu' une conséquence de l'idée que nous nous faisons de
phie, ou la nécessité pour la philosophie de tout exPli'
d
ib Or, l'idée
d
,idée que les hommes se font de Dieu est évi-
quer. En supposant donc que l'esprit humain ne 0'
minent une idée incomplète; car il est impossible que
concilier le fait de la liberté humaine avec la conception
la faiblesse de la raison humaine puisse comprendre
a priori de la prescience de Dieu, il ne s'ensuivrait pas
cornp létement Dieu, qui est un être infini. Ce serait donc
une
que le fait de la liberté humaine dût être sacrifié à la
con séquence de l'idée infiniment incomplète, que
conception de la prescience divine, ni que la concep ts On
il °° s avons d'un être qui nous dépasse, que nous met-
de la prescience divine dût être sacrifiée au fait de la
trions en comparaison avec un fait que nous observons
de
fierté humaine; il s'ensuidait seulement que l'espri t le
l a manière la plus directe? il n'y aurait à cela aucun
main, comprenant très-bien que Dieu doit prévoir rave
4.1 sens. Quand donc nous apercevrions une contradic.
116
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
117
lion absolue entre la prescience divine et la liberté hu,
effets qui émanent de pareilles causes n'ont rien de né-
amine, obligés de sacrifier l'une ou l'autre, nous devrions
sacrifier la prescience divine; car il est bien plus sûr que
cessaire et peuvent toujours suivre ou ne pas suivre les
mêmes circonstances. Quand donc il s'agit des effets de
nous sommes libres, qu'il n'est sûr que Dieu prévoit l'a.
ces causes, nous ne pouvons jamais les prévoir avec cer-
venir. Mais cette contradiction logique de la liberté hu-
titude, et nos inductions se réduisent nécessairement à
maine et de la prévision divine n'existe pas, messieurs:
des conjectures plus ou moins probables.
ce n'est qu'une illusion, et j'espère vous en convaincre,
Tel est le procédé, telles sont les bornes de. la prévi-
.le ferai d'abord cette très-simple observation que, si
sion humaine. L'esprit humain prévoit l'avenir par in-
nous nous figurons la prévision de l'avenir s'opérant en
duction du passé; cette prévision ne peut s'élever à la
Dieu comme elle s'opère en nous, nous courons risquede
certitude que lorsqu'il s'agit d'effets et de causes, liés
nous faire de la prescience divine une très-fausse idée,
par une dépendance nécessaire. Lorsqu'il s'agit de cau-
et, par suite, de mettre entre elle et la liberté une con-
ses libres, les effets, étant par cela même contingents,
tradiction, qui s'évanouirait, si, au lieu de cette idée, nous
ne peuvent donner matière qu'a des conjectures.
en avions une plus exacte. Remarquons en effet que
Si maintenant nous transportons à Dieu ce mode de
nous n'avons pas la faculté de voir dans l'avenir, comme
prévision qui est le mode humain, il s'ensuivra rigou-
nous avons celle de voir dans le passé, et que si nous le
reusement que, Dieu connaissant exactement et complé-
prévoyons dans de certaines limites, ce n'est que par in-
tement les lois auxquelles il a soumis toutes les causes
duction du passé. Cette induction peut. être certaine ou
fatales de la nature, lois qui ne changeront que quand il
simplement probable. Elle est certaine quand il s'agit de
le voudra, Dieu peut en induire avec une certitude abso-
causes fatales, dont nous connaissons exactement la loi.
lue tous les effets qui en émaneront à l'avenir. Ainsi, la
Les effets de ces causes, dans des circonstances données,
Prévision certaine de ces effets, qui n'est possible pour
ayant été déterminés par l'expérience, nous pouvons pré-
nous que dans certains cas, et qui, même dans ces cas,
dire le retour des mêmes effets dans les mêmes circon-
est toujours soumise à cette restriction, que les lois ac-
stances, avec une entière certitude, aussi longtemps cl.
tuelles de la nature peuvent être modifiées, cette prévi-
moins que les lois actuelles de la nature subsisteront.
si on très-bornée, et contingente en nous jusque dans sa
C'est ainsi que nous prévoyons, en beaucoup de cas, les
certitude, doit être complète et absolument certaine en
événements physiques dont nous connaissons la loi, el
dans l'hy pothèsemêm e que sa prévision soit de
cette prévision certaine s'étendrait à beaucoup plus de
même
ès
m
cas encore, sans la chance qui se rencontre souvent, de
Mais il est évident que, dans cette même hypothèse,
ci rconstances imprévues qui peuvent venir modifierfévé'
ll ieu ne pourrait pas plus prévoir avec certitude les dé-
nement. Cette même induction, au contraire, ne peut ja"
termi nations des causes libres que nous ne pouvons les
mais être que probable, quand il s'agit de causes libres,
Prévoir nous-mêmes; car, sa prévision se fondant exclu-
précisément parce que ces causes sont libres, et que le-
sivement comme la nôtre sur la connaissance des lois
1 1 8
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
119
qui gouvernent ces causes, et la loi des causes libre,
produit, ce qui ne peut se faire avec
ài les produit
étant précisément la non-nécessité de leurs détermina.
cdeerlsettecaduesqeulu
que cette cause soit néces-
tions, Dieu ne pourrait que calculer comme nous Pin-
saire, verrait tout simplement les actions humaines telles
fluence des mobiles qui, dans un cas donné, pourraient
qu'elles résulteront des libres déterminations de la vo-
agir-sur ces causes, et toute son intelligence ne pourrait
lonté. Or, une telle vision n'impliquerait pas plus la
le conduire, dans ce calcul, qu'à des conjectures plus
nécessité de ces actions, que l'implique la vision de-
sûres que les nôtres, mais jamais à la certitude. Dans
ces actions dans le passé. Voir les effets qui dérivent de
cette hypothèse donc il serait vrai de dire, ou que, si Dieu
certaines causes, ce n'est pas forcer ces causes à les
prévoit d'une manière certaine les déterminations futu-
produire, ce n'est pas davantage forcer ces effets à être.
res des hommes, il faut que l'homme ne soit pas libre,
Que cette vision ait lieu dans le passé, dans le présent
ou que, si l'homme est libre, Dieu, pas plus que nous;
ou dans le futur, peu importe : elle conserve son carac-
ne peut les prévoir avec certitude, et qu'ainsi il y a con-
tère de perception, c'est-à-dire que, loin de causer
tradiction absolue entre la providence divine et la liberté
l'événement perçu, elle en est l'effet et le présuppose.
humaine.
Je ne prétends pas, messieurs, que lii vision de l'ave-
Mais, messieurs, à quelle condition cette contradic-
nir soit une opération de l'esprit facile à se représenter :
tion existe-t-elle? à la condition que Dieu prévoie comme
nous ne nous figurons bien que ce que nous avons éprou-
nous prévoyons, que sa prescience de l'avenir s'opère
vé; mais je prétends que la vision d'une chose qui n'est
de la même façon que la nôtre. Or, est-ce là, je le de-
plus est en soi tout aussi extraordinaire que celle d'une
mande, l'idée que nous devons nous faire de la pre-
chose qui n'est pas encore, et que si nous nous repré-
science divine, et celle que s'en font les partisans mêmes
sentons -si bien cette dernière opération et si mal la
du système que, je combats? Avons-nous le droit d'irn-
première, c'est uniquement parce que nous jouissons
poser ainsi à Dieu et nos bornes et notre faiblesse? je ee
de celle-ci et non de l'autre ; mais, pour la raison, le
le pense pas. •
mystère est le même.
Privés que nous sommes de la faculté de voir l'avenir,
Otidi qu'il en soit, messieurs, de la manière dont Dieu
nous avons quelque peine à la concevoir dans Dieu; mais
Prévoit l'avenir et de l'exactitude de l'image que nous
ne pouvons-nous pas du moins, par analogie, nous en
essayons de nous en faire, toujours est-il, et c'est là le
faire une idée? De même que nous avons deux facule
seul Point qu'il m'importe de constater, toujours est-il,
l'une de voir le passé par la mémoire, l'autre de voirie
dis je, que rien ne démontre que la prévision divine
présent par la perception ou l'observation, ne pouvons'
procède comme la nôtre ; et, comme ce ne serait qu'au-
t
nous pas en imaginer une troisième en Dieu, celle de voir
ant qu'il en serait ainsi, qu'il y aurait contradiction
l'avenir, de le voir de la même manière que nous voyons.
entre le fait de la liberté et la prévision divine, il reste
le passé? Qu'arriverait-il alors ? c'est que Dieu, au lieu
Frai et démontré que nul n'a le droit d'affirmer que
d'induire la connaissance des actions humaines des lois
Cette contradiction existe, et que, par conséquent, ]a
120
CINQUIf,1ME LEÇON.
SYSTblE MYSTIQUE.
121
raison humaine soit tenue de choisir entre l'une et
absolue de l'homme, telle qu'elle résulte de sa nature,
l'autre.
et la destinée réelle que l'individu le plus favorisé par
A quelle conclusion la philosophie aboutit-elle doits
les circonstances remplit en cette vie, il y a une
en ce grand débat de la prévision divine et de la liberté
très-grande différence: en d'autres termes, que, mal-
humaine? à celle-ci, messieurs : c'est que ce sont deux
gré tous ses efforts, l'homme n'atteint jamais qu'une
choses auxquelles nous croyons : à l'une sur l'autorité
très-faible partie du bien auquel sa nature aspire, et
irréfragable de l'observation , à l'autre sur l'autorité
n'accomplit jamais qu'une très-faible partie de sa des-
infiniment plus faible du raisonnement, sans que nous
tinée. Je vous ai montré, en second lieu, que nous
puissions nous expliquer clairement comment elles
ne pouvons même obtenir en cette vie cette portion de
coexistent. C'est à ce point qu'il faut tout uniment
bien, à laquelle il nous est donné d'atteindre, qu'en dé-
s'en tenir ; car la philosophie doit savoir s'arrêter, sous
robant nos facultés à leur mode naturel de développe-
peine de perdre tout droit à l'estime et à la confiance
ment, et en leur en imprimant un autre, dont le carac-
des hommes.
tère est la concentration ou l'effort, et la conséquence
J'en ai fini, messieurs, avec la doctrine de la néces•
la fatigue.
site, et je me hôte d'arriver au système mystique.
Il résulte de ce double fait, d'une part, que toute vie
11 n'y a pas un système philosophique qui n'ait dans
humaine n'aboutit ici-bas qu'à un bien très-imparfait,
la natu re humaine son point de départ et son prétexte;
et, de l'autre, que pour toute créature humaine la con-
le difficile, c'est de connaître assez la nature humaine
quête de ce bien ne s'accomplit encore qu'au moyen
pour y trouver la véritable racine de chaque système,
d'un effort qui n'est pas naturel, et qui est suivi d'une
sa véritable source ; à cette condition, on entend à mer•
fatigue que nous ne pouvons faire cesser qu'en déten-
veille le principe de toute doctrine, et, le principe bien
dant, pour ainsi dire, le ressort que nous avions tendu,
saisi, on a une intelligence exacte de ses conséquenCes,
a
elh
t eirne rendant nos facultés à leur propre et primitive
Quelque vague et quelque obscure que soit par sa na'
•
ture môme l'opinion mystique, j'essayerai pourtant
De ces cieux faits est né le mysticisme. Si la seule ma-
vous montrer quel est le fait de la nature humaine doit
nière d'arriver à quelque bien mi cette vie est l'effort,
ce système part et qu'il exprime. Je vous prie ede m'ac-
q ui est contre nature, et si, par ce procédé même,
corder un peu d'attention, parce que la
est
matière
l'Ilmume le plus favorisé par les circonstances n'arrive
délicate et subtile.
qu'à une ombre dti bien, n'est-ce pas une indication
L'opinion mystique repose sur deux faits qui se troll:
Certain e que la poursuite et la conquête du bien ne sont
vent impliqués dans le tableau des phénomènes moral».
Point le but de cette vie, et que s'y livrer à l'une et y
de la nature humaine que je vous ai présentés ; ees.dete«
espérer l'autre, c'est une double illusion? Comment
faits il faut les rappeler.
cette vie aurait-elle pour but une chose qu'elle ne con-
t ient
Je vous ai montré, d'abord , qu'entre la destin
une chose dont le fantôme même ne peut être
122
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
123
embrassé qu'en faisant violence à notre nature et en sou.
cies d'héroïsme et de victoires ne conduisent une société
mettant toutes ses facultés à une contrainte qui leur est
qu'à vivre malheureuse et sans gloire sous des oppres-
insupportable? Oui, l'homme a une tin, et il est destiné
seurs imbéciles ou sanguinaires ? Voilà ce que semblait
à l'atteindre; mais, l'essayer en ce monde, c'est une folie,
dire aux hommes la grande époque dont nous parlons,
car en ce monde il est condamné à l'impuissance. Se
et sous quel aspect elle tendait à leur faire envisager la
résigner à cette impuissance, renoncer à tout effort,
destinée humaine. D'un autre côté, l'inondation des bar-
c'est-à-dire à toute action, et attendre que la mort, en
bares grondait aux portes de l'empire, et la menace de
brisant nos chaînes, nous place dans un ordre de choses
cette fatale et inévitable calamité parlait peut-être encore
où l'accomplissement de notre fin soit possible, voilà
plus haut dela vanité des choses d'ici-bas et de l'impuis-
la seule conduite raisonnable et la seule vocation de
sance humaine, que la voix du passé et le spectacle du.
l 'homme en cette vie.
présent. Ajoutez le spiritualisme exalté du christianisme
Ce qui prouve, messieurs, que tel est le principe de
naissant, qui tournait au mépris de la terre et au désir
la doctrine mystique, c'est que les époques de l'histoire
du ciel des âmes que tout concourait déjà à pousser
où cette doctrine s'est principalement développée sont.
dans cette direction; et vous comprendrez que, si je
précisément celles qui étaient de nature à décourager
vous ai indiqué fidèlement le véritable principe du mys-
l'homme de tout effort, en lui en démontrant profondé-
ticisme, jamais circonstances ne furent plus favorables
ment l'inutilité.
.qto!!
au développement de cette doctrine.
Les siècles de tyrannie, de scepticisme et de dégrada-
De là, messieurs, cet immense entraînement qui, à
tion morale, sont en effet ceux où le mysticisme s'est
cette époque, peupla partout les déserts, conduisit dans
manifesté le plus fortement et s'est réalisé sur une plus
les solitudes (le la Thébaïde la moitié de la population
vaste échelle. Le plus grand développement mystique que
de l 'Égypte, et, développant tous les éléments mystiques
nous connaissions a eu lieu dans les temps qui ont suivi
contenus dans le christianisme, faillit détourner cette
la naissance du christianisme, et vous savez dans quel
grande religion de son véritable esprit et l'absorber
état se trouvait le monde à cette époque. Le scepticisme
dans un ascétisme impuissant. Cet esprit ascétique ne
le plus complet en philosophie s'unissait, dans la déca-
triompha point, messieurs, mais il déposa, du moins,
dence de l'empire romain, à la corruption la plus pro-
dans le sein du christianisme, la semence féconde de
fonde en morale, et à la tyrannie la plus dégradante eu
l'esprit monacal, semence impérissable et vivace que
politique. La vérité, la vertu, la liberté, ne semblaient
quinze siècles n'ont point étouffée, et qu'on a vue se
plus que des mots, et tout paraissait se réunir pour dé-
développer- avec un redoublement d'énergie à toutes les
courager l'homme de tout effort, pour lui en démontrer
époques désastreuses du moyen âge.
l'inutilité. A quoi bon, si la vérité est introuvable, la
Vous devez concevoir, messieurs, qu'on puisse en-
chercher? si tout est indifférent, agir d'une manière plu-
tendre la vie comme je viens de dire que l'ont entendue
tôt que d'une autre? A quoi bon même agir, si des siè'
les my stiques : les prétextes ne manquent pas à une
SYSTÈME MYSTIQUE.
12b
124
CINQUIÈME LEÇON.
mon, qui séduisit Ève dans le Paradis terrestre, s'efforce
telle méprise dans les faits de notre nature et dans les
de détourner l'homme de cette patiente soumission, et
circonstances de notre condition. Mais une telle vie ne
de l'attirer dans les voies insensées de l'activité mondaine
se suffit pas à elle-même : car, la vie ainsi comprise,
par l'appât des biens apparents que le monde présente,
reste à expliquer pourquoi elle est ainsi faite ; il reste à
et par lesquels il trompe et tente incessamment notre
pénétrer le singulier mystère d'un être intelligent qui
voit sa fin, qui se sent doué des facultés nécessaires pour
nature. De là, toutes les tentations dont les saints ana-
chorètes étaient assiégés dans le désert, et cette lutte
l'atteindre, et qui trouve néanmoins dans les circon-
perpétuelle avec le démon dans laquelle la légende nous
stances extérieures au sein desquelles il est placé d'in-
les montre. Ces deux croyances, étroitement associées au
vincibles obstacles à son accomplissement. Cette situa-
principe fondamental du mysticisme, ont persisté dans le.
tion est claire pour ceux qui voient dans cette vie une
christianisme avec ce principe lui-même. Par une bi-
épreuve nécessaire à la création et au développement de
zarre contradiction, elles y coexistent avec la doctrine
l'ètre moral, épreuve qui doit être courageusement
tout opposée de l'épreuve, qui est la vraie doctrine du
acceptée et activement soutenue ; mais , pour ceux qui
christianisme sur cette vie, celle par laquelle il a exercé
n'aperçoivent que le mal de cette situation, sans en aper-
sur l'humanité une influence si puissante et si utile, et
cevoir le but, elle n'est plus qu'un phénomène extraor-
opéré en morale une si heureuse et si magnifique révo-
dinaire dont il faut chercher la cause dans quelque chose
lution.
d'antérieur. Aussi le dogme mystique attire-t-il à lui,
Telle est, messieurs, dans son triple principe, la théo-
comme par une nécessité invincible, ou le dogme du
rie du mysticisme. Examinons maintenant ses consé-
manichéisme, ou celui de la chute de l'homme. Il n'y
a, en effet, que l'un ou l'autre de ces dogmes qui puisse
quences dans la pratique de la vie. Le principe posé,
elles en découlent naturellement et comme d'elles-mê-
rendre compte du mal de cette vie, quand on ne com-
prend point que la raison, et par conséquent l'explica.
mes, et aucune secte mystique n'y a échappé. Je vous
l es s ignalerai spécialement dans cette grande école des
tion de ce mal, est dans son résultat, c'est-à-dire dans
anac
la grandeur morale de l'homme, qui ne pouvait être
horètes, qui a Commencé et introduit la vie monas-
tiq ue
créé qu'à cette condition. Aussi voit-on ce double dogue
dans le christianisme; elles vous expliqueront tou-
tes les principales circonstances de cette vie singulière,
s'associer bizarrement au dogme mystique dans In
un des phénomènes les plus remarquables de la civili-
croyances des solitaires de la Thébaïde. Ce monde n'est
sation chrétienne, mais qu'on retrouve à des degrés
à leurs yeux qu'un lieu de punition, où l'homme a été
différents partout oh la doctrine mystique a obtenu
placé pour expier une faute commise par ses premiers
quelque
pères, à qui Dieu avait accordé d'abord une vie de
influence.
J 'ai l onguement expliqué, dans mes cours des années
cité complète. Subir avec , résignation le châtiment de.
Précé dentes, la double circonstance qui empêche la na-
cette vie en attendant l'heure de la délivrance, voilà ce
ture h
que l'homme doit faire. Mais le principe du mal, le dé.
umaine d'arriver à sa lin eu ce'monde. Bien loin
126
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
127
que ce monde soit le développement parallèle et bar.
nous empêchent, dans cette vie, d'arriver à la fin que
monique de toutes les forces qui l'animent, il est, au
comporte et à laquelle aspire notre nature.
contraire, la mise en opposition de toutes ces forces. Le
Admettez, messieurs, qu'il en soit ainsi; que deit-il
développement de chacune se trouve donc limité par
s'ensuivre? c'est qu'on doit trouver au fond de toute
celui des autres, et le limite à son tour. Tout développe.
doctrine mystique une singulière et irréconciliable hos-
ment y est donc incomplet, et, dans son imperfection
tilité contre le monde extérieur et contre le corps. Aussi,
même, le résultat d'une lutte. Telle est la condition de
est-ce là précisément, j'ose le dire, le caractère le plus
toute force libre ou fatale dans ce monde; telle est la
extérieur et le plus saillant de la doctrine et du genre
condition de la force humaine, l'une des plus faibles de
de vie des mystiques.
toutes ; et de là son impuissance et ses bornes. Ainsi, c'est
Les anachorètes, qui ont représenté éminemment l'es-
l'organisation de ce monde qui nous enveloppe, c'est ce
prit mystique à la grande époque dont je vous parlais
inonde lui-même, en d'autres termes, qui est le principe
tout à l'heure, les anachorètes se sont efforcés, par tous
du mal de la condition présente, et y rend impuissants
les moyens possibles, de détruire en eux le corps : ils
tous les efforts que nous pouvons faire pour arriver à
lui ont déclaré une guerre implacable et sans relâche ;
notre fin.
non-seulement ils lui refusaient la satisfaction de ses be-
Mais qu'est-ce qui donne prise sur nous au monde
soins les plus légitimes , mais ils le macéraient, ils le
extérieur? qu'est-ce qui fait que les différentes causes
fustigeaient, et cherchaient à l'affaiblir et à le supprimer,
qui l'animent rencontrent la nôtre, l'empêchent et la
autant qu'il était en eux ; ils allaient plus loin, et, pour
limitent? C'est notre corps. En effet, rien d'extérieur n'a
mieux témoigner le mépris dans lequel ils le tenaient,
de prise sur nous que par l'intermédiaire de notre
et montrer un symbole de l'oubli qu'il méritait, ils l'en-
corps ; notre corps étant matériel d'une part, et l'in-
veloppaient de manière à en voiler toutes les formes,
strument de toutes nos facultés de l'autre, le monde ex-
Comme s'il n'eût pas été digne de paraître aux yeux des
térieur a prise sur nos facultés, parce qu'il a prise sur
hommes et d'occuper un moment leur propre attention.
les organes par lesquels elles sont obligées d'agir. Notre
Et, en agissant ainsi, les anachorètes n'avaient pas sen-
corps a donc le double tort, et d'affaiblir l'action de nos
le numt pour but de manifester la haine qu'ils avaient
facultés en leur imposant des conditions extérieure s, el
Pour la chair; ils cherchaient aussi à diminuer par là la
.de donner prise sur le développement de ces facultés
Prise du inonde sur leur âme, en exténuant et en anéan-
toutes les autres forces de la nature. Ainsi donc, la Pre
tissant autant que possible l'intermédiaire par lequel
mière source de notre impuissance, c'est l'action du
a li eu. Us croyaient que leur esprit devenait plus
libre,
Imre
monde extérieur sur nous; la seconde c'est notre corps,
, Plus indépendant des chaînes de la condition ter-
qui est l'intermé.diaire par lequel cette action nous at-
restre , à mesure que leur corps devenait plus faible ;
sans com
teint. Le monde et notre corps sont les deux principes.
pterqu'ils éteignaient en même temps les ap-
du mal ici-bas : telles sont les cieux circonstance s (1111
t 'lits de la chair et fermaient ainsi l'un des chemins par
128
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
129
lesquels les choses extérieures nous tentent et nous at-
u n piége à la crédulité de notre imagination et à l'aveu-
tirent le plus puissamment. En un mot, ils cherchaient,
glement de nos instincts. Ils fuyaient jusqu'aux séduc-
autant qu'ils le pouvaient, à briser en eux, dès cette
tions de la nature inanimée, de cette nature qui nous
vie, ces liens qui, en unissant l'âme au corps, consti-
émeut si puissamment quand elle est belle. La solitude
tuent le mal de sa situation présente; et plus ils avan-
ne leur suffisait pas; il fallait encore qu'elle fût affreuse:
çaient vers ce but, plus ils croyaient sentir s'opérer en
tant ils poussaient loin cette hostilité dogmatique contre
eux ce dégagement, cette émancipation de l'âme après
le monde extérieur, qui sort du principe même du mys-
laquelle ils soupiraient, et qui ne devait s'accomplir
ticisme; tant ils redoutaient de se laisser prendre à la
entièrement qu'à l'heure de la mort.
tentation de désirer, d'aimer, d'agir; tant ils craignaient
Cette hostilité contre le corps, ils l'étendaient au
de se voir détournés de ce mépris de la vie présente, de
monde, allant à la véritable cause du mal dont le corps
ce travail de dégagement de tous les liens dent elle nous
n'est, comme je l'ai dit, que l'instrument. Et d'abord ils
entoure, de cette existence passive et de ce désir con-
s'en séparaient autant qu'il était possible, soit en met-
templatif d'une vie meilleure qui leur semblaient la
tant entre eux et lui la barrière du désert, soit en s'en-
vraie destinée de l'homme ici-bas.
veloppant de murs infranchissables, qui opéraient d'une
Une autre conséquence du principe mystique, non
manière factice cet isolement que tous ne pouvaient al-
moins directe que cette hostilité contre la chair et le
ler chercher dans des solitudes éloignées. Au sein même
monde, c'est le mépris de l'action, de l'action dans
du désert, loin de vivre ensemble, ils se fuyaient; elles
toutes ses variétés et sous toutes ses formes. La vie
plus saints évitaient tout voisinage et s'enfonçaient plus
des mystiques
s.tiques s'est montrée aussi conséquente à leurs
avant dans la solitude, à mesure qu'ils voyaient se peu-
doctrines en ce point cru'en celui que je viens de vous
pler de néophytes les environs de leur retraite.
Il en était de mème dans l'intérieur des monastère
Ce qui nous pousse à agir, messieurs, ce sont, vous le
des cellules étroites y séparaient l'homme de l'homme,
savez , les tendances instinctives de notre nature qui ré-
et prévenaient tout rapprochement et tout contact entre
clament leur satisfaction. Chacune de ces tendances a sa
ceux qui les habitaient. Ce monde qu'ils fuyaient avec
lin Propre, et ces différentes fins sont les différents buts
tant de soin, ils en méprisaient tous les intérêts, toutes
de l'activité humaine. On peut donc, par ces bute, dis-
les poursuites , toutes les affections. La gloire, l'amb i
tin guer en nous différents modes d'action. Ainsi, la
-tion, l'amour, les sentiments les plus purs et les plus
conn aissance étant un de ces buts, il y a en nous un
naturels, tout ce qui occupe la vie, tout ce qui attache
Premier mode d'activité, qui est l'activité intellectuelle.
l'homme à ses semblables, tout ce qui forme, tout ce
ljelertion de notre force au dehors étant un autre de
qui maintient, tout ce qui met en mouvement et justifie
ces buts , il y a en nous un second mode d'activité, qui
la société humaine, était par eux détesté et proscri t :
est l'activité physique. L'union avec tout ce qui a vie, et
proscrit comme inutile et chimérique, at détesté compile
Princi palement avec nos semblables, étant un autre de
9
130 CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
131
ces buts, il y a en nous un troisiènie mode d'activité qu'on
d'abol ir l'intelligence dans l'homme? ce moyen n'existe
peut appeler l'activité sympathique. Ainsi, connaître,
pas. De tous les modes de l'activité humaine, l'intelli-
agir, aimer, tout cela c'est l'activité humaine aspirant aur
gence est le plus indomptable; elle va encore quand nous
tins de noire nature et s'efforçant d'y arriver sous. trois
voudrions qu'elle n'allât plus, parce qu'il faut qu'elle
formes différentes. Notre vie se consume dans cette triple
aille, même pour vouloir qu'elle cesse d'aller. Heureu-
poursuite, dans ce triple effort, dans la recherche de ces
sement, messieurs, l'intelligence, comme vous le savez,
trois biens; et telle est la puissance des instincts qui nous
se développe de deux manières. Tantôt, en effet, elle de-
y poussent et l'énergie naturelle des facultés mises en
meure passive, les yeux ouverts devant le spectacle du
nous pour les satisfaire, qu'on peut bien vouloir étouffer
monde et des idées, se laissant aller au flot des impres-
ceux-la et retenir celles-ci, mais qu'il n'est donné
sions qu'elle reçoit, des images qui se succèdent et qui
personne d'y réussir complétement.
passent, ce qui ne lui donne qu'une connaissance vague,
Eh bien, messieurs, cette volonté, les mystiques de-
décousue, incertaine des objets; tantôt, réunissant toutes
vaient l'avoir; car, dans leurs convictions, la volonté de
ses forces et les appliquant successivement où elle veut,
Dieu n'était pas que ces instincts fussent satisfait& en ce
elle examine, elle analyse, elle distingue : ce qui lui
monde, et la tentative de la part de l'homme de l'essayer
donne des connaissances précises et des idées claires et
était plus qu'une méprise, plus qu'une folie, c'était une
conséquentes. Ici seulement se rencontre l'effort; dans
rébellion aux ordres de Dieu, une concession faite à
la contemplation passive il n'existe pas : c'est l'intelli-
l'éternel tentateur du genre humain. La passivité com-
gence humaine dans sa paresseuse et naturelle allure,
plète, c'est-à-dire une chose impossible, tel était donc
active encore, parce que l'activité est son essence, mais
l'idéal de perfection auquel ils aspiraient de toutes
aussi peu active que possible , parce que la volonté n'in-
leurs forces. Ce but, plus inaccessible à la nature lin-
tervient pas, et qu'elle ne soutient point, ne dirige point,
mairie que le bonheur parfait qu'ils rejetaient, une fois
ne concentre point ses forces. Or, il dépend de nous de
posé, c'est une chose curieuse, messieurs, d'étudier les
s upprimer cette intervention de la volonté, et par con-
effort.;, les pratiques des mystiques pour l'atteindre.
séquent de borner au développement contemplatif, dans
Commençons par l'activité intellectuelle.
lequel nous ne mettons rien de nous, toute l'activité de
Vous le savez , messieurs , nous n'arrivons ici-ba s à
l'intelligence. C'est là, messieurs, ce qu'ont essayé et ce
la connaissance que par l'attention, et l'attention c'est
qu'ont fait tous les mystiques; tous, et particulièrement
l'intelligence concentrée, c'est l'effort - intellectuel. Les
les an achorètes, ont proscrit l'effort intellectuel et prêché
mystiques, méprisant le but, devaient Mépriser le
la con templation comme le seul mode légitime de l'ac-
moyen ; et, considérant la science comme une vanité
tiv ité i ntellectuelle. La vie contemplative, en d'autres
dangereuse, ils devaient ne, rien négliger pour réprimes
termes , et le mépris de toute recherche scientifique,
en eux et la curiosité qui nous la fait désirer et l'effort
sont deux traits caractéristiques et constants de toutes
intellectuel qui nous la fait trouver. Mais quel mcell
les écoles mystiques sans exception.
132
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
133
Or, où mène la contemplation, messieurs? Abandon-
d'autant plus passif que la contemplation s'élève et se
nez pendant quelque temps votre intelligence à cette
rapproche de l'extase qui en est le dernier terme. C'est
passivité qui la constitue, laissez-la en proie à toutes
au même titre et par la même raison que les mystiques
les idées, à toutes les images qui viendront pêle-mêle
ont professé que l'intelligence humaine était plus lucide
s'y succéder et s'y confondre, vous la sentirez bientôt
dans le sommeil que dans la veille, et infiniment plus
se troubler, s'éblouir et se confondre elle-même à cette
près de la vérité, plus près de Dieu, dans l'un que dans
série mobile et confuse d'impressions ; une sorte d'i-
l'autre. Et de là, l'attention qu'ils ont accordée aux
vresse s'emparera d'elle, au milieu de laquelle elle ne
songes et le soin qu'ils ont mis à les interpréter. D'où
distinguera plus le vrai du faux et l'illusion de la réalité.
vous voyez, messieurs, que le mysticisme aboutit rigou-
Prolongez encore cet état, cherchez-le durant le silence
reusement à substituer le rêve à la science dans les ré-
et l'obscurité de la nuit , quand rien ne viendra vous en
sultats du travail intellectuel, comme il arrive à substi-
distraire, ni mouvement, ni bruit, ni événement exté-
tuer la contemplation à l'attention dans ses procédés.
rieur, et bientôt vous ne saurez plus si vous veillez ou
Un trait des opinions mystiques qui se rapporte à ce
si vous rêvez, et bientôt vous serez en proie à tous les
que je viens de dire, c'est le profond mépris des mys-
fantômes et à toutes les chimères qui assiègent l'homme
tiques pour toute langue précise ; et, si cette conséquence
dans le sommeil. De l'état de contemplation à l'état de
de leurs principes est plus éloignée, elle n'en est pas
rêve, d'hallucination et d'extase, il n'y a qu'un pas,
moins rigoureuse. Car d'abord, une langue précise sup-
messieurs ; et ce pas, tous les mystiques du monde l'ont
pose des idées précises, et des idées précises supposent
franchi. Et ne croyez pas qu'ils aient désavoué ces con-
l'effort intellectuel ; d'un autre côté, dans l'état de con-
séquences de la contemplation. C'est un principe de la
templation ou d'extase, les idées se présentent sous la
doctrine mystique, que l'esprit humain peut arriver par
forme d'images, et ces images sont confuses ; la connais-
la contemplation à la vue des vérités et des choses qui
sance y est donc moins une vue qu'un sentiment, et le
lui sont naturellement dérobées dans la condition ac-
sentiment se refuse à tout langage précis. A ce double
tuelle. C'est un principe de la doctrine mystique, qu'il
titre, la précision du langage a dû répugner aux mysti-
peut se mettre par là en communication avec l'avenir,
ques, De là l'obscurité de leurs écrits et le goût du lan-
avec les esprits invisibles, avec Dieu même. La théurgie
gage symbolique qui leur est propre. Ce trait, si peu
est fille du mysticisme, messieurs ; et, loin de repous-
im portant qu'il soit, méritait peut-être d'être signalé en
ser les hallucinations et les extases, le mysticisme les
passant.
recherche comme des degrés élevés de la contemplation,
intellectuelle ne peut être étouffée dans
l
qu'on doit essayer d'atteindre et qui sont une faveur du
l'homme, messieurs;
InesSi eurs; il a donc fallu que les mystiques
ciel à ses saints. Et d'où vient cette prédilection du my s
capitulassentavec elle, et, ne pouvant la retrancher,
-ticisme pour la contemplation ? De ce que l'esprit hu-
^fu 'i iesedceo nitaecrtiv
it
as.tséent de la mutiler. 11 n'en est pas de
main dans cet état est aussi passif qu'il peut l'ètre, et
physique; comme elle dépend en-
134
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTEME MYSTIQUE.
135
fièrement dela volonté, il suffit, pour qu'elle soit suppri-
gramme contre l'activité humaine, je vous le demande,
mée, de vouloir qu'elle le soit. Ici donc les conséquences
et quel symbole plus frappant du néant de ses résul-
de la doctrine avaient la liberté de s'appliquer plus en-
tats, qu'un travail si pénible pour une fin si absurde?
tièrement. C'est à quoi les mystiques n'ont pas manqué,
Ainsi, jusque dans l'activité même des cénobites, se ré-
l'inaction physique a toujours été considérée, recom-
vélait ce mépris pour l'activité humaine, qui découle
mandée et recherchée par eux comme un caractère de
comme une conséquence rigoureuse du principe du mys-
la perfection. C'était déjà rompre avec l'activité physi-
ticisme, et qui éclate de toutes manières dans la vie de
que que de se retirer dans les déserts, dans les monas-
ses sectateurs.
tères, et de se dérober ainsi à tous les motifs qui l'exci-
Est-il besoin, messieurs, de vous montrer que le mé-
tent dans la société. Mais, dans ces retraites mêmes, ce
pris des affections sympathiques, cet autre grand mo-
n'était qu'avec répugnance et comme à regret qu'ils se
bile de l'activité humaine, s'y révèle également? N'est-
livraient aux actes les plus indispensables de la vie, et
il pas évident que quitter le monde, aller vivre seul au
la plupart du temps, pour éviter ces actes, on en char-
désert ou dans la solitude d'une cellule, c'était avoir
geait les néophytes, qui ne faisaient qu'entrer dans les
rompu avec tous les liens sociaux, et consentir à ne les
voies de la perfection. C'est une gloire dont les plus
renouer jamais ? Ne savez-vous pas que là il n'y avait
saints anachorètes se sont montrés jaloux, de pousser
Plus pour personne, ni épouse, ni père, ni enfant, ni
à l'extrême l'immobilité physique ; et l'on trouve, dans
frère, ni amis.; que toutes ces relations et tous ces titres
la vie des plus illustres, des tours de force en ce genre,
étaient proscrits, et que la loi suprême d'une telle vie
que les faquirs de l'Inde, ces autres mystiques, ont seuls
était l'isolement? Ne savez-vous pas enfin que, ces af-
égalés. Et toutefois, à côté de cette tendance à l'inac-
fections rendues impuissantes, il l'allait en poursuivre et
tion, les annales du désert et des monastères nous pré-
en extirper dans son coeur jusqu'aux derniers vestiges;
sentent parfois des travaux pénibles, arbitrairement im-
que c'était là une des conditions de la perfection mys-
posés ou volontairement accomplis ; mais ces travaux
tique, et que ceux-là étaient les plus saints qui avaient
étaient dictés par le même esprit. Tantôt ils avaient pour
le mieux étouffé toute émotion sympathique dans leur
n
but d'épuiser les forces du corps, tantôt de montrer la
ature? N'est-il pas clair, n'est-il pas évident, qu'une pa-
vanité de l'activité humaine, et quelquefois l'un et l'autre
reille mutilation était chez les mystiques une consé-
tout ensemble. C'est ainsi que les anachorètes de la
quence rigoureuse de l'opinion qu'ils se faisaient de
Thébaïde s'imposaient à eux-mêmes, et à ceux qui ve-
cette vie
ieet de la seule conduite qu'il est raisonnable
dyten
naient se réunir à eux, d'aller à des distances énormes,
Et mai
et sous les rayons d'un ardent soleil, chercher avec des
ntenant, messieurs, si vous voulez faire le
com
cruches de l'eau dans le Nil ; et dans quel but, messieurs?
pte de ce qui reste de la nature humaine dans la
perf
tl
pour arroser un bâton planté dans le sable du désert,
ection et dans la sainteté mystique, vous verrez que
et qui ne pouvait verdir! Quelle plus sanglante ée
°lit s'y trouve absorbé et condensé, pour ainsi dire,
136
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
137
dans un seul fait, le fait de contemplation ; et si Vous
en quelque sorte dans ce seul acte, l'élève rapidement
me permettez cette expression triviale, jè dirai qu'i
à son plus haut degré, c'est-à-dire à l'extase; et d'un
toutes les activités, qu'à tous les besoins, qu'à toutes les
autre côté, tous les besoins de la nature humaine de-
facultés qui sont en nous, le mysticisme ferme toute issue,
mandant à cet acte leur satisfaction, l'extase réunit.
tout débouché, sauf un seul, la contemplation ; et qu'il
chez les mystiques et résume en quelque sorte tous les
ne laisse celui-là ouvert, que parce qu'il est le seul qu'il
biens auxquels la nature humaine aspire invincible-
ne soit pas en la puissance humaine de fermer.
th:,
ment. L'extase est à leurs yeux la vraie science, la per-
En effet, messieurs, le mysticisme, profitant de l'au-
fection morale, l'union avec Dieu ; science, vertu, bon-
torité que Dieu a voulu que notre volonté exerçât sur
heur, l'extase contient tout. Elle satisfait l'intelligence,
nos facultés, se sert de cette autorité pour les condam-
en la mettant en communication avec le monde de la
ner à l'inaction, c'est-à-dire pour supprimer en nous
vérité qui ne se révèle que dans l'extase. Elle satisfait
toute activité. line seule des ces facultés résiste dans un
l'activité de notre nature, en se montrant à elle comme
des modes de son développement, l'intelligence; et le
l'état de perfection auquel elle doit aspirer. Elle satis-
mysticisme, allant aussi loin que possible, supprime
fait la sympathie, en lui faisant rêver avec Dieu, c'est-
celui de ces modes qu'il peut empêcher, et ne tolère
l-dire avec l'être aimable par excellence, une commu-
l'autre que parce qu'il est obligé de s'arrêter devant
nion anticipée, qui deviendra plus intime dans l'autre
l'impossible. Cela fait, tout mouvement dans l'homme
vie. Ainsi, l'extase enferme tout et satisfait à tout ; et le
est ramené à un seul, la contemplation. Mais nos fa-
mysticisme, qui a l'air de tout détruire, ne détruit rien :
cuités sont des instruments nécessaires à la satisfaction
teute l'activité, toutes les tendances de la nature hu-
des tendances de notre nature. Si donc vous réduisez
maine, détournées de leurs voies naturelles, ne péris-
ces instruments à l'inaction, vous rendez par cela même
sent pas pour cela ; refoulées dans la contemplation,
impossible la satisfaction des tendances de notre nature.
ell es y portent toute leur énergie, et, par une étrange
Et si, de tous ces instruments, vous n'en laissez qu'un
fascination, y trouvent toute leur satisfaction.
seul en mouvement, c'est à celui-là, et à celui-là seul,
Le symbole le plus parfait de l'idée mystique, mes-
que vous laissez la charge de cette satisfaction. Ainsi,
sieurs,
c'est cet anachorète qui s'avisa d'aller vivre sur
en absorbant toute l'activité humaine dans la contée
le sommet d'une colonne, et qui y passa de longues
plat;on, le mysticisme, par cela même, force l'esprit, le
années dans une immobilité complète. Macération du
cœur, et le corps lui-même, à chercher et à trouver dans
cerfs, isolement du monde, passivité absolue, entière
la contemplation seule la satisfaction de tous leurs be-
absorption de toutes les facultés et de toutes les puis-
soins. Ce phénomène, messieurs, on le voit s'accomplir
',
sauc es de l'âme dans une extase de vingt années, entre
à la lettre chez les mystiques. Toute l'activité, je pour'
le ciel et la terre, là est le mysticisme tout entier; et
rais -ajouter toute la vitalité humaine, ne trouvant plus
cette c olonne était placée sur les frontières de l'Orient,
d'autre issue chez eux que la contemplation, et affluant
patrie du mysticisme !
138
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
139
Je me persuade, messieurs, que si vous avez bien
et ne se sont fait aucun scru:
compris ce que je viens de dire, il est peu dç bizarre.
l'il/lacAtionsa,tjiiglfaaiisrleatloiucetensceleurs
pue passions, celles du corps
ries dans lé vie des mystiques, dont vous n'ayez la clef,
comme celles de l'âme, et de s'abandonner aux voluptés
et que vous ne puissiez facilement vous expliquer. Je
cles plus grossières. Qu'importe, en effet, la conduite
me hâte donc d'arriver aux conséquences purement
qu'on peut mener ici-bas, si nous n'avons été placés en
morales de cette doctrine.
ce monde que pour y subir la vie et en attendre une
Que suit-il rigoureusement de ce principe, que l'homme
autre? et-comment veut-on qu'avec cette conviction, un
n'a pas de destinée à remplir ici-bas, et que toute sa
homme résiste au plaisir, lui préfère une vertu qu'il ne
vertu doit se borner à se résigrier à sa condition et à
conçoit pas, et puisse se sentir obligé le moins du
attendre passivement que Dieu l'en délivre ? Il s'ensuit,
monde, de loin ou de près, à faire tel acte plutôt que tel
messieurs, que l'homme est ici-bas pour subir et non
autre? Toute obligation est donc détruite au fond par le
pour agir, et qu'ainsi, l'action étant inutile, il ne peut y
principe mystique, et c'est là une des voies les plus re-
avoir entre une action et une autre action aucune diffé-
marquables par lesquelles l'esprit humain ait été con-
rence morale. C'est, en effet, là, messieurs, la conséquence
duit à méconnaître l'existence d'une loi obligatoire.
à laquelle sont arrivés les mystiques qui ont poussé jus-
Il me reste, messieurs, à vous montrer en très-peu
qu'au bout leurs opinions. Plotin professe hautement
de mots que, si cette conséquence est légitime, le prin-
cette conséquence du mysticisme ; il affirma que toute
cipe du mysticisme une fois admis, ce principe lui-
action est indifférente, qu'elle ne peut être ni bonne,
é
niriernaecceespttéu.ne méprise, et par conséquent ne saurait
ni mauvaise ; et pourquoi? c'est qu'il n'y a ici-bas, pour
l'homme, aucune fin à poursuivre, et, par conséquent,
Il est bien vrai, messieurs (et remarquez que tout
aucun motif d'agir. Que doit être l'homme en ce monde?
système est fondé sur quelque chose de vrai), il est bien
une créature passive, résignée et soumise, et se laissant
vrai que l'homme ne peut arriver clans cette vie à tout
aller au cours d'une condition qu'elle n'a pas faite et
le bien et à toute la destinée que lui promet sa nature,
qui vient de Dieu. D'où vous voyez que, de l'aveu mate
el que l a portion même de ce bien qui lui est accessible
e
des mystiques, le mysticisme aboutit directement à la
st le fruit de l'effort, c'est-à-dire d'une contrainte pé-
nible
négation qu'il y ait quelque devoir pour l'homme en
qu'il exerce sur lui-même. Tout cela est parfaite-
m
ce monde.
ent exact. Mais la conséquence qu'en tirent les mys-
S'il fallait une contre-épreuve à l'exactitude de cette
1,1hcion
ulm
eeest Parfaitement fausse. Je suppose, en effet, que
assertion, je la trouverais dans la conduite d'une autre
e , en sortant des mains de Dieu, eÙt été placé
den A
classe de mystiques, qui, pour l'honneur de l'Ilumale
Co nditions entièrement différentes de celles
-ans
u
a été infiniment moins nombreuse que celle des niYsli'
Vins les q elles il se -trouve, dans des conditions qui
°Issent
ques austères. Ceux-là, pârtant du principe came'
de s,
opp osé aucun obstacle à la pleine satisntction
que toute action est indifférente, n'en ont pas cone
nature et au plein développement de ses facultés,
140
CINQUIÈME LEÇON.
SYSTÈME MYSTIQUE.
141
dans des conditions, en un mot, qui lui eussent per
plir en elle, sans obstacle et sans effort, des mouvements
d'être immédiatement et complètement heureux sans', dans lesquels elle n'est pour rien, je ne disputerais pas
moindre effort de sa part ; qu'en serait-il résulté?
avec lui. Mais, quant à. moi, je ne balance pas, et je pré-
messieurs : c'est que l'homme serait resté une ckhi fère sans aucune hésitation la première de ces destinées
c'est qu'il ne serait jamais devenu ce qui fait sa gloir,
à la seconde, et je remercie Dieu de me l'avoir donnée.
ce qui le rend semblable à Dieu, une personne. E4 Or, il résulte de cette manière de concevoir la vie,
effet, par cela qu'il eût existé, les tendances de •sa nate qu'elle n'est pas un lieu de punition où nous sommes
se seraient développées ; éveillées par elles, ses facule. placés pour expier quelque faute à nous inconnue et
se seraient mises en mouvement, et, sans effort, aurai
commise par nos pères, mais un lieu d'épreuve, où nous
donné à ses tendances tout le bien auquel elles aspirer.
avons été mis pour devenir semblables à Dieu, c'est-à-
Notre nature aurait été heureuse, j'en conviens ; janf dire pour devenir des personnes morales, intelligentes,
elle n'aurait connu le mal, qui est la privation du bia
raisonnables et libres. Si on pouvait concevoir une con-
ni la fatigue, qui dans cette vie en est la condition; ion dition différente de cette vie, exempte de ses misères, et
aussi, messieurs, jamais l'homme ne fût intervenu da
dans laquelle néanmoins une pareille création dela per-
sa destinée; jamais cette destinée ne fût devenue s
sonne morale pût s'opérer, alors je concevrais qu'on pût
oeuvre ; jamais il n'eût connu la gloire ni le mér
ou douter de la vérité de cette interprétation de la condi-
de l'accomplir. Et, en effet, messieurs, c'est par l'et
tion présente, ou en reprocher à Dieu la sévérité. Mais
stade que nous intervenons dans notre destinée; e•
Comme il est impossible d'imaginer à d'autres conditions
l
lui qui nous éveille, qui nous force à comprendre DO
'admirable création de la personnalité dans un être,
fin, à calculer les moyens de l'accomplir, à nous OF
l'interprétation est vraie, et Dieu est justifié. Et si elle
rer de nous-mêmes, à gouverner nos facultés, à coi*
est vraie,
ystème messieurs, il y a des devoirs dans la condition
Pr
nir nos passions pour y réussir ; ‘,c'est lui, en un ml,
ésente ; la vie n'est pas faite pour le repos et l'inaction,
qui éveille la personne dans l'être; car tout cela, c'est. mais Pour la création de la personne morale en nous par
Pi,r,.éta
personnes, ce sont les éléments qui la constituenO
lib nce et le courage, c'est-à-dire par la vertu. Le
c'est en devenant une personne que nous devenons!
.
113 stique est donc une erreur complète, quoi-
cause, dans la véritable acception du mot, une ce
qu'alfarte de deux faits très-réels de la nature humaine.
libre, intelligente, qui a un but, un plan, qui prée
qui délibère, qui se résout, et qui a le mérite et la
ponsabilité de ses résolutions , quelque .chose,
mot, de semblable à Dieu, un être moral et raisonne«
un homme. Si, à cette destinée, que nous fait la vie P;
sente, quelqu'un préférait celle d'une montre sensi,
qui jouirait du plaisir sans mélange de sentir s'acb°e
SYSTÈME PANTHÉISTE.
143
dont tout le monde parle, et que bien peu de personnes
se sont donné la peine d'étudier et de comprendre; la
seconde, c'est que, de tous les philosophes qui ont pro-
fessé le panthéisme, nul ne l'a établi . sous des formes
plus rigoureuses , et d'une manière plus originale et
SIXIÈME LEÇON.
plus complète.
Spinosa n'a publié de son vivant qu'un seul ouvrage,
qui est intitulé Tractatus theologieo-polilicus.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
Cet ou-
vrage est bien moins une expression dé son système
qu'un traité semi- philosophique, serai-historique, qui
MESSIEURS,
en présuppose les principes. Mais, après sa mort, et sous
le titre d'oeuvres posthumes, plusieurs écrits de Spinosa
Parmi les systèmes qui impliquent 1'imposs
ont été publiés, et c'est clans ces écrits que se trouve
d'une loi obligatoire, il en est deux dont je vous at
l'exposition complète de sa doctrine. Elle est particuliè-
exposé les principes : le système de la nécessité'
rement et éminemment contenue dans l'ouvrage inti-
système mystique. Je vous ai annoncé, que deux au
tulé : Ethica, ordine geometrieo demonstrata, et in quinque
systèmes aboutissent à la même conséquence :
partes distincta. Cet écrit de Spinosa enferme en cinq li-
terne panthéiste et le système sceptique.
vres l'exposition la plus rigoureuse, la plus complète, et
Je voudrais vous donner quelque idée du premie
en même temps la plus obscure, du système panthéiste
ces deux systèmes, le système panthéiste. Il s'este'
q ui jamais ait été faite. Dans le premier livre, intitulé de
duit sous des formes différentes dans l'antiquité et (le
peo, Spinosa fixe l'idée que nous devons nous faire de
les temps modernes; et, dans chacune de ces époe
pieu. Dans le deuxième livre, intitulé de Natura et ori-
sous des formes différentes encore chez les divee
9ine mentis, il déduit de l'idée de Dieu l'idée qu'on doit
losophes qui l'ont professé. Il me serait facile de de•
se faire de l'homme. Dans le troisième, intitulé de Na-
ger de toutes ces formes du système panthéiste les rti
c)rigine afiectuum, le philosophe expose tout le
cipes qui le constituent essentiellement; c'est pet:(-
Mécanisme des passions humaines, ce qui embrasse dans
là ce que j'aurais dü faire; mais je n'ai pu résister
tsuarepe
p hnunai
ensée tout
ut le mécanisme des phénomènes de la na-
tentation de vous donner une•idée de celle que
Dans le quatrième, intitulé de Servitute
imprimée le génie de Spinosa. C'est donc par une
la
a, Sen de' alfectuum viribus, partant des lois de la
Beurr
position du système de Spinosa que je chercherai àl'e
ffr
natureu humaine
humaine qu'il a tracées, il montre ce qu'il y a
initier aux principes de tout panthéisme. Deux
7 fatal dans les développements de cette nature, et fait
maris
principales m'ont déterminé à prendre ce parti : 1111,1
l'homme
homme la part de nécessité. Enfin, dans la cin-
p
mière, c'est l'obscurité même de la doctrine de Sie
i
artie, intitulée de Polentia intelleetas, seu de Ii-
144
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
145
bertale humana, Spinosa essaye de faire aussi la part de
eurCit l'exposition au lieu de la rendre plus claire, et c'est
la liberté en nous. Cette part est extrêmement faible;
ce qui arrive toujours quand on applique les formes ma-
mais elle est encore plus large, si je ne me trompe, que
thématique s à des matières qui ne les comportent pas.
les principes de sa doctrine, admis dans toute leur ri-
Pans l'exposition sommaire que je vais vous présenter,
gueur, ne lui permettaient de la faire. Tel est le plan de
je ne 'toucherai que les points principaux du système : il
ce grand ouvrage. Dieu d'abord , l'homme ensuite;
faudrait un cours de plusieurs mois pour vous en donner
l'homme donné, les lois de sa nature posées, la part de
une connaissance approfondie et détaillée. En me bor-
la nécessité d'abord, puis celle de la liberté dans cette
nant ainsi, je ne puis même vous promettre quelque
même nature: voilà toute la contexture de Éthique.
chose de parfaitement clair et de parfaitement exact.
C'est sur ce fondement qu'il a ensuite élevé l'édifice de
Une telle promesse supposerait d'abord que ce système
la politique et du droit naturel, dans un second ouvrage
n'enferme aucune contradiction, ce qui, selon moi, n'est
également publié après sa mort, mais malheureusement
pas; elle supposerait, en outre, que j'en eusse moi-
inachevé, intitulé Tractatus politicus, in quo demonstratur
même une idée parfaitement nette, ce qui n'est pas da-
quomodo aoristes, ubi imperium monarchicum boom habet,
vantage, car je suis obligé de confesser que , malgré
ajout et ea ubi optimi imperant, debet institui, ne in tyran-
l'étude attentive que j'en ai faite, il y . a plusieurs de ses
nidem labatur, et ut pax libertasque •ivium inviolata ma-
parties qui me laissent des doutes et qui exigeraient de
neat. C'est dans ces deux ouvrages, mais principalement
ma part une étude plus prolongée encore. Mais, pour
dans le premier, qu'il faut chercher tout le système de
l'objet qui nous occupe, il suffira que vous ayez saisi les
Spinosa.
grands linéaments du système, et j'aurai assez fait pour
Le procédé de Spinosa est celui-ci. H pose, comme les
l'intelligence de cette grande et obscure doctrine, si je
géomètres, des définitions et des axiomes ; puis il énonce
vous inspire le désir de l'étudier, et si je vous mets sur
successivement différentes propositions, qu'il'démontre
la voie de la comprendre.
comme eux, et à la suite desquelles viennent des sco-
Spinosa distingue trois sortes de choses qui existent.
lies et des corollaires; à mesure qu'on avance, chaque
Les unes nous apparaissent comme existant et ne pou-
v
démonstration nouvelle, impliquant les précédentes, voie
ant exister que dans une autre chose. Les qualités -.;:es
c
y renvoie ; en sorte qu'à moins que vous n'ayez parfa i
orps et tout ce que nous appelons attributs, propriétés,
Phén
-tement présentes à l'esprit et les propositions énoncées
omènes, effets, composent cette première classe des
auparavant et leurs démonstrations, il est impossible
elleees qui existent; nous ne les percevons jamais iso-
lées et j
que vous continuiez de comprendre. C'est ce qui rend
ouissant d'une existence indépendante, mais as-
so
l'intelligence de ce grand ouvrage si difficile. Aussi l'au-
ciées et unies à une autre chose par laquelle elles
drait-il avoir bien de la présomption pour affirille
existe nt et hors de laquelle nous ne concevrions pas
mèmeaprès l'étude la plus attentive, qu'on entend bien
existassent. Il n'en est pas ainsi de la seconde
'lasse des choses qui existent. Les choses comprises dans
Spinosa. Ici, la méthode géométrique complique et °Ie
11)
146
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
147
cette classe ont l'air d'exister par elles-mêmes; elles
auraient nécessairement les mêmes attributs ; mais alors
nous apparaissent isolées de toute autre; elles imitent
ils ne seraient pas distincts l'un de l'autre; ils ne seraient
comme dit Spinosa, ce qui existe de sa propre existence!
donc pas cieux, mais un. Il ne peut donc y avoir deux
tels sont, par exemple, tous les corps que nous voyons,
êtres dont l'essence soit l'existence. L'être dont l'essence
autour de nous ; tel est l'homme lui-même. Mais quand
est l'existence est donc un; et, comme le nom de substance
on y réfléchit, on trouve que ces choses ont commencé
ne convient qu'à ce qui existe par soi-même, il n'y a et
d'exister, on trouve qu'elles finiront d'exister, on trouve
ne peut y avoir qu'une seule substance, et cette substance
enfin que ce n'est point par elles que se conserve et
est Dieu.
que se continue leur existence. L'homme, par exemple,
L'unité de la substance étant ainsi posée, Spinosa dé-
a le sentiment qu'il ne s'est pas donné, qu'il ne se con-
montre successivement qu'elle est nécessaire et infinie.
serve pas, et qu'il ne dépend pas de lui de se continuer
Elle est nécessaire : car concevoir ce qui est par soi-
l'existence, et qu'ainsi elle n'est pas en lui essentielle-
même comme n'existant pas, c'est le détruire; elle est
ment, mais seulement en passant. Bien donc que ces
infinie : car, possédant toute l'existence, rien ne peut
choses paraissent exister par elles-mêmes et d'une ma-
exister hors d'elle ; car pour être finie, il faudrait qu'elle
nière indépendante, il n'en est rien, et on trouve qu'au
fitt bornée par quelque chose, et tout existant par elle,
fond l'existence qui est en elles ne leur appartient pas.
iioeinn ec lr.
ece qui existe ne lui est extérieur et ne peut la
Les choses comprises dans ces deux premières classes
sont les seules que notre observation atteigne. Mais notre
L'unité, la nécessité et l'infinité de l'être étant ainsi
raison va plus loin, et, considérant que l'existence de
démontrées, Spinosa prouve encore que cet être est
toutes les choses perçues par notre observation est mir
éternel, puisqu'il est infini et nécessaire; indépendant,
pruntée, qu'elle ne se rencontre en elles que passagère'
Pu isqu'il est un et infini; et enfin qu'il est simple et
ment, et qu'aucune ne la possède essentiellement, elle
: car, dit-il, s'il était composé de parties, ces
en conclut qu'il faut que quelque chose existe qui possède
parties seraient ou de même nature ou de nature diffé-
par soi-même l'existence. De là, l'idée d'une troisième
rente. Si elles étaient de même nature, il y aurait plu-
classe d'êtres dont l'essence est précisément l'existence
d
si:furcrfrei:ttreefur
leur l'essence serait l'existence, ce qui a été
d'une classe d'êtres, en d'autres termes, dont le ore
démontré impossible ; et, si ces parties étaient de nature
tère propre est d'exister par eux-mêmes.
somme ne serait pas égale au tout, et ne
C'est de cette troisième classe d'êtres que Spinel
repr
sleuir‘a oduirait pas. Spinosa parcourt ainsi toutes les
s'occupe en premier lieu, et il prouve d'abord qu'il
Propriétés essentielles de la substance unique, et les dé-
peut pas y avoir deux êtres de cette nature. Car, dit:4,
Montre su ccessivement. Obligé de me borner, je ne le
les êtres se distinguent par leurs attributs ; or, que-
pas dans ces développements.
priment les attributs d'un être? ils expriment so li e?
Pi eu étant donc l'être qui existe par soi-même, l'être
sence ; donc deux êtres qui auraient, la même esse
dont l'essence est l'existence, et cet être un étant doué
148
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
149
de toutes les propriétés que je viens de dire, Spinosa se
net, infini, avec une infinité d'attributs qui tous expri-
dernancle si cet être est plutôt un être pensant qu'un être
nient sous une face particulière le caractère essentiel de
étendu, et il montre qu'il est impossible d'attribuer ex.
cet être, qui est l'existence, et, parmi ces attributs, l'é-
clusivement à cet être ou la nature de l'étendue ou la
tendue et la pensée, les seuls dont nous ayons connais-
nature de la pensée. Et en effet, dit-il, si l'être qui existe
sance, telle est l'idée que Spinosa se fait de Dieu, et cette
par soi-même avait exclusivement pour essence la pen-
idée est la base de tout son système.
sée, il s'ensuivrait que ce qui est étendu n'existe pas. lit
Dieu étant la substance unique et enfermant en lui
si, d'un autre côté, il avait exclusivement pour essence
toute l'existence, il s'ensuit que rien n'existe que par lui
l'étendue, il s'ensuivrait que ce qui pense n'existe pas.
et en lui, ou, en d'autres termes, qu'il est la cause imma-
Par conséquent la pensée et l'étendue doivent l'une et
nente ou la substance de tout ce qui est. Il n'y a donc, il
l'autre être considérées comme des attributs de cet être.
ne peut y avoir qu'un seul être qui est lui , et l'univers
Et comme cet être est infini, tous ses attributs doivent
n'est autre chose que la manifestation infiniment variée
l'être: la pensée et l'étendue sont donc des attributs in-
des attributs infinis de cet être. Rien de ce qui enferme
finis de cet être.
l'existence ne peut être nié de Dieu, dit Spinosa, et tout
Spinosa ne disconvient pas qu'il ne soit contre les idées
ce qui l'enferme lui convient et en vient. Donc Dieu n'est
communes d'attribuer la pensée et l'étendue à une même
pas seulement la cause qui fait commencer d'être les
substance ; mais il ne tient aucun compte de ce préjugé.
choses qui existent, il est encore celle qui les fait persé-
Qu'y a-t-il de plus opposé, dit-il, que la forme ronde et
vérer dans l'être ; en d'autres- termes, il est à la fois
la forme carrée ? et cependant elles sont les modes d'une
cause et substance de tout ce qui existe. hors de Dieu,
même chose, l'étendue. L'idée de substance n'implique
si l'on pouvait dire que quelque chose est hors de lui,
qu'une seule propriété , l'existence ; et l'existence est
il n'y a que ses attributs; hors de ses attributs, il n'y a
aussi nécessairement impliquée par l'étendue et la pen-
que les modes divers de ces attributs. Dieu donc, ou la
sée, que l'étendue par la forme ronde et par la forme
substance unique, les attributs in finis de cette substance,
carrée.
et les modes de ces attributs, voilà tout ce qui existe et
Nous avons une idée de ces deux attributs de l'être,
Peut exister. Hors de là il n'y a rien , il ne peut rien y
parce que notre observation atteint des choses étendues
avoir.
et des choses pensantes. Mais il est impossible que ce
Spinosa cherche de quelle manière se développe cet
soient là les deux seuls attributs de l'être; car, étant in-
être nécessaire dont l'existence est l'essence, et il dé-
fini, il doit en avoir une infinité. C'est donc aussi un ca-
Montre qu'étant nécessaire, il ne peut agir qu'en vertu
ractère de l'être qui existe par lui-même d'avoir une
d es lois nécessaires de sa nature, et que, par conséquent,
infinité d'attributs, lesquels so, nt infinis chacun dans leur
cet être n'est pas libre dans le sens où nous l'enten-
sens, et expriment tous à leur manière l'essence de cet
dons. 11 tourne en ridicule l'idée que nous nous faisons
être, qui est l'existence. Ainsi un être, mm, simple, éter-
d e Dieu en nous le représentant comme un être qui
150
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
151
agit pour une certaine fin, et parce qu'il veut atteindre
Il suit de là qu'il n'y a ni bonté ni méchanceté en Dieu.
cette fin, mais qui aurait pu préférer une autre fin, et,
En effet, la bonté et la méchanceté impliquent un choix
par conséquent, agir d'une autre façon. Il trouve cette
préalable entre différents buts; et, comme Dieu n'agit
idée tout à fait incompatible avec la notion qu'il se forme
qu'en vertu des lois nécessaires de sa nature, que ce
de cet être, et qu'il regarde comme la seule qu'on
qu'il fait, il ne peut pas ne pas le faire, qu'il n'agit, par
puisse légitimement s'en former, et il affirme que de
conséquent, ni en vue d'un but, ni en conséquence d'une
la nature nif•cessaire de cet être émanent nécessai-
volonté de l'atteindre, il s'ensuit qu'il n'est ni bon ni
rement tous les actes et toutes les idées qui successive-
méchant, et que toutes les qualités morales que nous
ment s'y développent ; en sorte que rien de ce qui émane
lui attribuons à un degré infini après les avoir prises en
de lui n'arrive par un choix libre, et que le mot de vo-
nous, ne sont que des rêves indignes de la majesté de
lonté n'a aucun sens, quand on le lui applique. Et tou-
Dieu et incompatibles avec sa nature. Dieu ne veut pas;
tefois, Spinosa affirme que Dieu est le seul être libre
Dieu n'agit pas avec intention ; Dieu n'a ni désir, ni pas-
dans un autre sens, dans le sens où il prend:et accepte
sion, ni disposition: Dieu est; et, ce qu'il est étant donné,
le mot de liberté. En effet, dit-il , toutes les pensées,
tout ce qui émane de lui en est la conséquence néces-
tous les actes, tous les développements possibles de
saire.
Dieu émanent de sa seule nature et non pas de l'action
Si Dieu se développe nécessairement, et si rien n'existe
d'une autre nature agissant sur la sienne ; Dieu est
qui n'émane de lui, il s'ensuit qu'il n'y a rien de con-
donc libre, en ce sens que tout ce qu'il fait n'est déter-
tingent dans ce qui existe et dans ce qui arrive en ce
miné en lui que par les seules lois de sa nature et de
inonde. En d'autres termes, tout ce qui existe et se fait
son essence. C'est là ce qui fait la différence entre le
de fini dans l'univers, a été déterminé a être et .à se
mode d'action de Dieu et le mode d'action de tout autre
faire par les lois nécessaires de la nature divine, Dieu
être, de l'homme par exemple. La nature de l'homme
produisant immédiatement ce qui dérive immédiatement
étant bornée, comme nous le verrons tout à l'heure, ce
adpepsen
alnatsure ou do ses attributs infinis, et médiatement
qui se passe en lui est déterminé par une cause exté-
les modes finis de ses attributs infinis. Ce que nous
rieure qui n'est pas lui, laquelle est déterminée à son
contingent, dit Spinosa, c'est ce dont nous
tour par une autre cause, et ainsi rie suite, jusqu'à Dieu;
ne co mprenons pas la nécessité, et tout ce qui arrive ne
tandis que ce qui se passe en Diétt • n'est déterminé que
Pouvait pas ne pas arriver ni arriver dans un autre
par sa propre nature. L'action de Dieu est donc tout
ordre.
à la fois nécessaire et libre, et elle est libre précisé-
1l suit encore des mêmes principes que le monde est
et
ment parce que Dieu est l'être nécessaire. Mais vous
éternel,l,et l'idée de la création une chimère: car ce qui
voyez qu'il n'y a aucun rapport entre la liberté que
n'aurait pas existé dans un certain temps n'a pu com-
Spinosa attribue à Dieu, et la liberté telle que nous la
niell eer d'exister, et rien ne peut être hors de l'être un
concevons.
.10è
152
SIXIÈME LEÇON.
S'YSTEME PANTHÉISTE.
153
On pourrait croire qu'il suit de là que l'universalité
et la série des modes successifs de tous les autres. C'est
des choses est Dieu, ou que Dieu est la collection des
ce qu'affirme Spinosa, et ce qu'il démontre pour les
choses qui existent. Spinosa repousse fortement cette
deux seuls attributs de Dieu que nous concevions, la
idée. Les choses, dit-il, ne sont pas Dieu, mais les modes
pensée et l'étendue.
nécessaires de ses attributs. Dieu est un, simple et in-
Les modes de la pensée sont les idées, et la condition de
fini; ses modes sont divers, complexes, bornés; Dieu est
toute idée en Dieu comme en nous, c'est d'avoir un objet.
nécessaire de deux manières, parce qu'il existe en lui-
Quel peut être l'objet de la pensée de Dieu? ce nepeut être
même et parce qu'on ne peut le concevoir comme
que Dieu lui-même, c'est-à-dire son essence et ce qui en
n'existant pas; ses modes le sont seulement parce qu'ils
émane nécessairement. L'idée, telle qu'elle existe en Dieu,
dérivent nécessairement de ses lois; mais ils demeurent
est donc une et infinie, considérée par rapport à l'essence
contingents en ce sens qu'on peut les concevoir comme
de Dieu qui est une et infinie ; mais elle est multiple pur
existant ou n'existant pas. Dieu n'est pas moins distinct
rapport aux divers attributs de Dieu et aux modes divers
de ses attributs; Dieu est infini dans le sens absolu du.
de chacun de ces attributs. De là, les modes de la pensée
mot; quoique infinis, chacun dans leur sens, ses attri-
de Dieu, ou la série de ses idées. La série des idées de
buts sont cependant réellements finis, puisqu'ils sont
Dieu représentant les modes successifs de ses différents
plusieurs, et que l'un borne l'autre, tous exprimant sous
attributs, l'ordre et la connexion de celles-là doivent être
une face seulement l'essence de Dieu qui est l'existence.
les mêmes que l'ordre et la connexion de ceux-ci, et
Les modes sont aux attributs ce que les attributs sont à
réciproquement. Ce que Dieu fait comme être étendu, il
Dieu; et, de même que les différents attributs n'expri-
le pense donc comme être intelligent, et ce qu'il pense
ment que Dieu et sont finis par rapport. à lui, de mène
Comme être intelligent, il le fait comme être étendu, la
les différents modes d'un attribut n'expriment que cet
série de ses actes et celles de ses idées étant déterminées
attribut, et sont finis non-seulement par rapport à Dieu,
par la même nécessité, ou, pour mieux dire, l'idée et
mais par rapport à cet attribut.
l'acte n'étant qu'un même phénomène sous deux faces,
JI suit du rapport, que nous venons de signaler entre
co mme la pensée et l'étendue ne sont qu'un même être
Dieu et ses attributs, que, chacun de ceux-ci n'étant
sous deux apparences. Le cercle est un mode de Dieu
qu'une manifestation de la nature de Dieu qui est une,
étendu; l'idée du cercle est le mode correspondant de
Dieu peut bien être conçu tantôt sous un de ces attributs
Dieu pensant; et à ces deux modes en correspond un
et tantôt sous l'autre, mais qu'il reste simple et wu-
autre dans chacun des autres attributs possibles de
jours le même sous la diversité de ces attributs, q ui ne
Dieu. Soit donc que nous concevions la nature de Dieu
e
sont que les différentes expressions d'une seule natur
sous l'attribut de l'étendue, ou sous celui de la pensée,
et les différents développements d'une seule cause. Sil
o u sous tout autre , c'est toujours la même série, le
l
in
en est ainsi, il doit y avoir harmonie et correspondance
ileeinntenoércdersesa,
connexion et le même développe-
entre la série des modes successifs d'un de ces attributs
nécessaire.
154
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
155
Mais la pensée de Dieu n'a pas seulement la propriété
ait que toute étendue est cire, ce qui n'est pas; l'éten-
de représenter tous ses autres attributs et leurs modes,
due est donc simplement le fonds de tout corps ; mais
elle a encore celle de se représenter elle-même. Dieu,
ce qui constitue chaque corps en particulier, c'est une
en d'autres termes, ne pense pas seulement son essence
certaine détermination, un certain mode de l'étendue
et toutes les choses qui en émanent, mais il pense
ou de cette chose commune à laquelle participent tous
encore sa pensée; et il le faut bien, car autrement
les corps. Un corps n'est donc pas l'étendue, mais un
ses idées seraient moins étendues que sa nature, et il
certain mode de l'étendue ; et, comme l'étendue est un
ignorerait un de ses attributs, l'intelligence. La pensée
attribut de Dieu, il s'ensuit que tout corps est un certain
divine a donc conscience d'elle-môme et de ses modes,
mode d'un attribut de Dieu, qui est l'étendue.
comme elle a connaissance de tous les autres attributs
Il en est absolument de môme des esprits. Ce qu'il y a
et de tous les autres modes de Dieu. Et cette propriété,
de commun entre tous les esprits, c'est la pensée; mais
la pensée le porte et la conserve partout ; elle lui . est
ce n'est pas là ce qui distingue et ce qui constitue cha-
essentielle.
que esprit. Car si un esprit donné était la pensée tout
Toutes ces choses sur Dieu, et beaucoup d'autres que
entière, il s'ensuivrait que toute pensée est cet esprit, ce
j'omets, sont exposées dans le premier livre de l'Éthique
qui n'est pas et ce qui ne saurait être. Donc un esprit
de Spinosa, et dans la première partie du second. Il
n'est autre chose qu'un mode, une détermination de la
faut maintenant, Dieu étant ainsi posé avec ses lois et sa
pensée, attribut de Dieu.
nature nécessaires, vous donner une idée de ce que
Cela posé, il est aisé de comprendre quelle idée Spi-
sont et les corps et l'homme dans le monde de ce philo-
nosa se forme de l'ensemble des corps et des esprits
sophe.
qui remplissent le monde que nous connaissons. Le
Nous avons vu par quel procédé Spinosa, abstrayant
fond de tous les corps possibles, c'est l'étendue, attri-
l'idée de l'existence de celle de l'étendue et de la pensée,
but de Dieu; le fond de tous les esprits, c'est la pensée,
a fait de Dieu quelque chose dont l'existence seule est
autre attribut de Dieu. Un corps, un esprit quelconque,
l'essence, et dont la pensée et l'étendue ne sont que les
ne sont donc qu'une portion, un moment déterminé de
attributs. Le même procédé appliqué à ce que nous
ne double développement de Dieu, comme être intelli-
appelons corps et esprits l'a conduit à ne voir dans ces
gent et comme être étendu ; tout corps, en d'autres ter-
deux prétendues entités que des modes de la pensée et
mes, est une portion de l'étendue divine ou de la série
de l'étendue.
infini e de mouvements qui s'y succèdent ; tout esprit,
une
•
En effet, prenons, dit-il, un corps quelconque, de la
Porfirio de la pensée divine ou de la série infinie
cire, par exemple : il y a cela de commun entre ce corps
qu'elle développe. L'étendue et la pensée sont
et tous les autres, qu'il est étendu ; mais ce n'est pas là
Intne deux fleuves parallèles dont chaque corps et
évidemment ce qui le caractérise, et, par conséquent, le
'flaque esprit sont quelques flots ; et, comme dans un
constitue; car si c'était là ce qui le constitue, il s'ensui-
Ileuve chaque flot est déterminé par celui qui le.pousse,
156
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
157
celui-ci par un autre, et. ainsi de suite jusqu'à la source
le neuve de ces modifications qui s'écoulent , comme
de même la série de mouvements ou d'idées qui cone.
l'ame est le fleuve des idées.
tuent chaque corps ou chaque esprit est déterminée par
Mais ces deux choses mêmes, le corps et l'âme, n'en
des mouvements ou des idées antérieurs, qui le sont eux-
font qu'une; en d'autres termes, ce que nous appelons
mêmes par d'autres, et ainsi de suite jusqu'à Dieu, qui
corps et ce que nous appelons dme ne sont que les deux
est la seule cause de tout ce qui arrive, comme il est la
faces d'une seule et même chose. De même que, dans
seule substance de tout ce qui est.
Dieu, la série des développements de l'un de ses attributs
Et de là vient, comme le dit Spinosa, que si nous
correspond parfaitement à la série des développements
cherchons la cause d'un changement matériel ou d'une
de tous les autres; de même, dans cette portion du dé-
idée, nous la trouvons toujours dans un changement ou
veloppement de Dieu qui est l'homme, la série des idées
idée précédente, et ainsi de suite, tant que nous pouvons
qui constituent l'aille correspond exactement à la série
aller, c'est-à-dire jusqu'à ce que la succession des effets
des mouvements qui constituent le corps. Il y a plus,
et des causes se dérobe à nos yeux.
l'une de ces séries n'est que l'image de l'autre. En effet ,
On voit à quelle notion de l'homme conduit une telle
il n'y a pas plus d'idée sans objet en nous qu'en Dieu;
doctrine. L'homme se compose d'un corps et d'une
or, quel est , quel peut être l'objet propre de l'idée hu-
âme; qu'est-ce que ce corps, qu'est-ce que cette amef
maine, sinon le corps humain? S'il y a en nous une série
il est aisé de répondre. Ce que j'appelle moi ou dom
d'idées qui constituent notre esprit, cela vient de ce qu'il
n'est pas une substance comme nous l'imaginons; car
y a en nous une série de transformations, de change-
il n'y a qu'une substance, et si mon âme étaitsubstance,
ments, d'affections, (lui constituent notre corps. L'idée
toute substance serait moi; elle n'est pas davantage la
qui est nous, dans un moment donné, n'est autre chose
pensée, car alors toute pensée serait moi ; elle n'est
que la forme intellectuelle du changement matériel qui
donc et ne peut être que la succession de ces idées
s'y opère dans le même moment. Figurez-vous Dieu se
mêmes que nous disons qu'elle a, mais qui au fond la
développant par le double attribut de la pensée et de
constituent. Mon âme est à chaque instant la somme
l'étendue
des
, et interceptez par la pensée une portion dé-
ter
idées qui sont en moi en ce moment. Si la cire avai t le
minée de ce développement infini, laquelle dure un
perception d'elle-même, elle se croirait' aussi le suie'
cert ain temps ; eh bien, cela, c'est l'homme. Or, comme
des différentes formes qu'elle prend, et cependan t elle
t,01-1s les attributs de Dieu ne sont que les expressions
n'est que ces formes.
elliérentes d'une même chose, et. que le développement
Mon corps n'est de même, ni une substance, ni
de l
l'en'
'un n'est que celui de l'autre sous une autre forme,
due, mais la succession de certains modes déterminés1
s'ensuit qu'il doit en être de même dans la portion du
développemen
t
l'étendue. De petit il devient grand, de jeune il de y °. •
ri
uéveloPPement divin qui nous constitue; nous sommes
gone
vieux, et tout se renouvelle perpétuellement en ni:
le, u ne chose simple qui a deux faces, la face intel-
comme dans l'âme, seulement moins visiblement' e
et la face matérielle, et ce qui est idée sous l'une
158
SIXIÈME LEÇON.
S STÈME PANTHÉISTE.
159
de ces faces est toujours mouvement sous l'autre,
nous environnent. L'homme, qui réunit les deux modes,
réciproquement.
a donc deux fois plus de réalité que les corps propre-
Nous avons vu qu'en Dieu l'attribut pensée représent,
ment dits, qui n'en renferment qu'un.
en réalité ou en puissance tous les modes réels ou pou,
Cette idée de l'homme étant posée , je pourrais
sibles des autres attributs de Dieu, plus ses propres
m'abstenir de pénétrer plus avant dans la métaphy-
modes à lui-même: car il est de la nature de la penséede
sique de Spinosa, et me dispenser d'entrer dans les
représenter ses propres modes comme ceux des autres
détails de son opinion sur l'âme et sur le corps. Il est
attributs. Cette nature propre de l'idée, elle la conserve
cependant quelques points que je crois devoir ne pas
en.nous. De même que dans Dieu la pensée se sait,
omettre.
ainsi eu nous l'idée a concience d'elle-même. En meute
Notre corps n'est point simple, selon Spinosa : il se
temps donc que la série des idées qui constituent note
compose d'une multitude de corps divers, qui sont tous
esprit représente la série des affections qui constituent
des modes différents de l'étendue. Quand plusieurs corps
notre corps, ces idées se représentent elles-mêmes; et
sont unis de manière à partager les mêmes mouvements,
de là vient que notre esprit, outre son objet propre
ils forment un individu ; et, tant que la forme d'un indi-
qui est le corps, se connaît lui-même. De là ce phé-
vidu subsiste, il subsiste lui-même, bien que ses parties
nomène de la conscience, qui fait que nous nous sa-
aient été renouvelées, diminuées ou augmentées. Le
vons , en mème temps que nous savons les choses qui
corps humain est donc dans la forme, beaucoup plus
ne sont pas nous , et qui se retrouve nécessaire-
que dans les éléments qui le composent. C'est par cette
ment chez tous les êtres qui sont un mode de la pensée
forme, qui est une résultante, ou, si l'on aime mieux, un
divine.
mode complexe de l'étendue, qu'il se distingue des au-
Que sommes-nous donc, messieurs, en quatre mots,
tres corps composés.
suivant Spinosa? nous sommes un certain mode de la
Tous les changements qui se produisent dans le corps
pensée divine correspondant à un certain mode de ré'
se réduisent, selon Spinosa, à des mouvements, et ces
tendue divine, par lequel il est déterminé, et qui est sou
mouvements sont toujours déterminés en lui par d'au-
objet propre. Le mode d'étendue est le corps ; le mode
tres corps qui l'affectent, lesquels sont eux-mêmes dé-
de pensée est l'âme ou l'esprit; et ces deux modes, qui
terminés au mouvement par d'autres, et ainsi de suite.
se correspondent parfaitement, ne sont qu'un seul et
Tous ces mouvements, Spinosa les appelle des affections;
même phénomène qui est l'homme.
et il dit que la nature comme le nombre des affections
Ce qui distingue l'homme des corps proprement dits,
dépendent, et de la nature du corps qui les souffre, et de
c'est que ceux-ci ne sont que des modes de l'étendue
Celle des corps qui les produisent; en sorte que la nature
divine. En effet, tout mode de l'étendue divine ne renferole
'le Ch aque affection contient quelque indice, et de la
pas nécessairement le mode correspondant de la pensée.
nature du sujet affecté, et de celle des causes affectantes.
divine : on le voit par les êtres purement étendu s 'le
Co mme nos idées n'ont d'autre objet que les affec-
160
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈaIE PANTHÉISTE.
161
lions de notre corps, il suit de là que, plus le corps esi
cette opinion de Spinosa, que notre cime est la collectiOn
susceptible d'affections, plus l'esprit est susceptible dl.
de nos idées, et qu'elle est à chaque moment la somme de
dées, et aussi, que notre esprit a d'autant plus d'idées
nos idées présentes, continuera de vous frapper dans les
que notre corps est affecté par un plus grand nombre de
points de la métaphysique intellectuelle de Spinosa qui
corps extérieurs. En d'autres termes, l'idée qui constitue
me restent encore à toucher.
l'esprit humain est d'autant plus complexe et plus riche,
Si tout le travail intellectuel se bornait à ce que nous
que l'affection du corps humain est elle-même plus ri-
venons de dire, nous n'aurions, selon Spinosa, que des
che et plus variée.
idées confuses et inadéquates. En effet, ce que nous ap-
Toute idée immédiate de l'esprit est, selon Spinosa,
prennent de notre corps et des corps extérieurs les idées
l'idée d'une affection de notre corps; mais cette idée en
des affections, est très-indirect, et comme tel très-in-
enveloppe plusieurs ; en effet, elle contient, outre l'idée
complet, et comme tel très-confus; par cela même, ce
de l'affection elle-même : 1^ quelque idée du corps af-
qu'elles nous apprennent des affections qu'elles repré-
fecté; quelque idée des corps qui ont produit l'affec-
sentent reste également incomplet et obscur : car l'idée
tion; 3° enfin, quelque idée de l'esprit, puisque toute
adéquate de ces affections supposerait la connaissance
idée a conscience d'elle-même, et que toute idée est
adéquate du sujet qui les subit et des causes qui les pro-
élément de l'esprit, qui n'est que la succession des
duisent. Enfin, les idées des affections de notre corps
idées.
étant inadéquates et obscures, l'idée de ces idées, qui
On comprend par là comment Spinosa a pu dire que
est celle de notre esprit, ne peut être elle-même qu'obs-
nous ne connaissions rien immédiatement que les af-
cure et inadéquate. En sorte que, si la connaissance hu-
fections de notre corps, et que c'est de la notion des
maine demeurait ce que nous la donne la simple percep-
affections de notre corps que sort toute la connais-
tion, c'est l'expression de Spinosa, elle ne comprendrait
sance humaine. Vous voyez, en effet, que cette notion
que des idées inadéquates et confuses, telles que le sont
est féconde, puisque par elle nous allons immédiatement
nécessairement toutes les idées de nos affections, et
à notre esprit, à notre corps, et aux corps extérieurs . Je
c elles de notre esprit, de notre corps et des corps exté-
vous prie de remarquer que cette doctrine est précisé-
rieurs, qui en dérivent.
ffeur
ment celle de Condillac, et qu'il suffit de substitue r au
eusement selon Spinosa, nos idées ne se bor-
mot d'affection celui de sensation , qui représente la
nent pas à celles que nous recevons quand nous SOM-
même chose, pour s'imaginer que les phrases suivantes
n'es d éterminés à percevoir (ad pereipiendum) par le got
de l'Éthique : « Nous ne connaissons notre corps que
des actions extérieures. Nous en obtenons qui ne portent
par ses affections, les corps extérieurs que par les af"
Point ces caractères, quand nous sommes déterminés inté.-
fections du nôtre, notre esprit que par les idées de es
ieurement (internè) à concevoir (ad intelligendutn) les
affections, » sont des ple“es du Traité des sensation'
e2 nve nances et disconvenantes des choses par la con-
Cette similitude, qu'on pouvait déjà remarquer dans
templation simultanée de plusieurs de ces idées. Car,
3
th
111
I
162
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
163
dans ce dernier cas, nous pouvons arriver à des idées
nos idées étant déterminées par la série des affections
adéquates et claires.
de notre corps, qui sont déterminées elles-mêmes par
Spinosa admet donc, qu l aprè,s que les idées particu-
les causes extérieures ,ysquelles le sont par Dieu, évi-
lières et immédiates des affections de notre corps, et
demment toutes nos idées sont déterminées par Dieu et
toutes celles qu'elles impliquent, ont été introduites en
non par nous. Mais il y a une plus grande impossibilité
nous, elles y subissent un travail qui nous élève à des
encore à ce qu'elles soient déterminées par nous. En
idées générales claires et adéquates. En sorte que trois
effet, notre esprit n'est lui-même que la somme de ces
choses sont évidentes dans le système de Spinosa : la
idées; or', pour qu'il pût influer sur leur formation, il
première, que toutes nos connaissances viennent des
faudrait qu'il en fût distinct : car il n'y a aucun moyen
idées des affections de notre corps; la seconde, que ces
d'imaginer comment notre esprit, qui est un composé
idées, qui sont particulières, ainsi que celles particu-
d'idées, pourrait intervenir dans la création de ces idées
lières aussi de notre esprit, de notre corps et des corps
dont il est un effet, une résultante, un composé. A s'en
extérieurs,. qui en sortent naturellement, sont essentiel-
tenir donc aux principes du système, il est impossible
lement inadéquates et obscures; la troisième enfin, que
que Spinosa ait pu , sans la plus étrange des contradic-
les seules idées susceptibles d'être claires et adéquates
tions, accorder aucune participation à l'esprit dans le
sont les idées générales, lesquelles peuvent être tirées
travail que subissent en nous les idées immédiates don-
des premières par un travail intérieur qui succède à la
nées par la perception ; et, je le répète, quand il décrit
perception, et qui en est distinct.
ce travail, aucune de ses expressions n'autorise formel-
La nature de ce travail est ce qu'il y a, messieurs, de
lement à penser qu'il soit tombé dans cette contradic-
plus obscur dans le système de Spinosa, et je ne crois
tion. Mais, quand on en vient à la partie morale dç son
pas me tromper en affirmant que là est le noeud de
système, que je vous exposerai dans la prochaine leçon,
toutes les difficultés que présente réellement l'intell i
on est tenté d'adopter l'opinion contraire; là, en effet,
-gence de sa doctrine. Toutes les autres cèdent ou
peu-
Spinosa accorde évidemment à l'homme une certaine
inf
vent céder à une étude attentive et patiente.
luence sur la formation de ses idées, à ce point qu'il
fl s'agit, en effet, de savoir si Spinosa considère ce
appelle liberté le pouvoir qu'il a de l'exercer ; . à ce point
travail comme s'opérant fatalement et de lui-mêm e en
qu'il conseille à l'esprit de se détourner de certaines
nous, ou s'il nous fait intervenir dans ce travail, et
idées pour se tourner vers d'autres; à ce point qu'il a
donne ainsi à l'homme quelque part et quelque influence
écrit un traité sur la conduite de l'esprit ; à ce point que
dans la formation de ses idées. A ne considérer que les
C'es t sur ce pouvoir de le diriger et de lui faire former
cer
principes du système, ou que les termes mêmes dans
taines idées qu'est fondée toute la morale, tout le
droit
lesquels Spinosa décrit ce travail, quelque obscurs que
n aturel de Spinosa. S'il s'agissait d'un raisonneur
soient ces termes par moment, il n'y aurait pas à llést-
,
Inc' in s sévère, on s'arrêterait sans difficulté à. l'idée que
ter, et l'on devrait adopter la première opinion. En cet'
9inosa, comme tant d'autres philosophes, s'est contre-
164
SIXIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
165
dit et a été inconséquent à ses principes; mais on est
par contracter une disposition durable à se replacer
moins hardi avec un philosophe comme l'auteur de
dans les conditions de cette impression. Ces traces d'af-
et, quand on réfléchit à l'énormité d'une telle
fections se traduisent en idées dans l'esprit, comme les
contradiction, on ne peut se détacher de l'idée que cet
affections elles-mêmes.
esprit vigoureux a été la dupe de quelque illusion lo-
Les idées qui correspondent à des traces d'affection,
gique, qui lui a caché la contradiction dans laquelle il
Spinosa les distingue, par le nom d'images ou de souve-
tombait, et qu'on voudrait découvrir ; or, si cette illusion
nirs, des idées proprement dites qui représentent les af-
est quelque part, elle doit se trouver dans l'idée qu'il
fections elles-mêmes ; et c'est ce qu'il appelle imagina-
s'est faite de ce travail intellectuel qui forme en nous
tion ou mémoire dans l'homme.
les idées générales. C'est pourquoi je repète que c'est là
Un autre fait achève d'expliquer tout le mécanisme de
la partie véritablement obscure de son système, celle où
la mémoire, et ce fait, c'est l'analogie qui existe entre
se rencontrent les seules difficultés réelles que son intel-
les dispositions corporelles qui constituent certaines
ligence présente. Ces difficultés, j'avoue, messieurs, que
affections. En vertu de cette analogie, quand nous
je n'ai pu les surmonter ; l'illusion que l'esprit de Spi-
éprouvons certaines affections analogues à d'autres que
nosa a dû se faire, je ne suis point parvenu à la décou-
nous avons souvent éprouvées et qui ont laissé dans
vrir. L'opinion qu'il me parait s'être formée, et que je
notre corps une disposition à les reproduire, il arrive
vais vous indiquer, du travail intellectuel qui élève l'es-
que les premières déterminent notre corps à se replacer
prit des idées particulières et immédiates aux idées ulté-
dans les conditions des secondes ; alors, celles-ci se
rieures et générales, est parfaitement conséquente aux
renouvellent mécaniquement; et, comme elles peuvent
principes de son système, et laisse entière et sans ex-
a leur tour en éveiller d'autres analogues, il s'ensuit
plication la contradiction dans laquelle la prochaine le-
qu'une seule affection peut réveiller la trace d'une foule
çon vous montrera qu'il est tombé.
d 'autres; et de là dans l'esprit, à propos d'une idée, ces
Toute la connaissance humaine se réduirait aux no-
suites d'images ou de souvenirs, qui constituent les plié-
tions immédiates de perception dont je vous ai entrete-
ènesdel'association des idées, de l'imagination et
d
nus, messieurs, si ces notions, une fois acquises, ne
neollna mémoire.
pouvaient être conservées ou rappelées en nous. liais
Ainsi, notre esprit ne se compose pas seulement, dans
elles peuvent l'être, et voici comment. L'action des cau-
u n moment donné, des idées des affections présentes
ses extérieures sur le corps ayant pour effet de modifier
de notre corps et de celles qu'elles impliquent : il
les parties du corps sur lesquelles elles agissent, l'im-
s
peasse:enslAnse , en outre, d'un nombre plus ou moins
pression qu'elles y produisent ne disparaît pas toujours
grand de souvenirs, c'est-à-dire d'idées d'affections
entièrement avec l'action des causes; quand cette action
a été vive ou répétée, cette. impression se continue et
Mais ces idées, comme nous l'avons dit, ont conscience
survit à l'action, et les parties affectées finisse'
d'elles-mêmes. Or, cette conscience, en les embrassant,
166
SIXTPME LEÇON.
SY§fibl PANTH1USTE.
167
embrasse et comprend aussi le sentiment des conve-
il suffit de faire remarquer que toutes ces idées, quel
nances et des disconvenances qui existent entre elles, el,
que soit leur degré de généralité, ont le même carac-
par conséquent, entre les choses qu'elles représentent.
tère, qui est de n'être pas des idées immédiates, de
1)e là, une nouvelle classe d'idées, qui sont les idées de
simples perceptions, mais des idées ultérieures, des con-•
rapport ou les idées générales : idées ultérieures, et
ceptions, comme dit Spinosa.
tout à fait distinctes des idées immédiates données par
Nous avons vu que Spinosa déclare essentiellement
la perception.
inadéquate et confuse toute idée immédiate. Il n'en est
Voilà, messieurs, en quoi consiste tout ce travail in-
pas nécessairement de même, selon lui , des idées ulté-
tellectuel dont je vous parlais tout à l'heure; vous voyez
rieures dont nous venons d'expliquer la formation;
que la perception en donne les matériaux, et qu'il con-
celles-ci peuvent être claires et adéquates, et voici pour-
siste tout entier dans le rapprochement entre ces maté-
quoi.
riaux opéré par la mémoire, et dans les comparaisons
Qu'est-ce que la vérité d'une idée? dit Spinosa ; c'est
qui naissent de ce rapprochement.
00'
la conformité de l'idée avec la chose représentée; mais
Mais ce rapprochement et ces comparaisons sont tout
la condition de la naissance d'une idée étant l'existence
à fait mécaniques, et Spinosa a grand soin de le faire-
d'un objet qui la suscite, il n'y a pas d'idée sans quelque
remarquer. Il n'y a pas des idées rappelées et comparées
chose qu'elle représente; il n'y a donc pas d'idée qui
d'un côté, et un esprit qui rappelle et qui compare, de
n'ait quelque vérité ; toute la différence entre les idées,
l'autre. Des traces d'affection sont fatalement réveillées
c'est que les unes représentent complètement tout leur
dans le corps, lesquelles sont fatalement représentées
objet, les autres incomplètement : les premières sont les
dans l'esprit par les idées, idées qui se comparent fata-
idées adéquates; les secondes, les idées inadéquates. L'es
lement entre elles par le fait fatal de leur rapproche-.
idées ne sont donc fausses que par ce qu'elles ne con-
ti
ment, d'où résultent des idées, fatalement formées, de
ennent pas; ce qu'elles contiennent est toujours vrai ;
leurs convenances et de leurs disconvenances;
le vrai est positif, le faux négatif'.
Il y
tout. Il n'y a rien là qui ressemble de près ou de loin à
a donc identité entre une idée adéquate et une
idée c
une intervention de l'esprit. L'esprit continue d'être la
omplète ou vraie, d'une part, et en tre une idée
inad
somme des idées; seulement, cette somme est augme n
équate et une idée en partie fausse, de l'autre. Mais
co
-tée d'une nouvelle classe d'idées, rien de plus.
mment pouvons-nous savoir si une idée est adéquate ou
Inad
Je n'ai pas besoin de dire que ces idées généra l
équate? à quel signe, à quel crilerium le reconnais-
sons
ainsi formées sont soumises à la même loi que les idé
-nous? A l'évidence, dit Spinosa, c'est-à-dire à la
clarté
immédiates, qu'elles peuvent être rappelées comm e c
. D'où vient, en effet, qu'une idée est confuse? uni-
dernières et engendrer comme elles, par leur rapprocli
(I,uenie nt de ce qu'elle est incomplète, c'est-à-dire ina-
u6quate à-
ment, des idées plus générales qui, à leur tour, peuvelt
son objet; car, si elle représentait tout son
en produire de plus générales encore, et ainsi de suite;
objet, elle n'aurait et ne pourrait présenter aucune oh-
168
Si X* I ÈME LEÇON.
111
SYSTÈME PANTI-111STE.
169
scurité. Toute idée claire est donc adéquate, toute idée
déquate, et, par conséquent, beaucoup moins confuse et
confuse inadéquate, et réciproquement. C'est donc
beaucoup moins fausse.
leur clarté ou à leur confusion que nous reconnaissons
Faites maintenant que cette idée générale d'affection
si nos idées sont vraies ou fausses, adéquates ou inadé,
se rapproche d'autres idées générales du même degré
quates.
qui lui soient analogues : il est évident qu'il sortira de
Si les idées immédia les ne peuvent être inadéquates,
ce rapprochement une idée dont l'objet sera encore plus
c'est, comme Spinosa l'a démontré, qu'elles correspon-
simple, et qui aura plus de chances encore d'être adé-
dent à des objets particuliers, dont nous ne pouvons
quate, claire et vraie. D'où l'on voit que nos idées sont
jamais connaître toutes les circonstances et tous les dé-
d'autant plus adéquates, d'autant plus vraies et d'autant
tails, et c'est parce qu'elles ne peuvent être adéquates,
plus claires, qu'elles ont un objet plus général, et, par
qu'elles sont toutes essentiellement obscures et bloom-
conséquent, qu'elles sont plus générales elles-mêmes.
piétement vraies. Ce qui fait, au contraire, que les
Telle est, messieurs, autant que j'ai pu la comprendre,
idées ultérieures peuvent être adéquates, et par consé-
la logique de Spinosa. J'ose dire, et vous reconnaîtrez
quent claires, et par conséquent vraies, c'est qu'elles
sans peine, qu'elle est parfaitement conséquente à son
représentent non plus des objets particuliers, et partant
ontologie. Car s'il n'y a qu'une substance qui se déve-
très-composés, mais des choses générales, et partant
loppe par une infinité d'attributs dont les choses parti-
moins complexes que les choses particulières, et d'une
culières qui nous entourent ne sont que les modes infini-
complexité de moins en moins grande à mesure qu'elles
ment variés, ce qu'il y a de plus général, c'est-à-dire le
sont plus générales.
tout, Dieu, est en même temps ce qu'il y a de plus sim-
Prenons pour exemple ces faits particuliers qu'on
ple et de plus réel ; et ce qu'il y a de plus particulier,
appelle affections. du corps. Aucune de ces affections ne
c'est-à-dire les corps et les esprits, est en même temps
peut nous être parfaitement connue, précisément parce
ce qu'il y a de plus complexe et de plus phénoménal.
qu'elle est une certaine affection particulière. Mais sup-
En sorte que ce qui est plus réel et plus simple dans les
posez en nous, rapprochées par la mémoire, les idées
idées du vulgaire est précisément ce qui est moins réel
inadéquates d'un grand nombre d'affections: la conve-
et plus composé dans celles de Spinosa, et que la réalité
nance de ces différentes idées va nous apparaître, et en-
et l'unité croissent pour lui dans la même proportion
gendrer une idée générale de ce qu'il y a de commun
que l'abstraction et la multiplicité pour nous. C'est que
entre toutes ces affections, c'est-a-dire du caractère qui
le monde pour lui n'est que le développement multiple
fait que tous ces phénomènes particuliers sont des affec-
d'un seul être, tandis que pour nous il est la collection
tions. Or, ce caractère commun et constitutif est infin i
d'une multiplicité d'êtres individuels. La réalité pour
-ment plus simple que chacun des phénomènes particu-
n ous est dans les éléments du tout.; un nombre quelcon-
hors au sein desquels il se trouve; nous pouvons donc
que de ces éléments et le tout lui-même ne sont que des
par cette raison en avoir une idée beaucoup moins ina-
abs tractions. La réalité, pour Spinosa, est dans le tout
170
STNIblE LEÇON.
qui est l'être; le reste n'est que phénoménal, et d'autant
plus phénoménal qu'il est plus individuel.
Voilà, messieurs, ce que j'avais à vous dire sur la
partie métaphysique du système de Spinosa. Je vous
exposerai, dans la prochaine leçon, la partie morale de
ce système.
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
MESSIEURS,
J'ai épuisé dans la dernière leçon ce que je m'étais
Proposé de vous dire sur la métaphysique et la logique
de Spinosa. Je vais, dans celle-ci, essayer de vous donner
une idée générale de la partie morale de Son système.
Les longs développements dans lesquels je me suis laissé
entraîner dans la précédente séance m'avertissent que
je dois me borner, si je ne veux pas donner dans
mon cours une place exagérée à. la doctrine de ce phi-
losophe.
Vous vous souvenez, messieurs, que l'âme humaine
n'est aux yeux de Spinosa qu'une succession d'idées, les-
quel les ne sont elles-mêmes que la représentation des
différents changements qui s'opèrent dans le corps hu-
main. Vous vous souvenez aussi qu'il ne faut pas con-
clure de là qu'il y ait deux choses dans l'homme, l'une
quu n appelle l'âme, et l'autre qu'on appelle le corps ;
car,
f
dans la pensée de Spinosa, ces deux choses n'en
;tint qu'une. L'homme est donc une chose à deux faces :
i
ra face esprit ou pensée, et la face étendue ou corps; de
manière que tout ce qui arrive dans l'homme s'y pro-
duit nécessairement sous deux formes, les affections et
SYSTÈME PAN THÉ1STE
173
172,
SEPTItiME LEÇON.
mats, en lui-même, il ne l'est pas; car, en tant. qu'il ne
les idées, qui expriment de deux manières différentes,
nous constitue pas, il a toutes les idées que nous avons
mais parallèles, un seul et mème développement phé-
et toutes les autres idées qui servent à rendre claires,
noménal, qui est l'homme. hais vous savez aussi que,
adéquates, les idées flue nous avons. Et de même, la
dans les idées de Spinosa, le corps humain n'est qu'un
puissance de notre corps est bornée par les autres corps
mode déterminé de l'étendue, attribut de Dieu, et l'es-
extérieurs. Dieu, en tant qu'il constitue notre corps, est
prit humain qu'un mode correspondant de la pensée,
donc borné dans sa puissance ; mais il ne l'est pas en
autre attribut de Dieu. L'étendue qui constitue notre
lui-même ; car toutes les causes qui bornent notre puis-
corps et les idées qui constituent notre âme ne sont
sance sont des modes de la puissance divine comme
donc que des portions, des déterminations de l'étendue
notre puissance elle-même. Quand donc notre corps est
et de la pensée divine. Vous concevrez donc aussi cette
borné, c'est Dieu qui se borne lui-même; par consé-
double définition de Spinosa, que l'âme humaine, c'est
quent, il n'est pas borné en soi ; il ne l'est qu'en tant
Dieu, considéré en tant qu'il constitue l'âme, et que le
qu'il constitue notre corps. Il suit de là que toutes les
corps humain, c'est encore Dieu, considéré en tant qu'il
idées qui sont inadéquates en nous ne sont pas inadé-
constitue le corps. Dieu est donc tout à la fois borné en
quates en Dieu, en tant qu'il ne constitue pas notre
tant qu'il constitue notre corps et notre âme, et infini
esprit, et que toutes les forces qui sont bornées en nous
en tant qu'il ne les constitue pas; sous le premier as-
ne sont pas bornées en Dieu, en tant qu'il ne constitue
pect, sa puissance et sa connaissance sont limitées; sous
pas notre corps. Ces distinctions paraissent frivoles, et
le second, elles ne le sont pas. Encore une fois, toutes
Pourtant elles sont nécessaires à l'intelligence de la
ces phrases mystérieuses de l'éthique deviennent claires
doctrine de Spinosa.
quand on sait que les idées qui constituent notre esprit
et les modifications qui constituent notre
Les idées étant ce qui constitue notre esprit, il est
. corps (Car
évident que, plus nous aurons d'idées, et plus ces idées
notre corps est dans la forme et non pas dans la ma'
seront claires et adéquates, plus aussi notre esprit aura
tière) ne sont qu'un fragment d'un double développe'
de perfection, de réalité et d'existence. Cette proposition
ment de Dieu, du développement de sa pensée et dg
est d'une évidence arithmétique dans le système de
développement de son étendue. De ce point de vuei.e
iScif::e
p nsosarés
.ie,'ân m
t e étant à chaque instant la somme des
est vrai de dire que Dieu constitue notre corps et noire
es, composez l'âme de vingt idées, elle
esprit, et que sa puissance et sa connaissance sont bor-
aura plus d'existence, de perfection, de réalité,' que si
nées en tant qu'il les constitue. En effet; nous n'avons
elle n'en comprenait que dix. Composez-la de vingt
pas toutes les idées., nous n'en avons que quelques-unes;
idées clan'es, adéquates et vraies elle aura plus de per-
et, parce que nous n'en avons que quelques-un es , la
fectron , de réalité et d'existence que si elle se compo-
plupart de ces idées sont inadéquates et confuses. Die
saitdes Vingt mêmes idées, inadéquates et confuses.
en tant qu'il nous constitue, est donc borné dans sa
L'osSence de notre âme étant les idées, ce sont les idées
connaissance, a donc des idées inadéquates et confuses'
174
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
175
qui constituent sa réalité, son existence, sa .
perfection.
quent, complétement heureux. Mais il n'en est pas de
de manière que notre âme aura d'autant plus de réalii4
même de l'âme humaine.
et d'existence et sera d'autant plus parfaite qu'elle aura
Comme émanation de Dieu, l'âme humaine participe
plus d'idées et que ces idées seront plus claires. 4,4.
au désir fondamental et unique qui est en Dieu, et elle
pliquant ce même principe au corps, c'est-à-dire àce
aspire aussi à persévérer dans ce qui la constitue ou la
mode de l'étendue sans cesse affecté, borné, limité par
fait être. Or, ce qui constitue l'âme étant la connaissance,
les autres corps qui agissent sur lui, on trouvera,
et, cette connaissance étant bornée, il s'ensuit que le désir
notre corps aura d'autant plus de réalité et de perfec.
fondamental, propre à tout être, de ' persévérer dans ce
tion, qu'il sera moins limité par les corps extérieurs,
qui le constitue, ne peut avoir d'autre objet dans l'âme
c'est-à-dire qu'il se développera avec plus de plénitude
que la persévérance dans la connaissance, et, puisque la
et d'aisance en vertu de sa nature propre.
connaissance humaine est bornée, l'extension de la con-
Mais, une fois arrivé à la partie morale de sa doctrine,
naissance. Telle est, et telle doit être nécessairement la
Spinosa néglige le corps; et ce qui fait l'objet principal
tendance fondamentale et unique de l'âme humaine.
de ses études, c'est l'âme, c'est-à-dire l'homme consi-
Aussi Spinosa réserve-t-il exclusivement à cette ten-
déré sous la face de la pensée. C'est. de la réalité, de la
dance la dénomination de désir; c'est le seul qu'il recon-
perfection, du bonheur de cette partie de l'homme, que
naisse en nous.
Spinosa s'occupe presque uniquement dans les trois
Mais les idées qui constituent l'âme humaine sont
derniers livres de son ouvrage.
bornées, et elles le sont par les causes extérieures qui
Les lois selon lesquelles croissent et décroissent les
tendent à en restreindre le nombre et à les rendre ina-
moyens par lesquels peuvent être augmentés ou ditni-
déquates et confuses ; en d'autres termes, le désir fon-
nués l'existence, la réalité, la perfection et le bonheur
damental de notre nature rencontre au dehors des
de l'âme, voilà ce qu'il s'attache exclusivement à déter-
causes favorables ou contraires, mais dont l'action totale
miner ; et c'est ici qu'il faut le suivre avec attention, SI
et définitive aboutit à déterminer et à limiter notre
on veut entrevoir les idées fondamentales de sa morale,
connaissance. Ces actions, rencontrant en nous le désir
de sa politique et de sa religion.
fond amental qui s'y trouve, nous réjouissent ou nous
att
Tout être a nécessairement une tendance ou un désir,
ristent, et excitent en nous des amours et des espé-
et cette tendance ou ce désir nécessaire, c'est de persé-
rances, des aversions et des craintes. De là, des mouve-
vérer dans ce qui le constitue.
rnents secondaires, que Spinosa distingue, par le titre de
tins
L'essence de Dieu étant d'être, ce désir nécessair e est
sions , du désir primitif et fondamental qu,i existait
en lui de persévérer dans l'existence. Or, Dieu enferre
aritcieurement en nous. Cette différence de dénomina-
toute existence, et cette existence n'étant bornée ni 138
" nn est fondée sur cette observation profonde, que ces
pouvant l'être, puisqu'il ,n'existe rien hors de lui,1
mouvements secondaires proviennent de l'action des
s'ensuit que Dieu est absolument parfait, et, par colle
eauses extérieures sur nous, et que, par conséquent,
SYSTÈME PANTHÉISTE.
177
176
SEPTIÈME LEÇON.
que la fin à laquelle aspirent et le désir et les passions
nous sommes passifs dans ces mouvements, tandis que
qui sont en nous. Cette lin, c'est la plus grande réalité,
la tendance à persévérer dans ce qui nous constitue sort
la plus grande perfection de notre être. Tout ce que
du fond même de notre nature et s'y développerait en.
nous pouvons faire pour atteindre cette fin est donc
core, quand bien même aucune cause extérieure ne
légitime et bon, et c'est à la poursuivre que consiste la
nous affecterait; et c'est là une différence qu'expriment
bien les termes de désir et de passions appliqués par
vertu. Il y . a clone harmonie parfaite entre le bonheur et
la vertu, l'un et l'autre consistant dans la plus grande
Spinosa à ces deux espèces de mouvements.
satisfaction possible du désir fondamental qui est. en
Spinosa, tout en distinguant les passions du désir,
nous et de toutes les passions qui y sont excitées et qui
indique la liaison qui unit ces deux ordres de faits; il
expriment la même chose. Voilà par quel chemin Spi-
est évident, en effet, que si le désir de persévérer dans
nosa arrive à poser en principe que la satisfaction de la
ce qui nous constitue n'existait pas en nous, les causes
passion est le but de la vertu, et que nous sommes
extérieures n'y pourraient exciter aucun des mouve-
d'autant plus vertueux que nous poussons plus loin cette
ments de joie et de tristesse, d'amour et de haine, d'es-
satisfaction, c'est-à-dire que nous sommes plus heureux.
pérance et de crainte, qui constituent les passions.
Ainsi, connaissance, existence, réalité, perfection,
Toutes les passions qui s'élèvent en nous présupposent
vertu, bonheur, tout cela est une seule et même
donc l'existence du désir fondamental qui s'y trouve.
chose sous des faces différentes. L'âme se composant
Il est évident, de plus, qu'elles ne sont toutes que des
traductions diverses de ce désir; toute passion, en effet,
d'idées, et la fin légitime de tout être étant de persé-
est composée des mêmes éléments, c'est-à-dire d'une
vérer dans ce qui le constitue, la fin légitime de l'âme
tristesse ou d'une aversion, d'une joie ou d'un amour,
c'est la connaissance la plus adéquate et la plus étendue
possible. C'est à cette fin, approuvée par la raison,
d'une espérance ou d'une crainte; elles ne se distinguent
q u'aspirent toutes les passions de l'âme; s'efforcer de
l'une de l'autre que par les causes qui les excitent or,
l 'atteindre, c'est la vertu ; y réussir, c'est le bonheur,
tous ces mouvements d'aversion et d'amour, de crainte
c'est la perfection, c'est la réalité de l'âme. Telles sont,
et d'espérance, de joie et de tristesse, ne signifient
messieurs les bases de la morale de Spinosa.
qu'une chose, le désir de persévérer dans l'ètre et de
Reste à examinêr maintenant quels moyens' nous
l'étendre ; toutes ces tendances de notre âme se ré-
avons à notre disposition, selon Spinosa, pour atteindre
duisent donc à une seule, et n'ont toutes qu'un seul et
:ifctetietleitfién qui embrasse tout à la fois notre réalité, notre
unique objet, qui est la conservation et l'accroissement
Perfection et notre bonheur ; et c'est ici que s'élèvent les
de l'être ou de la connaissance.
,s que nous avons annoncées dans la précédente
Or, la connaissance étant ce qui constitue notre âne'
leço n, et que se montre la contradiction dont nous ne
désirer accroître la connaissance, c'est désirer accroie
crayons pas que le système puisse titre absous.
notre réalité, et diminuer 'notre imperfection. Rie n ne
Dire, en premier lieu, que toutes les idées qui peuvent
peut donc être plus légitime, plus conforme à la rate'
178
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
179
naître en nous ne sont qu'une portion déterminée des
nos dérivent elles-mêmes de l'action des causes exté-
idées de Dieu, et que toptes, immédiates ou ultérieures'
rieures sur lui. Or, selon Spinosa, ces idées sont essen-
se produisent nécessairement et fatalement, et affirme;
tiellement inadéquates, et cependant elles comprennent
cependant que nous pouvons influer sur leur développe,
à elles seilles toutes celles que nous pouvons avoir im-
ment ; établir, en second lieu, que les idées sont les élé-
médiatement. Elles sont inadéquates d'abord, parce que,
ments mêmes dont notre esprit se compose, et prétendre
pour avoir une idée adéquate d'une affection de notre
néanmoins que notre esprit exerce quelque empire sur
corps, il faudrait que nous connussions et la nature de
la formation de ces idées dont il se compose : voilà-ce
notre corps, et celle des causes qui ont agi sur lui. Or,
qu'a fait Spinosa, voilà la contradiction radicale qu'im-
nous ne connaissons et les choses extérieures et notre
plique son système. Totis ceux qui ont exposé sa doc-
corps que par ces affections mêmes : nous n'avons donc
trine l'y ont trouvée, et aucun ne se l'est expliquée Je
de notre corps et des choses extérieures que des idées
n'ai pas été plus heureux ; je me borne donc, messieurs,
indirectes et essentiellement incomplètes; mais, s'il en
à constater cette contradiction, et j'arrive à la méthode
est ainsi, l'idée que nous avons de l'affection -elle-même
morale que Spinosa trace à l'âme pour approcher d'aussi
est confuse et inadéquate ; les idées que nous avons des
près que possible de la tin qu'il lui a posée.
affections de notre corps, et par elles de notre corps lui-
Si la perfection de l'âme réside dans l'étendue et la
même et des corps extérieurs, sont donc nécessairement
vérité des idées qui la constituent, l'art moral consiste
confuses et incomplètes, et la conscience que nous
évidemment à diminuer autant qu'il est possible en nous
avons de ces idées ne peut pas ne pas l'être à son tour :
les idées inadéquates et obscures et à multiplier autant
de manière que toutes les idées qui nous arrivent im-
que possible les idées claires et adéquates ; or, le moyen
médiatement sont inadéquates. Mais c'est parce qu'il y a
d'y parvenir, selon Spinosa, c'est de détourner notre
en nous des idées inadéquates, qu'il y a en nous des
pensée d'un certain mode de connaissance et de la
passions; car si toutes nos idées étaient claires et com-
tourner vers un certain autre. Quel est ce mode préfé-
Piè tes, elle satisferaient complètement notre désir de
rable de connaissance, et pourquoi est-il préférable?
connaître ; par conséquent nous n'éprouverions ni ces
Voilà, messieurs, ce que je vais essayer de vous expli-
tristesses ni ces joies, ni ces amours ni ces haines, ni
quer, en vous rappelant certains points de la logique de
Ces espérances ni ces craintes, qui constituent toute pas-
Spinosa, que je vous ai déjà exposés dans la leçon précé-
sion et qui ne naissent que de l'imperfection de nos
dente, mais qui sont assez importants et assez obscurs
!dées • Or, d.'otà naît tout mal en nous? de cette même
pour que je ne doive pas craindre de reproduire rapide'
unp erfection et des passions qui en résultent, lesquelles
ment ce que je vous ai dit l'autre jour.
nous troublent et nous empêchent d'être heureux. Les
Les idées premières de notre esprit, vous le savez'
idées in adéquates sont donc et le principe de toute pas-
messieurs, ne sont autre chose, selon Spinosa, q ue la
sion , et la source de toute misère en nous, et toutes nos
représentation des affections de notre corps, et ces affee-
idées i mmédiates ou de perception sont de cette nature.
180
SE PT1EME LEÇON.
Maintenant, qu'avons-nous à faire pour arriver à des
SYSTÈME PANTHÉISTE.
181
idées claires et adéquates? Si nous n'avions d'autre
commun entre toutes les affections, c'est l'essence rhème
moyen de connaître, d'avoir des idées, que la percep-
de l'affection; ce qu'il y a de commun entre les diffé-
tion des affections de notre corps, nous serions bien
rents corps extérieurs et les différents états du nôtre,
embarrassés; toute vertu, tout perfectionnement, se-
c'est l'essence môme de tout corps; et ce qu'il y a de
raient évidemment impossibles. Mais indépendamment
commun entre les différents états de notre esprit, c'est
des idées qui nous sont données par les affections de
l'essence même de notre esprit et de tout esprit.
notre corps, nous pouvons. je vous l'ai dit, nous élever
Or, si c'est une chose très-compliquée qu'une affec-
à un autre ordre d'idées, tirées des idées immédiates par
tion particulière, qu'un corps particulier, qu'une situa-
le travail ultérieur de notre esprit. En effet, toute trace
tion particulière de notre corps ou de notre esprit, et
des affections corporelles d'où naissent les idées immé-
dont il est impossible que nous ayons des idées adé-
diates ne disparaît pas avec l'action des causes exté-
quates et par conséquent claires, il n'en est pas de
rieures qui les ont produites. Les parties affectées du
même de l'essence de toute affection, de tout corps, de
corps contractent une disposition à reproduire le mou-
tout esprit. Les caractères qui constituent l'essence d'une
vement qui constitue ces affections, et elles le repro-
chose, étant peu nombreux et se retrouvant nécessai-
duisent quand des affections analogues viennent à être
rement dans toute idée particulière qu'on peut avoir
excitées ; de là, à propos d'une affection, la reproduction
de cette chose quelque inadéquate que soit cette idée,
dans le corps d'une foule d'affections enchaînées l'une
ressortent facilement de la comparaison de plusieurs
à l'autre par l'analogie, et, dans l'esprit, à propos d'une
de ces idées particulières; en sorte qu'il est aisé d'avoir
idée, des séries d'images et de souvenirs, correspondant
une idée adéquate de ces caractères, et par conséquent
à ces affections réveillées ; de là, en d'autres termes, en
de l'essence qu'ils constituent. Cette classe d'idées qui
nous, la présence simultanée d'une foule d'idées diverses,
représentent l'essence des choses et qui naissent de la
les unes, idées proprement dites, les autres images ou
co mparaison des idées particulières et immédiates, les
souvenirs.
idées générales en d'autres termes, peuvent donc être
De ce concours d'idées en nous résulte le fait de la
facilement adéquates et partant claires; et c'est ce qui
comparaison de ces idées entre elles ; et du fait de cette
fait que, tandis que nous ne pouvons jamais avoir une
comparaison une nouvelle classe d'idées, qui ne repré•
id ée adéquate d'aucune affection particulière, d'aucun
sentent plus telle affection, telle chose extérieure, notre
corps extérieur, d'aucune situation donnée de notre es-
corps ou notre esprit. dans un moment donné, mais ce
prit ou de notre corps, nous pouvons avoir une idée
qu'il y a de commun entre plusieurs affections, plusieurs
parfaitement adéquate d'une affection en générale, et de
choses extérieures, différents états de notre corps et
ce qui constitue tout corps, l'étendue, ou tout esprit, la
différents états de notre esprit.
13 rtsée. Mais, si cela est vrai des idées générales immé-
Or, si vous voulez y faire attention, ce qu'il y a de
diatement tirées des idées particulières, cela l'est bien
Pl us encore des idées plus générales qui naissent de la
182
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
183
comparaison d'idées moins générales; en sorte quela
et de là les idées confuses, les passions et la misère du
propriété d'être adéquates, d'être claires, d'être vraies,
commnn des hommes. Au second degré, la connais-
croît dans les•clées en raison de leur généralité, et de-
sance humaine se compose de ces idées générales qui
vient absolue et complète dans les idées universelles.
sortent des données de l'expérience, et qui, selon
En appliquant cette loi au perfectionnement de notre
qu'elles sont plus ou moins nettement conçues, repré-
esprit, il en résulte la méthode tout à la fois logique et
sentent d'une manière plus ou moins adéquate quel-
morale que voici.
ques-uns des attributs infinis, éternels, immuables de
Si vous vous attachez aux idées particulières qui vous
Dieu. Au troisième degré, la connaissance se concentre
sont données par le flot mouvant des choses qui passent,
enfin dans une idée supérieure à toutes les idées gé-
vous n'aurez que des connaissances inadéquates et ob-
nérales, l'idée absolue et universelle de Dieu même.
scures; vous resterez donc au plus bas degré de réalité
11 n'appartient qu'aux sages qui consacrent leur vie à la
et de perfection possible ; et de plus, ces idées éminem-
méditation d'atteindre à cette hauteur et. de s'y reposer.
ment inadéquates et obscures excitant au plus haut
Là, en effet, mais là seulement, est le repos. Car, Dieu
degré en vous toutes les passions qui troublent l'âme,
étant le principe et la raison de tout, l'idée de Dieu est
vous serez aussi malheureux que possible.
non-seulement plus simple que toute autre, mais elle
Il faut clone, si on veut s'arracher à cet état extrême
est encore une lumière qui éclaire'et complète toutes les
d'imperfection et de misère, tourner sa pensée vers les
autres idées; en sorte qu'aucune ne peut être entière-
idées générales qui sortent de la comparaison des idées
ment adéquate que par elle. Qui n'a pas compris Dieu,
particulières, et qui, représentant l'essence des choses,
en d'autres termes, ne peut rien comprendre parfaite-
ont plus de chance d'être adéquates et claires, et mar-
ment; la raison du particulier étant dans le général, et
cher aussi avant que possible dans cette route. En la
celle du général dans l'universel, la conception de Dieu
suivant, on ne peut manquer de s'élever d'abord aux
est i mpliquée dans toute autre conception, et il reste
idées générales des attributs de Dieu, et ensuite à l'idée
dans toute conception quelque chose d'obscur -et d'im-
universelle de Dieu même, dernier terme de la connai s
complet tant que Dieu n'est pas conçu. Il n'y a donc de
-sance humaine, puisqu'elle représente à la fois ce qu'il
conn aissance parfaitement adéquate et parfa itement
y a de plus simple et de plus total, le principe, la sub-
claire pour nous que dans l'idée de Dieu; en elle donc
stance éternelle, nécessaire, immuable et infinie de tout
est Pour l'esprit la plus haute réalité, la plus grande
ce qui existe.
quantit é d'existence, la souveraine perfection, le souve.
Cette vue conduit naturellement Spinosa à distinguer
Tain repos et le souverain bonheur ; elle seule, par con-
trois degrés dans la connaissance. Au premier degré, la
squerit , peut éteindre les passions et satisfaire com-
bnloéteni
connaissance ne se compose . que des idées particulières'
ent le désir fondamental de connaître qui est en
et immédiates, telles que les donne la perception des
e
perfection
n
bo nhveiuer,
affections du corps. La foule ne s'élève guère plus haut'
a'bsu°siu;' sdseertaeilel en tspoorstesibqluees pour
l'homme
u rl'
dans
l se cette
184
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTILEIST••
185
si l'homme pouvait avoir de Dieu dans cette vie_ une
c'est-à-dire notre corps lui-même et les corps exté-
idée complète. Mais sa faiblesse ne peut y parvenir.
rieurs, nos idées n'existent que par l'existence de ces
Nous avons bien une idée adéquate de l'essence de Dieu;
affections, laquelle présuppose elle-même celle de notre
mais l'infinité des attributs par lesquels cette essence se
corps. S'il arrivait donc que notre corps vînt à être
développe, et l'infinitZ des modes de ces attributs, nous
supprimé, sa suppression, entraînant celle des affections,
échappent; de ces attributs, deux seuls nous sont acces-
entraînerait également celle de toute nos idées ; et
sibles, et nous ne connaissons qu'une faible partie des
comme notre âme est la collection des idées qui sont en
modes mêmes de ces deux attributs. L'idée complète
nous, notre âme serait par là même entièrement anéan-
de Dieu serait la science universelle, car Dieu contient
tie. Il suit de là que, chez . tous les hommes qui n'ont
tout ce qui est et peut être; mais cette science n'existe
que des idées particulières ou de perception, la mort de
qu'en Dieu, car lui seul se connaît complètement.
Filme résulte de celle du corPs et en est la conséquence
Telle est, messieurs, la voie tracée à l'homme par
nécessaire ; en sorte que, pour eux, il n'y a aucune im-
Spinosa pour arriver à la plus haute perfection et à la
mortalité possible.
plus haute félicité possibles. Vous voyez qu'elle est en
Mais faites que du sein de ces idées particulières
même temps celle que l'esprit doit suivre pour arriver
vous dégagiez par le travail intellectuel les idées géné-
à la plus haute science possible, et cela devait être,
rales qui y sont impliquées, et rendiez ainsi visible pour
puisque, d'après Spinosa, l'âme se composant d'idées
vous ce qui est au fond de
tous les objets et de tous les
la science et la perfection de l'âme sont ce point de
ph énomènes particuliers, savoir l'essence des choses, ou
vue une seule et même chose. La logique et la morale
les attributs de Dieu qu'il nous est donné de concevoir :
sont donc identifiées dans ce système; et la méthode
alor s, bien que notre corps vienne à être détruit, des
qui mène au bien est précisément celle qui mène au
Objets restent a près lui à la pensée humaine, qui conti-
vrai.
nue nt de rendre possibles certaines idées en elle. Les
Il me reste à montrer comment cettte voie est e .
idées qui composent notre âme ne s'évanouissent donc
même temps pour l'âme celle de l'immortalité. C'est le
Pas toutes avec le corps dans cette hypothèse ; une par-
peut-être le point de vue le plus singulier et le Plus
tie se ulement de notre âme disparaît, celle qui repré-
s
original de ce vaste système; ce sera le dernier (Vele
entait les choses particulières ; l'autre subsiste et survit.
toucherai.
Mais allez plus loin, et supposez que de l'idée des at-
Je vous l'ai .déjà dit bien des fois, messien •s, la c°11;
tri buts de Dieu vous vous soyez élevé à l'idée de Dieu
ui-mérne
dition de toute idée c'est d'avoir un objet ; l'idée n'ens
voilà un objet éternel, infini, immuable pour
la
qu'une représentation, sans objet représenté il n'Y au 'ai
Pensée humaine, qui reste éternellement pour elle
d'idée. Il suit rigoureusedient de ce principe qu,
mati ère d'idées, et d'idées adéquates et nombreuses ;
a
car du
longtemps que nos idées ne représentent que les efles
se in de l'idée de Dieu en sortent une foule d'au-
tions de notre corps et ce qu'impliquent ces affection
tres qu'elle contient, et qui se multiplient à mesure
186
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
187
qu'on la contemple plus longtemps. De là donc une
,entent les choses individuelles et particulières, et qui
foule d'idées qui restent possibles même après la mort
;ont toutes inadéquates et confuses; l'autre immortelle,
du corps, et une quantité d'existence pour l'âme, inae..
composée d'idées adéquates et claires, qui représentent
cessible à toute destruction et à toute altération.
les choses qui ne passent pas, c'est-à-dire les attributs
Mais de qui dépend-il qu'il en soit ainsi à l'henre de
de Dieu, et Dieu lui-même. Dans un moment quelcon-
notre mort? de nous, messieurs, puisqu'il dépend de
que, notre réalité, notre perfection, notre bonheur, sont
nous de détourner notre pensée des choses particulières,
toujours en raison directe de la quantité de ces der-
pour l'élever aux choses générales et l'y attacher. Notre
nières idées, et en raison inverse de la quantité des
immortalité dépend donc de nous ; elle est un fruit de
autres. Notre perfection, notre bonheur, notre réa-
la vertu, comme la perfection, comme le bonheur.
lité, croissent donc avec la somme de nos idées adé-
C'est à nous de créer, pour ainsi dire, durant cette
quates; et, comme cet accroissement dépend de notre
vie un objet de pensée autre que notre corps et que
vertu, notre quantité d'existence pendant la vie, et notre
tous les corps qui nous entourent, objet qui reste quand
immortalité après, en dépendent ; en poursuivant notre
notre corps disparaîtra, et avec lui la possibilité des
fin, nous augmentons donc non-seulement notre bon-
affections, et avec ces affections la possibilité de per-
heur et notre perfection, mais la somme et la durée de
cevoir les autres corps qui nous entourent; et nous
notre existence.
y parviendrons, si nous détournons ' notre pensée des
Tels sont, messieurs, quelques-uns des principaux
choses qui passent, pour les porter sur celles qui, exis-
points de la doctrine morale de Spinosa. Je crois devoir
tant éternellement, demeureront toujours, et, en de-
le rappeler encore, je ne suis pas capable de mettre
murant toujours, feront demeurer avec elles une partie
d'accord cette partie de ses opinions avec les principes
de notre âme, c'est-à-dire quelques-unes des idées qui
qu'il a professés sur Dieu et sur l'homme et que je vous
la composent.
si exposés dans la dernière leçon. Mais ce qu'il y a de
Telle est, messieurs, la singulière opinion de Spinosa
certai n, c'est que ces cieux parties de son système ce-
sur l'immortalité de l'âme, et vous voyez
e
combien/ la
xistent, et j'ai dû vous donner une idée de la seconde
co
possibilité de diriger son esprit une fois admise, elle est
mme de la première, afin de ne pas laisser'incom-
conséquente à sa doctrine. Il en résulte que les âmes
Piè te cette rapide exposition. Il le fallait d'ailleurs pour
humaines ont une réalité très-inégale et qui varie avec
vous p
no
réparer à l'intelligence du droit naturel de Spi-
la nature comme avec le nombre des idées qui les cote
que je vous exposerai plus tard, et pour vous ex-
posent. Les âmes entièrement composées d'idées
pliquer comment il y a un droit naturel clans la doctrine
Pant
médiates n'ont qu'une très-faible réalité et périront avec
héiste la plus vaste, la plus absolue, et, malgré la
contra
le corps. Quant aux autres, la somme des idées qu i les'
diction que nous y avons constatée, la plus ri-
constituent se trouve à chaque instant partagée en deux
g°,,t1rellse qui ait jamais été élevée par la main d'un
parties : l'une périssable, composée des idées qui rePe6'.
Philosophe.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
189
188
SEPTIÈME LEÇON.
éisme;. et tout panthéiste, qui les méconnaît ou les
panth
J'en ai fini, messieurs, avec la forme particulièr e que dénie, ou ne comprend pas son opinion, ou lui est
Spinosa a donnée au panthéisme; mais j'oublierais le
volontairement infidèle.
but primitif et principal de cette exposition, si, avant
A insi, là où le panthéisme arrive à la pratique,
de passer à d'autres systèmes, je ne dégageais pas de
omme clans l'Inde par exemple, il mène droit ou à la
c
cette forme toute spéciale le caractère constitutif de la
passivité ou à la licence. Les hommes élevés dans cette
doctrine elle-même, et si je ne vous montrais pas,
doctrine, se considérant comme des phénomènes et tout ce
qu'en vertu de ce caractère indélébile, tout panthéisme
qu'ils peuvent faire comme des actes de Dieu, tiennent
conduit rigoureusement à la négation de toute liberté
toutes les actions pour indifférentes ; ce qui les conduit,
dans l'homme, et, par conséquent, à l'impossibilité qu'il
ou à se permettre sans remords les actions les plus détes-
existe pour lui une loi obligatoire.
tables, ou à ne pas agir et à s'abandonner avec insou-
'Un des caractères essentiels et constitutifs du pan•
dance aux mouvements de cet océan au sein duquel ils
théisme, messieurs, c'est de supprimer toutes les causes
ne sont qu'une goutte imperceptible et sans valeur. Tels
particulières et de concentrer tonie causalité dans un
sont les fruits que cette doctrine a toujours portés en
seul être, qui est Dieu. Ce caractère dérive d'un autm
Orient; et ces fruits sont légitimes ; le panthéisme ne
plus essentiel encore à tout panthéisme, et qui consiste
saurait les désavouer.
à supprimer tous les êtres particuliers pour concentrer
Vous le voyez donc, messieurs,,j'ai eu raison de clas-
l'existence tout. entière dans un seul être, qui est Dieu.
erle système panthéiste parmi ceux qui rendent im-
S'il n'y a qu'une seule substance, il n'y 'a. qu'une seule
possible apriori l'existence d'une loi obligatoire pour
cause; car, hors de la substance, il ne peut y avoir que
l'homme; et s'il suffisait. qu'une doctrine arrivât rigou-
des phénomènes, et les phénomènes peuvent trans-
reusement à cette conséquence pour être démontrée
mettre l'acte, ils ne sauraient le produire. Tout Pan'
russe, le panthéisme serait condamné. Mérite- y-il réel-
théisme, posant donc en principe qu'il n'y a qu'un
lement de l'être, messieurs ? Comme la doctrine de la
être et une cause, et que l'univers entier n'est qu'un
né'essi lé, comme le mysticisme, le panthéisme repose-
vaste phénomène, concentre nécessairement en Dieu
l'il sur une erreur ? Cela est incontestable à mes yeux,
toute liberté, si toutefois il la lui accorde, et la dénie
quel ques mots nie suffiront pour vous indiquer le
nécessairement à tout le reste. L'homme et tous les
Peint de d épart. de cette doctrine dans la nature humaine,
et
êtres qui peuplent la création perdent donc leur qualité
vice
son
d'êtres et de causes, et ne sont. plus que des attributs un
11 Y a en nous deux espèces de connaissances, qui
'Drivent
des actes de la substance et de la cause divine. Dépouille
nt de deux sources distinctes. Quand nous appli-
de toute causalité propre, l'homme l'est par là neer
''u°118 rios facultés perceptives à la partie de la réalité
qui est
pouvons atteindre, il
de toute liberté; par conséquent il ne peut y avo ir Pi:.
à notre portée et que nous
lui ni règle obligatoire, ni règle facultative de cnildill;11/
résulte dans notre esprit des idées ou des notions
Telles sont. les conséquences évidentes et nécessaire'
190
SEPTIÈME. LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
191
qui sont l'image de ce que nous avons observé. Del),
yerselle, absolue, sans exception possible, nous semble,
une première espèce de connaissances qui viennent de
un mot, représenter et exprimer non-seulement ce
en
l'observation, et dont le caractère est de représenter ce
qui est, mais ce qui doit être et ne peut pas ne pas être.
que l'observation a atteint, c'est-à-dire ce qui est, si
Il y a donc en nous deux espèces de connaissances et
toutes nos connaissances étaient de cette nature, nous
deux sources distinctes de connaissances : d'une part,
posséderions bien des vérités particulières et
des connaissances particulières et générales, qui repré-
même
générales, qui exprimeraient une partie de ce qui est et
sentent ce qui est, et que nous obtenons par l'observa-
de ce qui arrive, mais il est évident que nous n'en pos-
tion ; (l'autre part, des connaissances universelles et
séderions aucune qui atteignît et exprimât ce qui doit
absolues, qui représentent ce qui doit être, et qui sont
être, c'est-à-dire non-seulement pne partie de ce qui
le fruit de la raison, qui les conçoit a priori.
est et de ce qui arrive, mais tout ce qui peut être ettout
Or, messieurs, en appliquant aux vérités de cette der-
ce qui peut arriver. Or, qu'il y ait en nous des connais-
nière espèce, c'est-à-dire aux principes absolus conçus
sances dont la vérité atteigne tons les cas possibles,
n priori par notre raison ainsi qu'aux notions qu'ils
embrasse tous les temps, représente non-seulement h
contiennent, le raisonnement, qui est tout autre chose
partie de la réalité que nous avons observée, mais toute
que la raison, et en tirant de ces principes les consé-
la réalité, c'est là, messieurs, ce qui est incontestable:
quences logiques qui en dérivent, on arrive à une idée
et il ne l'est pas moins que de pareilles notions ne peu-
du monde, qui ne s'accorde nullement avec celle qu'on
vent nous avoir été données par l'observation, laquelle
en obtient quand on interroge à la fois et cette même
ne tombe jamais que sur une partie déterminée et cir-
raison concevant a priori ce qui doit être, et l'observation
conscrite de la réalité, et par conséquent -ne Peut
constatant une partie de ce qui est.
jamais produire qu'une notion particulière et limitée.
O r, c'est précisément de la première de ces cieux
m
Aussi ces notions ueiverselles sortent d'une autre
anières que procède tout philosophe panthéiste. Le
pa
source, qui est la raison. A l'occasion des faits qui s0111:
nthéiste prend les principes absolus, conçus a priori
et que notre
Pa
observation saisit, notre raison conçoit
r la raison, et les notions de cause, d'être, de temps,
tout à coup d'autres faits qui ne peuvent pas ne lies,
d'espace, etc., qui sont comprises et impliquées dans
être, et qui, ne pouvant pas ne pas être, ont toujoursdtd
Ces Principes ; puis, appliquant à ces prémisses le rai-
et seront toujours ; et de là des vérités qui ne sont lian:
sr:aallt,ittliiteeért:d:eraictn ,es t
il en. déduit logiquement ce que doit être la
tees à aucun temps, à aucun lieu, et qui s'appliquent'
compte des dépositions de
l'
le
ohese ,
tous les cas possibles. Telle' est cette vérité, par exerce.
\\ anon qui dévoile directement à tout homme une
que tout fait qui commence d'exister a une cause,
• qu'elle est.
Si
que notre raison conçoit subitement en voyant n o ;
Si c'est là le procédé du panthéisme, c'est là aussi le
Priee
se produire, et qui, une fois conçue, s'étend à tels„i,
iPe de la fausse idée qu'il nous donne des choses.
D i e u•
cas, à tous les temps, à tous les lieux, nous parait il'
eut voulu que nous connussions son ouvrage
192
SEPTIÈME LEÇON.
SYSTÈME PANTHÉISTE.
198
par la seule raison, il n'aurait pas mis en nous cette
systèmes qui on t tiré de l'analyse même des faits moraux
autre faculté qu'on appelle l'observation ; que s'il nous
des opinions qui détruisent ou qui altèrent la véritable
a donné cette dernière faculté et nous inspire d'ajouter
idée du droit naturel, je réfuterai flet au long ces sys-
foi aux notions qu'elle engendre, il faut que ces notions
tèmes : ceux-là sont, en effet, de véritables systèmes sur.
ne soient pas inutiles ; il faut qu'elles soient destinées à
le droit naturel, et, dans un cours qui a le droit naturel
entrer comme élément et à jouer quelque rôle dans la
pour objet, ils exigeront une telle réfutation : mais, à
connaissance que nous devons acquérir de la réalité; ii
l'égard des doctrines qui, comme celles que je vous
faut, en un mot, que ces notions aient pour fin de mo-
expose a présent, ne détruisent le droit naturel qu'en
difier en quelque chose celles que nous donnerait de la
vertu d'opinions extérieures aUX faits moraux, je dois
réalité le simple raisonnement appliqué aux principes
nécessairement être. plus court. Si je voulais réfuter ces
a priori conçus par la raison.
doctrines en elles-mêmes et d'une manière un peu
Or, ce concours de l'observation, le panthéisme le
digne de leur grandeur, il n'en est aucune à laquelle je
repousse ; cette correction apportée par elle au système
ne dusse consacrer plusieurs leçons, ce qui détruirait
tout idéal qui émane des données de la raison, le pan-
toutes les proportions de ce cours et prolongerait indé-
théisme la rejette : elle ne se trouve pas dans l'idée qu'il
finiment votre attente. Je dois donc, à l'égard de ces
nous donne du monde. Là est le vice, le vice radical du
systèmes, vous signaler seulement les conséquences
panthéisme ; et, quand on veut l'attaquer, c'est là qu'il
morales qu'ils impliquent, puis, après avoir dégagé
faut frapper el; non ailleurs. 11 faut chercher en quelles
eposent, me nette l'idée fondamentale sur laquelle ils
nt,
contradictions il se met avec l'observation et de quel
r
me borner à vous indiquer le vice de cette
droit il la méprise ; et, si ce droit de la mépriser il ne l'a
idée et le point précis par où elle est infidèle à la vérité
pas, et, si la correction que l'observation ferait aux idées
des choses. C'est dans ces limites que j'ai renfermé
pures de la raison il ne l'admet pas, nous avons le
toutes mes observations sur le système de la nécessité et
droit de lui dire qu'il n'interroge pas l'intelligence
sur le système • mystique ; c'est aussi dans les mêmes
humaine tout entière, mais que, la mutilant, il demande
limites que j'ai d à renfermer les remarques que je viens
à une de ses facultés une image du inonde que Peut
de VOUS soumettre sur le système panthéiste.
seule donner fidèlement le concours de toutes les l'uni'
Je ne veux pas terminer cette leçon, messieurs, sans
tés mises en nous pour le connaître. Je nie- borne à
m'excuser de vous avoir retenus aussi longtemps sur des
cette simple observation ; c'est dans cette voie qu'il faut
“Iées aussi subtiles que celles qui composent le système
entrer, c'est par là qu'il faut prendre le panthéisme,
de
: mais on parle tant de ce système, il est
quand on veut le réfuter.
cité si souvent par des gens qui n'ont jamais ouvert les
Telle est, messieurs, et je vous en demande pare:
u vrac
• me
bes de ce grand métaphysicien, que j'ai été bien aise
toute la réfutation que le plan de • ce cours me po-
de Profiter de l'occasion qui m'était offerte d'en donner
de vous donner du panthéisme. Quand j'arrivera!
triée à ceux qui veulent bien suivre mes leçons dans
— 13
194 SEPTIÈME LEÇON..--- SYSTÈME PANTHÉISTE.
cette Faculté. Ils verront, par cette esquisse très-réduite.
et cependant si compliquée encore et si difficile à saisir,
combien on est léger lorsque l'on atteste Spinosa à tout
propos et avec une confiance si entière. Je déclare que
je ne connais rien de plus difficile en métaphysique
que de se faire une idée précise du système exposé
HUITIÈME LEÇON.
dans l'Éthique de Spinosa ; et, si l'on me demandait une
exposition détaillée et complète de ce système, ce ne
serait pas quelques leçons, mais un cours de six mois
SYSTÈME SCEPTIQUE.
qu'il me faudrait pour la donner.
MESSIEURS,
Dans les deux précédentes leçons, je vous ai montré
le système panthéiste sous la forme que lui a donnée
Spinosa ; puis, écartant ce que cette forme a de particu-
lier, j'ai essayé de dégager les principes essentiels et
fondamentaux de ce système, et de vous montrer, d'une
CQ1.5F
part, comment ces principes sapent toute morale, et, de
l'autre, quel est le vice radical qui autorise la saine phi-
losophie à les rejeter. J'en ai donc fini avec le pan-
théisme, messieurs, et en commençant cette leçon je
puis arriver immédiatement au système sceptique, le
quatrième et le dernier de ceux que je dois examiner.
11 n'est pas dans la nature des races occidentales,
messieurs, de mépriser la réalité et de lui substituer fa-
cilement les pures conceptions de la raison, ou les rêves
chimériques de l'imagination ; les races européennes
sont douées, en général, d'un esprit positif, exact, ob-
servateur..
il n'en est pas de même des races orientales :
des dis positions contraires les inclinent davantage au
mysticisme et au panthéisme. Le sceptisme a donc
pris
i comparativement dans le développement de la phi -
°s°Pn ie européenne, depuis sa naissance en Grèce jus-
196
HUITIÈME LEÇON.
I
SYSTÈME SCEPTIQUE.
197
qu'à nos jours, une place beaucoup plus grande que le
infidèle. Tout effort de ceux qui veulent établir que
panthéisme ; et tandis que ce développement n'a donné à,
nous ne savons rien de certain doit donc tendre, et ten-
ce dernier système qu'un nombre assez limité de parti.
dre uniquement, à montrer que la connaissance hu-
sans, il a produit une multitude incroyable de scepti-
maine n'est pas une représentation fidèle de son objet ;
ques. D'un autre côté, il n'y a qu'une manière d'être
et ceux qui veulent maintenir la certitude des connais-
panthéiste, mais il y en a mille d'être sceptique. En ef-
sances humaines doivent s'efforcer de prouver le con-
fet, on peut attaquer la certitude de la connaissance hu-
traire.
maine de mille façons différentes, et, satisfait de celle
Te] est le champ de bataille sur lequel le scepticisme
qu'on a rencontr ée, se croire victorieux et en conclure
et le dogmatisme se rencontrent. Tout entre eux se ré-
le scepticisme. Par ces deux raisons, l'exposition com-
duit a cette question : u La connaissance humaine est-
plète des bases du scepticisme, telles qu'elles ont été po-
elle ou n'est-elle pas une représentation fidèle de la
sées depuis deux mille ans dans la philosophie euro-
réalité? » et, comme dans tout acte de la faculté de con-
péenne, est une entreprise infiniment moins simple, et
naître il. y a trois choses, la connaissance elle-même, le
qui exigerait infiniment plus de détails, que celle que je
sujet qui l'obtient, et l'objet qu'elle représente, la pré-
vous ai donnée du système panthéiste. Je vais néanmoins
tention des doctrines sceptiques a été de prouver, par la
chercher dans cette leçon à résumer d'une manière ra-
triple analyse et de la connaissance humaine et de la
pide et concise, non pas tous les arguments des scepti-
réalité qu'elle représente et de l'intelligence qui l'ob-
ques contre la certitude des connaissances humaines,
qu 'il oenst. impossible de résoudre affirmativement
mais les principaux chefs auxquels tous ces arguments
cette question
se rapportent. Je vous prie, messieurs, de vouloir bien
La nature de la connaissance, la nature de l'objet de
me suivre avec quelque attention.
la con
r
naissance, et la nature du sujet de la connaissance,
La connaissance humaine est quelque chose d'inte
telles s ont les trois sources d'où doivent nécessairement
-médiaire entre l'esprit qui connaît et la réalité qui est
découler, et d'où découlent effectivement, tous les argu-
connue ; elle est, en d'autres termes, Id. représentation,
ments sceptiques. Vous allez voir tous ces arguments se
l'image de la réalité dans notre intelligence. Jl y a done
dérouler l'un après l'autre sous ces trois chefs : je me
trois choses à distinguer dans le fait de connaître : le.
bo
nce
rnerai aux principaux, et je commencerai par ceux
sujet de la connaissance, c'est-à-dire l'intellige
qui
qui dérivent de la nature même de la connaissance.
l'obtient ; l'objet de la connaissance, c'est-à-dire la réa-
Le pr
con-
emier défaut de la connaissance humaine, mes-
lité qu'elle représente à l'intelligence ; et enfin la
sieurs, c'est d'être incomplète, et ce défaut est incon-
naissance elle-même, qui est la représentation, dan'
testabl e. P ersonne, en effet, n'a jamais eu la témérité de
l'esprit, de la réalité qui n'y est pas. Cela posé, la cors
croire ou d'affirmer qu'il fût donné à l'homme d'arriver
naissance est vraie, si elle est la représentatio n fidèle.ie
ti un e science complète des choses; cela est évidem-
l'objet ; elle est fausse, si elle en est la représentai°l
ineni imp ossible; c'est une ambition à laquelle l'huma-
198
HUITIÈME LEÇON.-
SYSTÈME SCEPTIQUE.
199
nité renonce sans effort. Il y a plus : elle reconnaît
de l'enfance à la jeunesse, de la jeunesse à l'age mûr, de
sans peine que ce qu'il lui est donné de connaître n'est
Mage inu'r à la vieillesse, d'année en année, de mois en
que bien peu de chose auprès de ce qu'elle ignorera
mois, de semaine en semaine, ses opinions s'altèrent, se
toujours, et qu'ainsi sa connaissance est très-incom-
modifient, se transforment en tout et sur tout : en sorte
plète.
qu'il y a mobilité dans l'individu comme dans la collec-
Or, si la connaissance humaine est nécessairement
tion, et dans la collection comme dans le tout.
incomplète et très-incomplète, quelle foi mérite cette
Ce n'est pas tout, messieurs ; cette mobilité des opi-
connaissance ? Ne faut-il pas, pour que chaque élément
nions humaines dans le temps devient, si je puis parler
d'une connaissance soit parfaitement conçu et compris;
ainsi, diversité clans l'espace. Prenez l'humanité dans
que tous les autres éléments de la même connaissance
un siècle donné, et considérez-la dàns les différentes
existent dans l'intelligence? Car toute partie de la réa-
nations qui la composent : vous trouverez, sur les points
lité soutient certains rapports avec les autres ; et, quand
les plus importants, entre ces différentes nations, une
on ne connaît pas ces autres parties et les rapports qui
prodigieuse diversité d'opinions ; vous verrez que celles
les unissent avec celle qu'on connaît, on n'a de celle-ci
de l'Amérique ne pensent pas comme celles de l'Europe,
qu'une connaissance inexacte, connaissance, par consé-
ni celles de l'Europe comme celles de l'Asie ; vous ver-
quent, à laquelle il est impossible de se fier. Ainsi, de
rez que des nations voisines qui ne sont séparées que
ce seul caractère que la connaissance de l'homme est in-
par un fleuve, une montagne, une ligne imaginaire,
complète découle un premier argument contre la foi
professent sur une même question des idées toutes dif-
que nous fui accordons aveuglément.
férentes; et cette diversité, vous la retrouverez dans le
Mais oublions l'imperfection de cette connaissance, et
sein de chaque nation, dans le sein même de chaque
étudions les caractères qu'elle présente ; que voyons-
famille, entre les différents individus qui la composent.
nous? Nous voyons que cette connaissance incomplète
Et ce ne sont pas seulement des nuances qui distinguent
n'a aucune fixité. Sur la même question, l'humanité
l'u ne de l'autre ces opinions qui se succèdent dans le
passe, à mesure que les siècles se succèdent, d'une opi-
temps, ou qui coexistent dans l'espace; souvent la diver-
nion à une autre, sans jamais s'arrêter à aucune. Cette
siiéva jusqu'à la contradiction. Il arrive que ce qu'on
mobilité dans les opinions de l'humanité sc retrouve
Pense en un lieu, en un siècle, est précisément le con-
dans celles de chaque nation. Ce qu'on appelle la vie
traire de ce qu'on pense en un autre lieu, en un autre
d'une nation n'est autre chose qu'une transformation
siècle. Et cependant il s'agit des mêmes questions sur la
perpétuelle de ses idées sur les choses les plus irt1P° r-
même
mêmeréalité!
tantes. Cette mobilité va plus loin encore, elle atteint
icteSiei,Ie
la connaissance humaine, clans son développement
l'individu comme elle atteint les nations, comme elle a t
Laturel , présente à l'observateur un semblable spec-
-teint l'humanité; quelque courte que soit la vie, quelque
s'ensuit-il, messieurs? Ne s'ensuit-il pas ri-
g•our
rapide que soit le passage de l'homme sur cette terre,
eu sement que cette réalité, qui est l'objet de la con-
200
HUITIÈME LEçoN.
SYSTÈME SCEPTIQUE.
'201
naissance, et que, pour être vraie, la connaissance doit
de plus mobile, de plus variable. En effet, vous savez à
représenter fidèlement, apparait diversement, contra.
quelles modifications, à quelles transformations perpé-
dictoirem.ent aux intelligences humaines , selon les
tuelles sont soumis tous les corps, tous les êtres animés
temps, les lieux, les circonstances, les individus ? Or , à
ou inanimés qui peuplent cette vaste création. Il n'y e
laquelle de ces empreintes, à laquelle de ces représen.
pas un corps qui ne subisse incessamment l'action de
talions de la réalité, donnerons-nous le nom de vérité?
mille causes différentes, lesquelles, de minute en minute,
A laquelle nous confierons-nous? Croirai-je sur tel point
de semaine en semaine, de mois en mois, d'année en an-
à l'opinion qu'avaient les Grecs, ou à celle qu'ont eue
née, l'altèrent, le changent, le transforment, ne le laissent
les Romains, ou à celle que nous avons? préférerais-je,
pas un seul moment le même. Cette surface des objets
sur tel autre, notre opinion à celle des Chinois, ou celle
que nous saisissons n'est donc point un objet stable et
des Chinois à celle des sauvages de l'Amérique? Toutes
permanent. Loin de là, messieurs, c'est une chose qui
ces opinions ne sont-elles pas également des connais-
coule et ne reste pas, c'est un flot qui succède à un flot,
sances humaines? :N'existent-elles pas également dans
une apparence fugitive qu'une autre remplace pour être
des intelligences humaines? A quel titre préférerai-je
remplacée à son tour. Et que peut. représenter une con-
celle-ci à celle-là? A quel titre accorderais-je ma foi 'd
naissance donnée par l'observation, sinon l'une de ces
l'une, et la refuserais-je à toutes les autres? Il n'y a évi-
apparences éphémères? Le lendemain du jour où nous
demment aucun motif légitime de choisir et pourtant
l'avons acquise, l'heure qui suit celle où nous l'avons
je ne puis croire qu'à cette condition. Donc je n'ai pas
obtenue, la minute qui succède à celle où nous l'avons
le droit de croire, donc je ne dois pas croire.
formée, cette connaissance ne représente donc plus rien
En passant maintenant, messieurs, du spectacle que
qui subsiste et qui soit. La notion acquise et déposée
nous offre la connaissance humaine à l'objet même de
dans notre esprit ne peut être fidèle qu'au moment
cette connaissance, les motifs de doute ne sont pas
même où. elle est acquise; le moment suivant elle cesse
moins puissants.
de l'être; car la chose qui en fut le type est déjà passée,
En effet, l'objet de la connaissance, ou la réalité, se
une autre lui a déjà succédé.
compose d'une partie que l'observation saisit et bine
Et s'il en est ainsi de la connaissance de la surface
autre qu'elle ne saisit pas ; la surface se montre à nos
qui se montre à nos yeux, que doit-il en être de celle du
yeux, mais la surface seulement; le fond leur échappe'
fond qui leur échappe? On ne peut expliquer l'acqui-
Il y a donc deux éléments, si je puis parler
sit ion de cette dernière connaissance que de deux ma-
dans l'objet de la connaissance : l'élément appa rent el
nières : ou nous la concluons de celle de la surface, ou
l'élément caché, la surface et le fond, les qualités e t les
notre raison la conçoit h priori. Admettons la première
effets d'une part, la substance et les causes de l'autr e '
m
•
anière, messieurs ; est-ce, je vous le demande, une
Or, de ces deux éléments, celui que nous atteignons'
Co nclusion légitime que celle qui se tire de la partie va-
la surface, est ce qu'il y a au monde de plus changeant'
riable, accessoire, d'une chose à ]a partie fixe et princi-
202
HUITIÈME LEÇON.
SYSTÈME SCEPTIQUE
203
pale de Cette chose ? Car ce que nous observons de la
d'une manière solide la certitude de cette partie de la
réalité n'en est pas seulement la moindre partie, c'en est
connaissance de la réalité ; et, comme la partie qui re-
encore la partie la moins importante, la partie essen-
présente la surface, et qui dérive immédiatement de
tiellement secondaire. Que sont les qualités comparati_
l'observation, est sujette à des objections non moins
vement à la substance ; les effets comparativement
accablantes, il s'ensuit que l'objet de la connaissance,
à h
cause ; le fini, le passé, le variable, comparativement
bien analysé, loin de conduire à une preuve convain-
à l'infini, au durable, à l'immuable? Évidemment les
cante que la connaissance humaine est vraie, semble en
prémisses du raisonnement ne peuvent contenir, ne peu-
fournir mille, au contraire, qu'elle ne saurait être fidèle,
vent rendre légitimement les conséquences qu'on pré-
et qu'on ne doit pas, et qu'on ne peut pas y croire.
tend en tirer. liais ces prémisses elles-mêmes, les avons-
Mais, messieurs, ces objections ne sont rien, si je
nous ? ne venons-nous pas de voir que nous n'avions,
puis parler ainsi, auprès de celles que le scepticisme a
que nous ne pouvions avoir aucune connaissance véri-
tirées de la nature même de l'intelligence ou du sujet
table de la surface des choses; que celle que nous pen-
qui connaît.
sions en avoir ne représentait déjà plus rien au moment
Nous venons de voir, messieurs, en analysant l'objet
où nous venions de l'acquérir? Quand donc les préten-
de la connaissance, que cet objet n'est pas une chose
dues prémisses du raisonnement seraient-suftisantes, il
fixe, mais essectiellement mobile et variable. Ce qui peut
resterait vrai de dire que nous ne les avons pas.
être dit de l'objet de la connaissance, peut être dit, avec
Si, au contraire, nous concevons a priori la partie de
bien plus de raison encore, du sujet de la connaissance,
la réalité qui échappe à l'observation, quelle est l'auto-
c'est-à-dire de l'homme. Et, en effet, à ne prendre
rité d'une pareille conception ? Qu'est-ce autre chose
l'homme que comme un corps, toute cette transforma-
qu'une divination, qu'une présomption, quelque chose
tion perpétuelle, tous ces mouvements éternels de fluc-
dont il est impossible de démontrer l'exactitude et l'au-
tuation qui se remarquent dans les choses extérieures,
torité? Quand ma raison conçoit nécessairement ce que
se remarquent en lui: le corps humain n'est pas deux
mon observation n'atteint pas, quand elle s'en forme
m inutes de suite identiquement le même ; des particules
une idée qu'elle ne peut pas ne pas s'en former, une
qui le composent, à chaque moment quelques-unes s'en
idée fatale, une idée irrésistible, j'en conclus instincts-
vont et sont remplacées par d'autres ; et pourtant ce
veinent, il est vrai, que cette idée représente fidèlement
corp s, qui se renouvelle sans cesse, est l'instrument de
la réalité des choses ; mais où est la preuve, où est l'au-
la connaissance ; en sorte que, quand il change, l'appa-
torité qui le démontre? Singulier raisonnement qui co n
reil des sens change ; et il suffit que l'appareil des sens
-clut la vérité d'une idée de sa fatalité, de l'aveuglement
se modifie pour que la connaissance en soit affectée,
instinctif qui l'a engendrée t Soit donc que l'intelligence
alors même que l'intelligence resterait immuable.
humaine conclue le fond des choses de la surface, soit
Mais tant s'en faut qu'il en soit ainsi ; une foule de
qu'elle le conçoive
circ
a priori, il est impossible d'établir
onstances, une multitude d'actions diverses tendent
SYSTÈME SCEPTIQUE.
205
204
HUITIÈME LEÇON.
.e exceptionnelle, c'est que le plus grand nombre
à la modifier aussi bien que le corps lui-même. L'homme
n1111181
hommes voit autrement. Mais la majorité n'est pas
varie par l'âge il n'est ni intellectuellement ni physi,
des
quement le même jeune que vieux, enfant qu'homme
un criteriun?. de vérité; et d'ailleurs ce crelerium ne ser-
virait à rien pour décider entre les idées du sommeil et
mûr; il varie, et son intelligence avec lui, par la mata.
die et par la santé : un homme malade ne voit pas les
celles de la veille.
Indépendamment de ces causes de variation qui, en
choses de la même manière qu'un homme bien portant,
modifiant le sujet, modifient la connaissance, il y en a
tout le monde le sait ; et entre ces deux états extrêmes,
une foule d'autres qui influent d'une manière non
il existe une multitude infinie de dispositions intermé-
moins évidente sur toutes les idées et sur toutes les
diaires, qui en engendrent d'analogues dans l'intelli-
opinions que nous nous formons. Ainsi, l'éducation ne
gence, et qui, faisant varier la couleur du prisme à travers
détermine-t-elle pas, ne contribue-t-elle pas du moins
lequel les objets sont vus, entraînent dans la connais-
pour une part considérable à déterminer les idées que
sance les mômes variations. Comment décider d'une
nous nous formons sur les matières les plus impor-
manière certaine entre les idées que nous obtenons
tantes? Ces idées, ne les recevons-nous pas, pour ainsi
pendant le sommeil et celles que nous obtenons pendant
dire, toutes faites, des personnes qui entourent notre
la vieille? Les facultés qui agissent pendant le sommeil
enfance,
ne sont-elles pas les mêmes que celles qui agissent pen-
et dont le hasard compose notre famille? Et.
que dirai-je de cette éducation plus puissante et plus
dant la veille, et, si elles sont les mômes, n'ont-elles pas
la même autorité? Et toutefois une extrême différence
vaste que celle de la famille, de cette éducation à laquelle
nous sommes
existe entre la réalité telle que nous la pensons dans
tous soumis, et que nous donnent, malgré
Un
nous et sans que nous le sentions, la religion , les lois,
cas, et la réalité telle que notre intelligence nous la
les institutions, les coutumes, les préjugés, les moeurs
montre dans l'autre? Entre ces deux images d'une Ille
de notre pays, en un mot, tout ce qui nous entoure,
chose, où est la raison de préférer l'une, de rejeter
tout ce qui forme cette atmosphère intellectuelle au sein
l'autre ? S'il existe un critûrium irréfragable, qu'on le
de laquelle notre intelligence se développe? Est-ce que
produise; mais on ne l'a pas produit, Viras plus qu'ail
tout cela ne modifie pas prodigieusement et de mille
n'en a produit un qui autorise à préférer la connais
manières différentes et les intelligences et les idées hu-
sauce de l'homme qui passe pour avoir conservé 5
mai nes, sans que la réalité soit pour rien dans ces va-
raison à la connaissance de l'homme qui passe pour
riatio ns? Et si je voulais signaler l'influence des passions
l'avoir perdue ; car, encore dans ce cas, je ne vois que
m des intérêts sur nos jugements, celle du rang et des
deux états différents de l'intelligence humaine, ell e de'
Professions, celle des conformations physiques et des
mande à quel Litre on déclare, à quel signe certain °
caractères, celle des climats, de la nourriture et de mille
reconnaît vraies les idées qu'elle obtient dans
e
l'un, le •
autres causes, je ferais voir que cette influence n'est ni
fausses celles qu'elle acquiert dans l'autre ? La •sell'
variée ni moins grande. Or, messieurs, toutes ces
objection qu'on puisse faire au fou, c'est qu'il voit d'une
SYSTÈME SCEPTIQUE.
207
206
HUITIÈME LEÇON.
cents, ne fasse, sur le même objet, des dépositions 'con-
variations infinies dans les idées que nous nous formons
traires; nul doute qu'il n'y ait souvent la même contradic-
de la réalité, ce n'est pas la réalité qui les produit; ce
tion entre les témoignages des différents sens. Voici donc
n'est pas elle qui met entre les idées, les notions, les
une faculté qui, étant multiple, se contredit dans cha-
jugements du fou et du sage, de l'homme malade et de
cun de ses éléments, et dont les éléments se contredisent
l'homme en bonne santé, de l'enfant et du vieillard, de
entre eux. Quelle foi peut mériter une telle faculté, et
l'idolâtre et du chrétien, du Chinois et de l'Européen, sur
auquel de ces témoignages contradictoires faut-il croire?
les mêmes choses, les différences que nous y remar-
Et puis, qui peut nous assurer que rceil voie, que l'o-
quons; car la réalité reste la même pour tous. C'est donc
reille entende, que le tact sente de la même façon, chez
uniquement la mobilité du sujet même. Et comment
les différents individus humains? Ce que je vois jaune,
alors voulez-vous qu'on puisse se fier à la vérité, à la
qui ine prouve qu'un autre ne le voit pas bleu, un autre.
fidélité de ces idées?
La première condition, pour que la connaissance soit
rouge, un autre noir? Rien au monde. Car chacun de
ces mots ne signifie rien autre chose sinon que chacun
fidèle, n'est-ce pas qu'elle soit le résultat pur de l'im-
de nous voit constamment d'une certaine couleur les
pression de la réalité sur l'intelligence? il faudrait donc,
choses auxquelles il l'applique , mais nullement que
avant tout, que l'intelligence humaine fût comme un
cette couleur soit la même pour les différentes personnes
miroir toujours calme, toujours pur, dans lequel la réa-
qui se servent du mot. I1 y aurait entre nous le même
lité vint réfléchir son image. Mais si ce miroir est sou-
accord de langage, alors même que je verrais bleu ce
mis à l'action d'une foule de causes qui viennent le mo-
que
difier, et, en le modifiant, altérer de mille façons cette
vous voyez jaune. Les sens ne sont donc peut-être,
après tout, que des facultés individuelles, et dont la dé-
image, et, au lieu d'une, en former mille qui ne se res-
position est diverse chez les divers hommes ; et cepen-
semblent pas, quelle foi voulez-vous qu'inspire aucune
dant c'est sur leur déposition que repose la plus grande
de ces images ; et, quand bien même il v en aurait une
partie des connaissances qui dérivent de l'observation.
de fidèle, comment la démêler, comment la reconnaître
entre toutes les autres?
La seconde source de connaissances immédiates en
nous, la raison, n'a pas une autorité plus grande. Je
Mais, messieurs, il faut aller plus avant, il faut péné•
vous l'ai dit, messieurs, la raison ne rencontre pas les
trer par l'analyse dans les opérations de chacune desfa-
choses comme l'observation, et ne les connaît pas par-
cuités de cette intelligence que nous venons de considérer
ce qu'elles se montrent à elle. Les choses dont elle
dans son ensemble, si je puis parler ainsi, et voir si cha-
nous donne l'idée ne se montrent pas à elle. Elle ne
cune de ces facultés, prise à part, agit d'une manière r é-
croit qu'elles existent que parce qu'elle juge qu'elles
gulière qui permette de se fier aux résultats qu'elle flou!
(doiv
doiv ent
entêtre, que parce qu'elle ne peut pas concevoir
donne. Or, à commencer par les sens, tout le mondesali
qu'elles
est-ce là une preuve qu'elles
qu'ils nous trompent; aucun philosophe ne l'a contesté.
soient
existent n
exii:et ln
,
Quoi
doute que le même sens, dans des moments diff é-
réellement?
ée
parce que ma raison ne
208
HUITIÈME LEÇON.
SYSTÈME SCEPTIQUE.
200
eut pas ne pas admettre une chose, il s'ensuit que cette
d e foi aveugle sur lequel ils reposent, ces principes a
chose est réellement! Une proposition exprimera une
priori, de la raison sont susceptibles de contestation et
ni universelle de la réalité, uniquement parce que mon.
de controverse
àt r pceoreors el e!
intelligence se sentira, sans preuve et par une nécessité
Voilà s deux facultés qui sont la source de
aveugle, forcée, contrainte de l'admettre? car, c'est bien
toutes nos connaissances immédiates. Le travail
là notre unique; notre seul motif de croire à la vérité
tuel qui se fait en nous sur ces données premières ne
des principes a priori de la raison; ces principes ne se
résiste pas mieux à la critique.
pouvent pas : tous les philosophes en conviennent. Mais
On peut représenter tout ce travail par un seul mot,
croire ainsi, qu'est-ce autre chose qu'un acte de foi in-
le raisonnement. En effet, l'observation nous ayant pro-
stinctif et aveugle ? qu'est-ce autre chose que croire sans
curé certaines données sur ce qui est, et la raison nous
preuve, c'est-à-dire sans raison de croire ? Encore, si
en ayant fourni d'autres sur ce qui lui parait être néces-
on était d'accord sur le nombre et la nature de ces prin-
sairement, l'intelligence ne peut plus faire qu'une chose:
cipes auxquels on nous condamne ainsi à croire aveu-
partir de ces deux espèces de connaissances immédia-
glément! Mais non, les philosophes se sont efforcés de
tement données, comme d'une double prémisse, et en
faire le compte de ces principes ils ne se sont pas ren-
tirer des conséquences, c'est-à-dire raisonner. En ajou-
contrés dans leurs systèmes. La liste d'Aristote n'est pas
tant donc à ces prémisses les conséquences qu'en tire
la liste de Kant ; celle de Kant n'est pas celle de tel au-
le raisonnement, on a toute la connaissance humaine.
tre philosophe. On réduit cette liste et on l'étend à vo-
Or, messieurs, les données de l'observation et les don-
lonté. Il y a dans une liste des éléments qui ne se trou-
nées de la raison ayant été démontrées incertaines, et
vent pas dans l'autre; et, ce qu'il y a de pis, c'est qu'il y
de plus variables et mobiles, il est impossible que la
a lieu de contester ceux-là mêmes qui se trouvent dans
Connaissance tirée par le raisonnement de ces données
toutes. Plusieurs ont été attaqués avec un grand succès
incertaines et mobiles rie participe pas à ce double ca-
par différents philosophes. Hume a pris corps à corps
ractère, et ne soit pas elle-mème incertaine et mo-
le principe de causalité qui nous semble si évident, et,
bile. Mais le raisonnement lui-mème, en supposant
au jugement de plusieurs, a réussi à. démontrer qu'il
ces données aussi sûres et aussi fixes qu'elles le sont peu,
n'avait aucune autorité, et n'était qu'une pure D'use
le rai sonnement lui-même est un instrument faillible
de l'esprit humain. Autant en a fait Condillac, ce grand
et Variable. En effet, vous savez à merveille qu'on ne se
philosophe, à l'égard du principe des substances, de ce
trompe que trop en raisonnant, et qu'ainsi le raisonne-
principe en vertu duquel nous croyons qu'il n'y a pas
ment n'est pas une faculté infaillible; vous n'ignorez
de blancheur sans quelque chose qui soitblanc : la s ub-
Pas, non plus, que si vous" livrez les mêmes prémisses
stance d'un corps n'est, selon lui, que la collection
deux personnes, de ces prémisses identiques il est
même des qualités de ce corps. D'autres ont nié l'es•
lires-possible qu'elles tirent des conséquences d iamétra-
pace, d'autres la durée : tant,. en acceptant même l'acte
lenlen opposées. Rien n'est si facile, et l'antiquité comme
1 _ tii
210
ItUITIÈME LEÇON.
SYSTEME SCEPTIQUE.
• • 211
les temps modernes l'a reconnu, que de prouver le
n'aboutit pas à nous, faire croire ce qui n'a pas
pour et le contre, et, une thèse posée, de trouver,
méprise
pou;
la soutenir ou la combattre, (les raisonnements de rente
été, comme ferait le mensonge lui-mémo; sans compter
que, toute méprise écartée, nous n'avons d'autre ga-
force. Carnéade, et avant lui les sophistes, et depuis lui
rantie de la véracité de la mémoire que la foi que nous
tous les avocats du monde, ont réussi sans peine dans
ce jeu, qui serait impossible si le raisonnement n'était
luiaucorntosu
.
accordons.
toutes ces Taisons de douter de la certitude
pas un instrument trompeur.
Que cosi,
de nos connaissances, puisées dans la faillibilité môme
Je me lasse, messieurs, de cette, analyse .désespérante
de chacune des facultés qui nous les donnent, nous
de nos facultés, et cependant je ne puis oublier la mé-
ajoutons les causes accessoires qui viennent jeter de
moire, qui joue un rôle si important dans la formation
de nos connaissances.
nouveaux éléments d'erreur dans leur action; que si
nous tenons compte et des illusions que sème sur toutes
En effet, messieurs, la mémoire entre comme auxi-
les voies de l'intelligence l'imagination, cette folle du
liaire dans presque toutes les opérations de notre es-
logis, comme disait Malebranche, et des préoccupations
prit, et elle joue un rôle important dans l'observation et
de toute espèce qu'y répandent à pleines mains , pour
le raisonnement, qui rie procèdent que successivement.
ainsi dire, les différentes passions de notre nature si
Il suffirait donc que la mémoire fût faillible , que ses
féconde en prestiges, ne résultera-t-il pas, messieurs,
données fussent incertaines, pour que, par cela seul,
de cette multitude de raisons de douter, surgissant de
l'autorité de toutes nos-connaissances fût ébranlée. Or,
toutes parts et se fortifiant l'une par l'autre, une dé-
messieurs, qu'est-ce que la mémoire? c'est la faculté qui
monstration entière et complète -de l'incertitude des
nous représente le passé. Eh bien, qui ne sait, en pre-
connaissances humaines?
mier lieu, quelle différence il y a entre une mémoire et
Eh bien, tout cela serait faux; tous ces arguments
une autre ; combien les unes sont plus complètes, les
seraient sans fondement ; il serait vrai que chacune de
autres moins, les unes plus sûres, les autres plus failli-
nos facultés n'est sujette à aucune variation, à aucune
bles ? Quand donc la mémoire ne serait pas susceptible
erreur ; qu'elle est toujours conséquente à elle-même et
de changer les éléments du passé, c'est-à-dire de men-
ne se contredit jamais; il serait vrai qu'entre nos facul-
tir, il suffirait de cette circonstance, qu'elle peut êtr
tés il y a une harmonie parfaite, que jamais l'une ne
plus ou moins incomplète, pour infirmer la vérité
dépôse contre l'autre ; il serait vrai que nos passions et
tous les résultats intellectuels auxquels elle participe.
notre imagination ne troublent jamais ni nos raisonne-
Mais qui nous dit qu'elle ne peut mentir? N'arrive-t-il
ments, ni les vues de notre esprit; tout cela serait vrai,
pas souvent qu'elle nous représente le passé tout autre
que les partisans de la certitude des connaissances lm-
qu'il n'a été? Et que si l'on dit qu'alors elle confo
Mairies n'en seraient pas plus avancés.
et se méprend , mais qu'elle ne ment pas, nous d
En effet, par delà ce scepticisme qui se fonde sur les
manderons si le résultat n'est pas le même, et s i la
raisons déjà. très-nombreuses et très- fortes que je viens
912
HUITIÈME LEÇON.
de vous soumettre, il y en a un autre, messieurs : c'est
SYSTÈME SCEPTIQUE.
relui qui met en doute l'intelligence humaine elle-
et la réalité : chose impossible, et qui ne servirait à rien
ii
même, acceptée comme une faculté conséquente à elle.
quand elle se pourrait ; car cette faculté nouvelle tom-
même, étrangère à toute contradiction , soit dans le
berait immédiatement sous l'objection même qu'elle.
même homme, soit dans les différents individus hu-
serait appelée à. résoudre.
mains, acceptée, en un mot, comme infaillible dans le
Vous voyez, par ce résumé rapide des différentes ob-
sens que nous attachons à ce terme.
jections élevées par le scepticisme contre la vérité de la
En effet, quand les hommes, à toutes les époques,
connaissance humaine, qu'elles émanent toutes, ou du
seraient toujours arrivés aux mêmes idées sur les mê-
spectacle que nous offre la connaissance humaine, ou
mes choses; quand chaque homme, dans les différents
de la nature de l'objet, ou de celle du sujet de cette
âges et dans les différentes circonstances de sa vie, ob-
connaissance. Entre deux termes mobiles, comme l'ob-
tiendrait toujours les mêmes résultats en appliquantses
jet d'un côté et le sujet de l'autre, on ne peut obtenir
facultés aux mêmes questions ; quand, entre tous les
aucune connaissance fixe ni fidèle : elle ne saurait être
hommes d'un même pays et tous les peuples qui cou-
fixe, car, à peine acquise, son objet est déjà changé;
vrent la surface de la terre, il y aurait un accord una-
elle ne saurait être fidèle, car aucune image vraie ne
nime et parfait de sentiments et d'opinions sur toute
Peut se peindre clans un miroir agité ; et quand tout
chose, que serait-ce que tout cela? Ce serait tout sim-
cela ne serait pas, quand l'intelligence et l'objet seraient
plement la déposition de l'intelligence humaine sur la
également immuables, il resterait toujours à savoir si
réalité; eh bien, qui nous dit que l'intelligence humaine
l'intelligence est un miroir fidèle. On aboutit donc de
n'a pas été organisée de manière à voir les choses autre-
à cette conséquence, qu'il n'y a pas de
ment qu'elles ne sont? Qui nous dit qu'elle n'a pas été faite
raison d'être assuré de la fidélité de la connaissance
pour voir carré ce qui est rond, jaune ce qui est rouge,
humaine.
bon ce qui est mauvais, vrai ce qui est taux? Que Dieu ait
Et,
Et, maintenant, quelle est l'immédiate conséquence
voulu, comme il l'a pu, organiser notre intelligence de
d'une telle opinion? Cette conséquence, messieurs, la
manière que le reflet qu'elle reçoit de la réalité soli
voici: c'est que rien ne nous assure que. ce que nous
un reflet infidèle, semblable à celui que projette dans
con sidérons comme bien soit bien, que ce que nous
une eau agitée la forme d'un objet qui s'y réfléchit, c'en
considérons comme mal soit mal, que ce que nous con-
est assez, messieurs : par cette simple hypothèse, toute
sidérons comme obligatoire soit obligatoire, que ce que
la connaissance humaine est frappée d'incertitude, e
lieus considérons comme défendu soit défendu. Aucune
d'une incertitude irremédiable : car à cette dernière
autre conséquence ne saurait être plus immédiatement
objection du scepticisme il n'y a aucune réponse pos-
et plus évidemment renfermée dans son principe que
sible; d faudrait pour la résoudre qu'il s'élevât dans
Bel le-là. Donc le scepticisme va droit à détruire toute
l'homme une faculté tlui jugeât entre son intelligence
" r orale et tout droit. Pour les sceptiques, il n'y a pas
ins de vérités morales qu'il n'y a de vérités mathéma-
214
HUITIÈME LEÇON.
SYSTÈME SCEPTIQUE.
2 t 5
tiques ou physiques: toute vérité disparaît, quand tout
le bien et le mal; que le bien et le mal n'étaient autre
moyen de la distinguer de l'erreur est déclaré impos-
chose que des effets de la loi; que c'était elle qui en
sible.
déterminait la nature dans le plus grand intérêt du lé-.
Cette conséquence admise, il reste pourtant aux scep-
gislateur ou de la société.
tiques une chose à expliquer : c'est l'existence de ces
Cette conséquence, rigoureuse aux yeux de la raison,
idées de bien et de mal, de juste et d'injuste, de choses
a donc paru telle à tou les les époques. Plus d'un scep-
permises et de choses défendues, qui se rencontrent.
tique de l'antiquité semble avoir joint la pratique à la.
dans l'esprit de tous les hommes. Les sceptiques expli-
doctrine; du moins il y a des traces de faits qui le prou-
quent ces idées de différentes façons, qui ne contredi-
vent. Ainsi, on raconte des choses merveilleuses de l'in-
sent pas du tout leur système.
différence complète de Pyrrhon en matière de bien et
Les anciens sceptiques, en général, considéraient ces
de mal; et, comme il portait celte indifférence en toute
idées comme une invention des législateurs, destinée à
espèce de choses, ce n'était pas en lui immoralité, mais
suppléer à l'impuissance des lois et à retenir ceux qui
conséquence à ses principes. Dans les autres écoles scep-
ne pouvaient l'être par la crainte des châtiments qu'elles
tiques, le scepticisme a conduit en général à la morale du
imposent. Le plus grand sceptique des temps modernes,
plaisir, qui n'en est pas une; et ce résultat est tout sim-
Hume, prétend qu'elles sont en nous le résultat d'un
ple: quand il n'y a plus ni vrai ni faux, il y a encore
sens intérieur qui, mis en rapport avec les actions hu-
des sensations douces et pénibles, et, faute du meilleur
maines, est agréablement affecté par les unes , désa-
Parti qu'on ignore, on prend le plus agréable, que la
gréablement affecté par les autres , comme le goût ou
sensibilité indique toujours.
l'odorat par les saveurs et les odeurs. C'est en vertu
de ces impressions que nous qualifions les actions de
bonnes ou de mauvaises, que nous aimons les unes,
que nous haïsons les autres, et que nous sommes pop''
tés à préférer les premières aux secondes. On voit que
cette explication ne rétablit pas plus l'obligation morale
que celle de l'antiquité, et qu'elle n'est pas moins en
harmonie avec toutes les conséquences du scepticisnle•
Il n'y a pas à ma connaissance un seul sceptiqu e de
l'antiquité qui n'ait tiré du scepticisme les conséquences
morales que je viens de lui assigner. Les sophistes et,
avec eux, ArchelaUs, Aristippe, Arcésilas, :Pyrrhon, Car
néade, Sextus Empiricus, ces grands sceptiques, ont toue
professé qu'il n'y avait aucune distinction certaine entre
tilt
.‘„
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
217
là que se rencontrent les seules qui soient véritablement
irréfutabl es ; c'est donc par celles-là, messieurs, que je
erise,nic)eorua .
pour biencomprendre et la nature, et la force,
et le vice de ces objections, une chose est indispensable,
NEUVIÈME LECON.
c'est que vous ayez une idée nette du jeu de l'intelli-
gence humaine dans l'acquisition de la connaissance.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
Faute d'une telle idée, vous ne pourriez saisir que très-
imparfaitement les objections des sceptiques et les ré-
ponses que j'opposerai à ces objections. Je vais d'abord
Ma dernière leçon, messieurs, a eu deux objets:le
vous exposer en peu de mots de quelle manière et par
premier, de vous faire connaître les bases du système
quelles facultés toutes nos connaissances sont acquises,
sceptique; le second, de vous montrer comment cosys-
et vous dévoiler rapidement tout le mécanisme de cette
tème, qui ébranle toute chose, ébranle aussi l'obligation
merveilleuse opération dont la connaissance humaine
morale, fondement du droit naturel. Une dernière tâche
est le résultat. Cette exposition sera le résumé de bien
me reste à remplir : je ne dois point abandonner la.doc-
des observations et de bien des réflexions sur l'intelli-
bine sceptique sans vous en indiquer les vices. Je con-
gence humaine. J'espère néanmoins qu'elle sera claire
sacrerai donc cette leçon à la réfutation du scepticisme.
comme le sont toutes choses vraies.
Cette réfutation sera rapide comme l'exposition qui l'a
Quelque nombreuses et quelque variées que puissent
précédée. Développée, elle serait infinie. Je ne prendrai
étre les connaissances humaines, elles se rattachent
donc point corps à corps les différents motifs de doute
toutes à deux espèces de notions : les unes élémentaires,
proposés par le scepticisme; je me bornerai à vous in'
qui nous sont immédiatement données: les autres se-
cliquer les voies générales d'une réfutation de ce sYs-
condaires, et qui sont tirées ultérieurement des pre-
tème. La matière est subtile et compliquée ; je vous Prie
miè res. Notre esprit comprend donc aussi cieux ordres
de me suivre avec attention.
d e facultés : les unes qui atteignent immédiatement la
Je vous l'ai
messieurs, tous les motifs de doue
réalité, et qui y pulsent cette classe de notions que j'ap-
invoqués par les sceptiques sont tirés ou de la natu r .
Pelle él émentaires; les autres qui, en s'appliquant à ces
de la connaissance humaine, ou de celle du suj et (111;
enoontinoanisssarie
élémentaires
aie
esnetcaoir
nedsurtise. fois acquises, en tirent les
connaît, ou de celle de l'objet connu. Il n'y a P°1,11e
d'objection sceptique qui ne vienne se rallier à fan
Toutes les notions élémentaires qui sont dans notre
es
trois catégories. Or, de ces trois espèces crel:::
Prit d érivent de ces deux seules sources, l'observation
et la raison.
lions, celles qui dérivent de la nature du sujet sont
comparaison les plus graves : c'est même parmi Celle`
Tous savez, messieurs, que la réalité tout entière ne
218
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
219
se montre point à nous, et que nous n'en voyons qu'une
conviennen t et ne s'appliquent qu'à cette partie de la
très-faible partie, celle avec laquelle nous sommes
réalité, et ne peuvent jamais, par conséquent, dépasser
contact. Cette portion de la réalité, qui nous est visible,
une faculté existe en nous qui a la propriété de s'y ap-
unTeeclelerstasionnet messieurs,
neésrsaileitur
é. s, les deux espèces de notions
pliquer et de la connaître. Cette faculté est l'observation,
élémentaires qui pénètrent dans notre esprit. Ces deux
et on appelle notions empiriques les connaissances
classes de notions comprennent et embrassent tous les
qu'elle nous donne. Ces notions représentent unique-
matériaux de la connaissance humaine. Il ne peut pas
ment dans notre esprit. ce que notre esprit a observé,
y avoir, il n'y a pas, dans la connaissance humaine,
c'est-à-dire une partie et une bien faible partie de ce
une notion élémentaire qui ne vienne ou des sens et de
qui est. Elles forment la première classe des notions élé-
la conscience observant ce qui est, ou de la raison con-
mentaires de l'intelligence humaine, et j'aurai acheVé
cevant ce qui doit être.
de vous dire tout ce qu'il est nécessaire que vous en sa-
Une remarque importante mérite de trouver place
chiez quand je vous aurai rappelé que l'observation a
ici : c'est que la raison ne s'élève aux notions qu'elle
deux applications, l'une au dehors par les sens, l'autre
introduit dans la connaissance humaine qu'à l'occasion
au dedans par la conscience, en sorte que tout ce Mie
des données de l'observation. Ainsi, pour en citer un
l'observation peut nous faire connaître se réduit à ce
exemple, il faut absolument que l'observation rencon-
que nos sens perçoivent hors de nous, et notre con-
tre, dans la partie de la réalité qui nous est visible, un
science en nous.
fait qui commence d'exister, pour que notre raison s'é-
Mais ce ne sont pas là, messieurs, les seules informa-
lève à cette notion absolue, que tout fait qui commence
d
tions immédiates que nous ayons sur la réalité—Inde'
'exister a une cause; ce n'est même qu'après avoir, à
pendamment de l'observation, il y a en nous une autre
son insu et sans y faire attention , appliqué dans une
faculté qui l'atteint. Cette faculté est la raison, qu i lie
feule de cas particuliers cette notion universelle secrète-
voit pas comme l'observation ce qui est, mais qui, par
ment cachée en elle, que tout à coup notre raison dé-
delà ce que l'observation saisit, conçoit ce qui doit etre
gage un jour cette notion et la conçoit sous sa forme
Univ
et ne peut pas ne pas être. De là, messieurs, une seconde
erselle. Nous disons, dans une foule de cas, en
v
classe de notions élémentaires, qu'on peut appeler i n
oyant des faits qui commencent d'exister : Ces faits
-différemment
'conceptions de la raison, vérités rationnelles;
°11t une cause, » avant de nous élever à la conception
de l
principes a priori, et dont le caractère est d'exprillier
a notion absolue et nécessaire que cette application
quelque chose qui ne peut pas ne pas être, quelque
c'est-à-dire à la conception du principe
chose, par conséquent, qui convient et s'applique à toute
,
même de causalité • de manière que, si ces notions uni-
Yer,,pit
la réalité : ce qui rend ces' notions universelles, tale
tout-:"e,s ne dérivent pas des données de l'observation.,
que les notions empiriques, ne représentant que la par-
" s'i ois elles ne naîtraient pas en nous sans ces don-
"es:
tie de la réalité qui a été saisie par l'observation,
L'observation participe donc, si je puis m'expri-
RÉPUTATION DU SCEPTICISME.
221
220
NEUVIÈME LEÇON.
deux facultés dans l'acquisition de toute connaissance
mer ainsi , à la naissance des notions universelles et
élémentaire; ce qu'il nous importe surtout de constater
absolues conçues par la raison.
ici, c'est que la connaissance élémentaire elle-même
D'un autre côté, messieurs , 'il n'y a pas une seule
dérive tout entière de ces deux seules sources.
donnée de l'observation, dans l'acquisition de laquelle la
Voilà, messieurs, comment nous sont donnés les ma-
raison n'intervienne. En effet, quel que soit l'élément
tériaux de toutes nos idées. Cela posé, une seule faculté,
de la réalité que notre observation rencontre et saisisse
lie bien prendre, opère sur ces matériaux, et en tire
soit au dedans de nous, soit au dehors, toujours, à la
toutes nos connaissances ultérieures. Cette faculté est le
pure notion qu'elle en recueille, notre raison ajoute
raisonnement; mais je distingue entre le raisonnement
quelque notion supplémentaire qui lui est propre et qui
inductif et le raisonnement déductif : le raisonnement,
vient d'elle. Ainsi, quand notre observation saisit une
en d'autres termes, a deux procédés ou deux formes,
qualité, notre intelligence n'arrive à former le jugement:
l'induction et la déduction.
„ cela est blanc, cela est rouge, » que parce que la rai-
Le procédé .le l'induction est celui-ci : plusieurs cas
son, sous cette qualité, conçoit une chose que notre ob-
particuliers analogues ayant été constatés par l'observa-
servation n'aperçoit pas, la substance, qui seule rend le
tion et recueillis par la mémoire, notre raison applique
jugement possible. Et de même l'observation a beau
à cette série d'observations analogues un principe a
nous donner la notion de deux faits qu'elle saisit, nous
priori qui est en elle, le principe que les lois de la ria-
ne pouvons pas juger que ces deux faits se succèdent,
otuises:nst, constantes ; et tout à coup ce qui n'était vrai
si la raison ne vient ajouter à la notion de ces deux faits
Pour l'observation que dans vingt, trente, quarante cas
celle d'une troisième chose que notre observation ne
observés,
devient, par l'application de ce principe, une
perçoit pas, la durée, qui seule rend possible la succes-
loi générale, qui est vraie des cas non observés, comme
sion, et dont l'idée, par conséquent, est impliquée dans
l'ob servation a trouvé qu'elle l'était de ceux qu'elle a
celle de succession. Quand à la vue d'un objet nous pro-
:°enlsetsat Des données de l'observation, et par la seule
nonçons ce jugement le plus simple de tous, cela est,
app lication à ces données d'une conception de la raison,
c'est que notre raison vient ajouter à l'idée de l'objet',
l'esprit tire une conséquence qui dépasse ces données.
que l'observation nous donne, cette autre idée, que notre
le raisonnement
raisonnement par induction. Il conduit à un
observation ne nous trompe pas, et que par conséquent
résultat dont le caractère spécial est de contenir au delà
la réalité extérieure est conforme à l'idée intérie ur .
de Ce que renfermaient les données de l'observation dont
qu'elle nous en donne. En sorte qu'il est égalemen t vrai
on le tire.
de dire, et que l'observation est l'occasion de toute non"
Le
:ette Procédé .du raisonnement par déduction est ce-
. ,
ception de la raison, et qu'aucune notion de l'obse rva-
' é tant donnée une connaissance quelconque, par-
tion n'arrive à la forme de connaissance ou de jug e
,
te , g énérale ou universelle„ la déduction tire de
a priori, cle -ment que par l'adjonction d'un élément
con naissance
cussance ce qu'elle renferme : tantôt tout ce
ajoute la raison. Mais c'en est assez sur le concour s des
RÉFUTATION DU SCEPTICISME. 223
222
NEUVIÈME LEÇON.
qu'elle renferme, et dans ce cas elle va du
fion et du raisonnement, et ces notions c'est elle seule
même au
même en changeant seulement la forme; tantôt une par,
qu i les conserve. Il n'en est pas ainsi des notions don-
nées par la raison. La mémoire n'intervient pas dans
tie seulement, et alors elle va du tout à la partie. Sinus
comparez le résultat d'un raisonnement par déduction
l'acquisition de ces notions , parce qu'elles se forment
aux prémisses d'où l'esprit l'a tiré, vous trouverez
spontanément. Elle n'intervient pas davantage dans leur
tou-
conservation, parce qu'elles n'ont pas besoin d'être con-
jours équation entre ce résultat d'une part et la totalité
servées. Comme la raison ne s'élève à ces notions que
ou une partie seulement de ces prémisses de l'autre.
parce qu'il lui est impossible de ne pas les concevoir,
C'est là le caractère spécial de toute conséquence du rai.
toutes les fois qu'elles doivent intervenir dans la forma-
sonnernent par déduction.
tion de notre connaissance cette nécessité se fait sentir,
Telles sont, messieurs, toutes les transformations
et la raison les conçoit de nouveau: il n'est donc pas be-
portantes que notre intelligence peut faire subir aux no,
soin que la mémoire les conserve. De toutes nos facultés
tions premières qui nous sont immédiatement données
intellectuelles, la raison est donc la seule qui soit indé-
par l'observation et la raison. Tout de même donc qu'il
pendante de la mémoire, et n'ait aucun besoin de son
n'existe que deux facultés, ou deux modes d'acquisition
secours.
des notions élémentaires, tout de même il n'y a que deux
modes de transformation de ces notions élémentaires en
Tels sont, messieurs, sauf une infinité de détails, les
notions ultérieures, l'induction d'une part, la déduction
résultats positifs auxquels m'ont conduit de longues étu-
des sur la grande question de l'origine et de la formation
de l'autre.
Une dernière faculté, messieurs , intervient encore
de nos connaissances. Voilà, selon moi, tout le méca-
ensistibnieen si
dellanperleéa.
dans la formation de la connaissance humaine. Cettefa•
ton intellectuelle, et vous voyez qu'il
cuité est celle qui conserve et fait durer en nous les ne.
C
tions déjà acquises : c'est la mémoire. Sans cette faculté,
ela posé, nous sommes en mesure d'examiner à quel
la connaissance humaine serait incessamment renfermée
titre la vérité de la connaissance humaine ainsi acquise
Peut être contestée, et
dans les limites du moment présent. La mémoire con-
à quel titre elle peut être défen-
d
;oget.isueNylloeeurrseossntavons de quoi cette connaissance se
serve les données successives de l'observation, et n'est
Con-
pose, et c
par elle que ces données constituent l'expérien ce. Oie
omment est formé chacun de ses éléments.
n
sleduornvcé
intervient, en outre, dans la con texture de tout raiso
erxita cbtleemveanlet uolù.,. portent les objections,
-nement : car nous n'arriverions jamais à, la conséquence'
(.. Efa d'abord, messieurs, quand l'une des quatre facultés
si nous ne nous souvenions, à chaque pas que no us f,ai,
Int concourent dans la formation de nos connaissances
sons, et des prémisses dont nous sommes partis, et des
'nt a- s'appliquer et à nous donner la notion qui lui est
intermédiaires par lesquels nous avons déjà passé.
PIonere, il est évident que nous ne croyons
mémoire intervient donc Comme auxiliaire indispense
et ne pouvons
'roire à la vérité
v tallê de cette notion qu'à une première con-
Ide dans la formation de toutes les notions de l'observa'
224
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
225
("Rion, c'est que nous ayons foi à la véracité native de
les sceptiques disent une chose incontestable
cette faculté, c'est-a-dire à sa proprié té de voir les choses
ent'c'quulP'ielr ;
est impossible de nier. C'est à cette condition que
telles qu'elles sont; car, pour peu que nous en doutions
nous croyons . Mettons donc de côté ce premier argument
il n'y a plus de vérité, plus de croyance possible pou;
général du scepticisme, auquel nous reviendrons tout à
nous. Et cependant rien ne prouve, rien ne peut prouver
l'heure, et voyons si, comme -le prétendent les scepti-
cette véracité native de nos facultés. Quand notre raison
ques, même en ne tenant point compte de cette suprême
nous dit : » cela doit être nécessairement ; » qu'est-ce
raison de douter, il serait encore impossible de croire.
qui prouve qu'il en aille dans la réalité comme elle le
C'est en effet là, messieurs, la seconde prétention des
dit? Rien absolument. Quand notre mémoire a un sou:
sceptiques : en admettant même que nos facultés aient
venir clair, précis, exempt de tout nuage, d'avoir vu telle
été faites de manière à voir les.choses telles qu'elles sont,
personne dans tel lieu, qu'est-ce qui prouve qu'elle nous
il est évident, disent-ils, qu'il n'y aurait encore aucune
montre le passé comme le passé a été ? Rien encore, ab-
possibilité de se fier aux connaissances qu'elles don-
solument rien. Quand notre observation s'appliquant
nent; car chacune de ces facultés, prise à part, est
avec attention et avec suite, nous dit : « il y a là. un ob-
sujette à se tromper, et il n'y a aucun moyen sûr
jet q.ui n'est pas rond, mais qui est carré, un objet qui
de démêler la vérité de l'erreur dans la variété de ses
n'est pas blanc, mais qui est rouge, un objet qui n'a pas
dépositions.
telle ou telle qualité, mais qui en a telle autre;» qu'est-ce
Il est inutile de vous rappeler, messieurs, comment
qui démontre que nos sens ne nous montrent pas les
les sceptiques établissent cette thèse ; je vous l'ai dit
choses autrement qu'elles ne sont? Encore une fois rien
assez au long dans la leçon précédente. Examinons
ne le démontre. Se tourmenter à chercher des preuves
donc si les raisons dont ils l'appuient sont valables.
que les facultés par lesquelles nous saisissons la réalité
C'est ce que je ne crois pas.
n'ont pas été faites pour la saisir autrement qu'elle n'est,
Et d'abord, l'argument des sceptiques suggère une
mais ont été faites pour la saisir telle qu'elle est, c'est se
première observation : c'est que, puisque les hommes
tourmenter inutilement. Car, évidemment, toute preuve
reco nnaissent que leurs différentes facultés les trompent
que nous pourrions imaginer pour *opérer cette démon-
quelquefois, il faut qu'ils aient un moyen de distinguer
stration serait rceuvre de ces mômes facultés, et, Par
l es cas où elles le font, et les cas où elles ne le font pas.
conséquent, devrait être démontrée elle-même.
Il faut donc que chaque faculté ait son criterium de vé-
Donc, messieurs, le principe de toute certitude et de
11é0, reétinee,l
ces,icriterilnn ne nous soit pas inconnu. Car
toute croyance est d'abord un acte de foi aveugle en la
le
n'existait pas certains signes au moyen
véracité naturelle de nos facultés. Quand donc les scep-
desque ls nous reconnaissons que nos facultés ne nous
tromp
tiques disent aux dogmatiques : Rien ne prouve tel"
ent pas, nous ne pourrions jamais savoir ni quand
vos facultés voient les choses comme elles sont; rien et
elles nous trompent, ni même qu'elles peuvent nous
tromper.
démontre que Dieu ne les ait pas organisées pour Ire'
I — 15
226
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
227
Mais ce qui paraît vrai en droit l'est-il en fait? en fait
raisonnant. Tout le monde admet donc l'existence d'un
ce criterium existe-t-il? le possédons-nous? Je dis que,
criterium pour démêler le vrai du faux dans les résul-
polir aucun homme de bon sens, la chose n'est douteuse.
tats de cette faculté.
En effet, il y a dans cette enceinte plus d'une personne,
en est de même, messieurs, pour toutes les facultés
sans doute, qui n'a de sa vie étudié les règles décou-
qui concourent à la production de la connaissance hu-
vertes par la logique pour la conduite de nos différentes
maine. Il n'est personne à qui il ne soit donné de dis-
facultés; et cependant, je le demande, y en a-t-il une
tinguer, dans les différentes applications d'une faculté,
seule qui, si elle veut en prendre la peine, et si elle a un
les cas où elle a procédé légitimement et où l'on peut
gran 1 intérêt à le bien connaître, ne se croie parfaite-
se lier à ses résultats, et les cas où elle peut n'avoi• pas
ment capable de voir un objet extérieur tel qu'il est?
procédé légitimement, et où il est raisonnable de s'en
Et qui de nous pourtant oserait nier que, dans un assez
défier.
grand nombre de circonstances, ces mêmes sens avec
Et ce qui prouve encore mieux, messieurs, que nous
lesquels nous sommes si sûrs d'arriver, si nous le vou-
possédons ces différents criterium, c'est qu'à chaque
lons, à une exacte connaissance des objets extérieurs,
instant de la vie nous les appliquons. Qu'un homme
ne l'ont pas induit en erreur? Chacun ici croit donc tout
aperçoive un objet à une grande distance, par cela
à la fois, et que dans certains cas ses sens l'ont abusé,
mème la notion que ses yeux lui en donnent lui est sus-
et que toutefois ils ne l'abuseront pas s'il veut prendre
pecte; et pourquoi ? Parce qu'il sait qu'à cette distance
les précautions convenables pour l'éviter. Nous con-
l'teil démêle mal et la forme et la couleur des objets ;
naissons donc tous, ou, tout au moins, nous trouvons
mais il sait le moyen de vérifier si la notion est exacte
tous d'instinct, qnand il le faut, ces précautions conve-
ou ne l'est pas : c'est de faire disparaître la cause d'er-
nables; c'est-à-dire qu'il existe pour chacun de nous un
reur, c'est-à-dire la distance. Je pourrais citer des exem-
criterium au moyen duquel nous distinguons les dépo-
ples analogues pour toutes les autres facultés.
sitions des sens qui méritent notre confiance, de celles
Ce qui fait que nos facultés nous trompent, messieurs,
qui ne la méritent pas.
ce n'est pas que nous manquions de criterium pour dis-
Ce 'que je viens de dire des sens est vrai de toutes les
tinguer l'application légitime de l'application irrégulière
facultés de l'intelligence. Il n'y a pas un homme ici qui
de chacune ; c'est que le plus souvent, par insouciance
doute de sa capacité de découvrir la véritable consé-
eu Pré cipitation, nous ne nous servons pas ou nous ser-
quence d'un principe, quand il sera intéressé à la trou-
yens mal de ce criterium; c'est aussi que nous n'en
ver, et qu'il y mettra l'attention et les soins conven a
avons qu'une idée confuse, eu sorte que nous ne voyons
t -bles ; et cependant•tout le monde sait ici qu'on peu
se
glière toutes
outes les préc
autions a prendre pour arriver à la
tromper en raisonnant, et il n'est personne à qui vingt
vérité que quand nous avons un grand intérêt à la trou-
fois ce malheur ne soit arrivé. Tout le monde pense
ve,.. Aussi, les philosophes n'ont-ils rien négligé pour
donc qu'il existe des moyens d'échapper à l'erreur en
elser, ces criterium confusément aperçus par le bon
1
228
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
229
sens, et c'est précisément en cela que-consistent les plus
ont été comptées, analysées, déterminées par une foule
grandes découvertes qui aient été faites en logique.
de philosophes. Et dans quel but tous ces travaux, sinon
quoi ont abouti tous les travaux d'Aristote dans cette
dans celui de fixer les conditions précises auxquelles la
branche de la philosophie? Uniquement à déterminer le
mémoire d'une part, et les sens de l'autre, produiront
vrai criteriurn du raisonnement déductif, c'est-à-dire le
des notions dignes de foi? Sans aucun doute, ce but a
vrai caractère d'une légitime conséquence; et ce vrai
été en grande partie atteint, et l'on peut dire qu'à l'égard
caractère, messieurs, quel est-il? C'est que la consé-
de ces deux facultés aussi, la science logique est très-
quence soit contenue dans les prémisses. Ce résultat
avancée. Et cependant -qu'a-t-elle découvert, sinon l'en-
semble bien simple, bien trivial même ; ce n'est pour-
semble de ces moyens que prennent naturellement tous
tant qu'à la suite d'une analyse prodigieuse de toutes les
les hommes quand leur intérêt les y excite, pour bien
formes et de tous les procédés possibles du raisonne-
se souvenir avec leur mémoire, et bien percevoir avec
ment que ce grand homme l'a obtenu. Et Bacon, mes-
leurs sens? de manière que la philosophie en ceci n'a
sieurs, qu'a-t-il fait en logique? Il a déterminé le vrai
encore fait que rendre clair ce qui préexistait, à l'état
criterium; du raisonnement inductif, pas autre chose; et
confus, dans l'intelligence de l'humanité.
encore ne peut-on pas dire de lui, comme d'Aristote,
Loin donc qu'il soit vrai, messieurs, comme le préten-
qu'en ce point il n'a rien laissé à faire à ses successeurs;
dent les sceptiques, que l'intelligence humaine, dont les
sans aucun doute l'application de l'induction pendant
facultés sont sujettes à l'erreur, n'ait aucun moyen de
deux siècles de recherches a singulièrement perfe c
démêler vrai du faux au milieu de la diversité de
-tionné l'idée encore inexacte qu'il s'était formée des
leurs dépositions, il est démontré, au contraire, qu'elle
conditions de légitimité de ce procédé. Ainsi, des deux
en a les moyens pour chacune de ces facultés. Cette dé-
plus grands noms qui aient illustré la logique, l'un
mo nstration résulte : 1 0 de cette circonstance même que
n'est consacré que par la découverte du criterium de la
tous les hommes savent que leurs facultés les trompent
déduction, l'autre que par celle du criterium de l'induc
quelquefois; 2° de ce fait que tous les hommes, quand
tr -tion; et pourtant ces deux découvertes ne sont au.
leur intérêt l'exige, savent trouver et prendre les pré-
chose que l'éclaircissement. de deux idées confus es qui
cautions convenables pour arriver par chacune de leurs
existaient auparavant dans l'esprit de tous les hommes.
facultés à des notions vraies et certaines ; et 3° enfin, de
Le criteriwn de la perception sensible et celui de la me'
la détermination précise de ces conditions de certitude
moire n'ont pas moins occupé les philosophes . V005
Par les plus grands hommes qui aient illustré la lo-
connaissez les beaux travaux de Malebranche, de Locke
gique.
et des philosophes écossais, sur les lois de la mémoire
Vo us aurez remarqué, messieurs, que, parmi les
et de l'association des idées., et vous n'ignorez pa s avec
exem ples dont je me suis servi pour rendre sensibles les
quel soin et quelle sagacité toutes les causes d'erreur
'afférentes parties (le la thèse que je viens de dévelop-
qui peuvent affecter l'exercice de chacun de nos sels
Per, aucun n'a été emprunté à la raison. Le motif en
230
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEr'TICISME.
231
est simple, messieurs : c'est que la raison n'est pas su-
des opinions philosophiques sur ces conceptions, et a
jette à faillir ; entre toutes les facultés de l'intelligence,
tiré de là, contre l'autorité de ces conceptions, une dou-
elle a seule ce privilége, et elle le doit à cette circon-
ble objection : d'abord, .en arguant contre elles de cer-
stance, qui lui est propre, qu'elle n'agit jamais que par
tains systèmes philosophiques qui les ont défigurées ou
nécessité. Il n'y a pas de plus ou de moins dans la né-
niées, ensuite en tirant avantage du peu d'accord des
cessité; et, pourvu qu'elle soit constante et la même chez
philosophes qui ont essayé d'en donner le catalogue.
tous les hommes, elle doit produire dans tous les cas et
Il est vrai, messieurs, que certains philosophes ont
chez tous les individus les mêmes effets. Aussi, les no-
contesté quelques-uns des principes de la raison hu-
tions de la raison se retrouvent-elles exactement les
maine : je vous ai cité Hume, qui a nié le principe de
mêmes et en même nombre dans toutes les intelligences
causalité ; Condillac, celui des substances ; et à ces cita-
humaines, etpersistent-elles immuables, à l'abri de toute
tions je pourrais en ajouter beaucoup d'autres. Mais je
variation, dans chacune.
vous ai montré comment IIume , comment Condillac
De là vient, messieurs, que la raison n'a jamais été
avaient dû, pour être conséquents à leurs systèmes sur
accusée de varier d'homme à homme, ou d'un cas à un
l'origine des connaissances humaines, arriver à cette
autre dans le même individu ; il n'y avait pas moyen
conclusion. Cette objection n'a donc aucune valeur :
d'ébranler à ce titre l'autorité de ses conceptions. L'argu-
d'autant mieux qu'on peut bien citer des philosophes
ment capital dont on s'est servi, s'appuie, au contraire,
qui aient nié dans leurs ouvrages quelques-uns des
sur la nécessité et l'invariabilité même de ses déposi-
principes de la raison, mais aucun qui n'ait montré
tions. (r. Voyez, a-t-on dit : ce qu'admet la raison, elle
constamment dans sa conduite qu'il y croyait comme le
ne peut pas ne pas l'admettre ; son motif pour croire
reste des hommes.
que telle chose est, c'est qu'il lui est impossible de ne pas
Quant au fait du dissentiment des philosophes qui ont
le croire; n'est-ce pas un signe évident que ses croyances
essayé de donner le catalogue de ces principes, il ne
lui sont imposées par sa nature même, et que, si sa na-
prouve pas davantage. Ces principes sont des faits de la
turc était autre, elles seraient différentes ? C'est là le
nature humaine, et l'observation de cette classe de faits
grand argument de Kant, messieurs; les conception s de
es t soumise aux mêmes chances d'erreur que celle de
la raison étant nécessaires, elles n'ont à ses yeux qu'une
toute autre. Parmi les philosophes qui les ont étudiés,
valeur subjective, c'est-à-dire qui s'évanouirait si le sujet
les uns ont donc vu davantage, les autres moins ; les uns
était changé. Mais il est évident que cet argument n'est
P lus mal, les autres mieux ; et de là la diversité des
autre chose que celui-là même qui met en doute la vé-
résultats. Cette diversité disparaîtra à mesure que les
racité de nos facultés ; nous ne devons donc pas une
observations deviendront plus nombreuses et plus exac-
en occuper à présent.
tes, d'autant mieux qu'elle est souvent plus apparente
Ne pouvant opposer à la raison la variabilité de ses
cille réelle, et résulte uniquement des formes diverses
conceptions, le scepticisme s'est rejeté sur la variabilité
sous lesquelles ont été rédigés des principes identiques.
232
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
233
Quoi qu'il en soit, ces diversités n'affectent que la science
singulière objection que celle-là, et qui mérite bien
de ces principes et nullement ces principes eux-mêmes
quelques observations.
qui sont et demeurent identiquies dans toutes les intel-
Et d'abord,messieurs,veuillez remarquer que l'homme
ligences. Où est l'homme qui, voyant apparaître un fait,
le plus pénétré de la force de cette objection n'en tient
ne lui suppose une cause ; qui, percevant une qualité,
aucun compte dans la pratique. Un philosophe a beau
ne la conçoive dans un sujet; qui ne mette les corps
concevoir avec sa raison que rien ne démontre que Dieu
dans l'espace et les événements dans la durée? Un tel
n'ait pas fait notre intelligence de manière à voir la
homme n'existe pas; et ces notions sont si essentiellesà
réalité autrement qu'elle n'est, il n'en arrive pas moins
la nature humaine, qu'il n'est point de folie qui lus abo-
que, si ses yeux lui montrent un objet, il croit à la fidé-
lisse ou ]es modifie. Les fous conservent cela de commun
lité du rapport de ses yeux ; que, si sa mémoire lui rap-
avec le reste des hommes, de croire à ces notions, et
pelle qu'il a promis d'aller dîner clans une maison, il va
c'est par là qu'ils sont encore hommes quand ils ont
dîner dans cette maison; que, si ses oreilles lui font en-
cessé de l'être sous tant d'autres rapports.
tendre un bruit menaçant, il se retourne et se hâte de
-Voilà, messieurs, ce que j'avais à dire sur l'objection
pourvoir à sa sûreté. Aucun sceptique n'échappe à ces
générale des sceptiques, tirée de la variabilité des facul-
inconséquences, aucun ne vit qu'à la condition d'y tom-
tés de l'intelligence. Cette accusation n'atteignant pas la
ber mille fois par jour ; ét, quelque bon motif qu'il ait
raison, qui est invariable, ne peut porter que sur l'obser-
de douter, il n'y en a pas un qui ne croie tout autant
vation, le raisonnement et la mémoire ; et j'ai montré
que le dogmatique le plus décidé.
que, s'il était vrai que ces facultés fussent faillibles, il ne
Veuillez, en second lieu, vous demander comment
l'était pas que nous ne pussions distinguer la vérité de
vous organiseriez un être intelligent pour le mettre à
l'erreur dans leurs dépositions. L'objection tirée de ce
l'abri decelte objection. Si vous voulez que cet être soit
chef contre la certitude de la connaissance humaine est
in telligent, vous voulez qu'il puisse connaître ; si vous
donc impuissante, et il resterait démontré que nous
voulez qu'il puisse connaître, vous voulez qu'il ait des
pouvons arriver à la vérité, s'il l'était que' nos facultés
facultés de connaître. Il n'y a pas moyen d'organiser
ont été organisées pour voir les choses comme elles
on être intelligent à d'autres conditions. Or, faites qu'il
sont, et non pour nous en transmettre d'infidèles im a
soit raisonnable : il remarquera que ces facultés sont
-ges. Revenons maintenant à cette dernière objection, el,
après avoir resserré le scepticisme dans ce dernier re-
tranchement, examinons-en la force.
Je m'empresse de vous le répéter, messieurs : à cette
objection des sceptiques je ne connais aucune réponse
et d
catégorique ; il n'existe aucune possibilité de prouve r la
t objection est tellement inhérente à toute organi-
véracité de notre intelligence. Et, toutefois c'est une
sation intelligente, que nous n'accordons que Dieu y
234
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
235
échappe qu'en réfléchissant que nous ne pouvons
u'il n'est pas deux minutes de suite le même. Ici je
nous
q
lier à ]idée que nous nous formons de sa nature;
réponds qu'il faut distinguer. Il est vrai que notre corps,
car
si nous acceptons cette idée, si nous nous représentons
comme tous les corps possibles, subit de perpétuelles
Dieu comme un être intelligent qui connaît avec ses fa-
altérations; il est vrai qu'à chaque minute il reçoit et
cultes de connaître, nous sommes invinciblement con-
perd quelque chose, et qu'il n'est pas identiquement le
duits à concevoir qu'il peut se faire à lui-même l'objec-
deux minutes de suite ; mais les propriétés de ses
même
tion que nous nous faisons. Ces observations suffisent
différents organes restent les mêmes au milieu de ce
pour montrer que, si l'objection est irréfutable, elle ne
renouvellement perpétuel de la substance qui les 'com-
mérite cependant pas d'occuper sérieusement les philo-
pose. Et d'ailleurs ce n'est pas le corps qui connaît, c'est
sophes. Nous ne pouvons rien savoir et rien apprendre
l'esprit, ou ce que chacun de nous appelle moi. Or, le
que par les facultés qui nous ont été données pour
moi s'affirme identique à lui-même dans tous les mo-
connaître ; la première vérité donc que tout homme
ments de son existence ; et si quelqu'un s'avisait de nier
qui veut apprendre et savoir doit reconnaître , c'est
cette identité, il serait immédiatement conduit à tant de
que ses facultés voient les choses comme elles sont:
conséquences absurdes, qu'il s'apercevrait bientôt que
autrement il faut renoncer à apprendre et à savoir;
tous les faits de la conduite humaine impliquent cette
il n'y a plus de science possible, et toute recherche est
identité absolue, et deviendraient inexplicables si elle
inutile.
n'existait pas.
Telle est la seule réponse qu'on puisse faire à la seule
Il est vrai que les variations mêmes de notre corps
objection irréfutable du scepticisme.
exercent de notables influences sur notre esprit ; mais
Quant aux causes d'erreur et de variation qui déri-
elles sont classées parmi les causes d'erreur , et tout
vent de l'imagination, des passions, de l'éducation, des
homme sensé en tient compte quand il veut arriver à une
différents préjugés de l'âme et des diverses dispositions
connaissance exacte. Le jeune homme est prévenu que
du corps, toutes sont reconnues pour des causes d'er-
son âge est soumis à des passions qui peuvent égarer
reur, et il n'y a pas un homme qui ne soit averti qu'il
son jugement; et l'inclinent à une précipitation et à une
faut s'en défier. Les précautions à prendre pour mettre
confiance dangereuses dans la recherche de la vérité ;
nos facultés à l'abri de leur influence sont une des c on-
et, avant de nous en rapporter aux jugements d'un jeune
ditions universellement reconnues de l'exercice de ces
h omme, nous faisons la part aussi de ces causes d'er-
facultés, et par conséquent de la légitimité des conna is
re ur, et en tenons compte..
-sances qu'elles nous donnent.
J'en ai fini, messieurs, avec les objections sceptiques
Indépendamment. de ces causes qui tendent à troubler
tirées du sujet même qui connaît. Je me hâte de passer
l'exercice régulier de l'intelligence, on dit que le sujet
a celles qui dérivent et de l'objet de la connaissance et
intelligent est lui-même variable, qu'il change avec l'âges
de la connaissance elle-même.
qu'il se modifie d'année en année, de jour en jou r, e`
Quant aux premières, messieurs, je n'ai qu'un mot à
236
NEUVIÈME LEÇON.
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
237
dire. Il est certain qu'il n'y a. pas hors de nous un seul
A quoi je réponds que, s'il est vrai que nos facultés,
objet observable qui ne varie continuellement. Mais re-
bien et légitimement appliquées, voient les choses telles
marquez, messieurs, que ce qui varie clans l'objet ne
qu'elles sont, il est vrai aussi que la connaissance qu'elles
nous intéresse en aucune façon, et n'est pas l'objet de la
nous donnent représente fidèlement la partie de la réa-
science. Ce qui varie clans les êtres, c'est leur substance;
lité que nos facultés ont saisie, et qu'ainsi tout ce qu'on
ce que la science aspire à connaître dans les êtres, c'est
peut reprocher à la connaissance humaine, c'est d'être
leur nature spécifique, laquelle persiste et demeure con-
incomplète. Il est vrai que si, de ce fragmen l de la réalité
stante dans tous ses traits essentiels.
que nous connaissons, nous tirons des inductions témé-
Ce n'est pas à dire, messieurs, que la nature des êtres
raires sur la réalité tout entière, nous pourrons tomber
soit immobile; mais elle est régulière dans sa mobilité
dans l'erreur; niais la connaissance de la partie de la
Même. Cette mobilité, en d'autres termes, est soumise
réalité saisie par nos facultés n'en restera pas moins
à des lois, et ces lois, la science aspire à les connaître.
vraie, et il s'ensuivra seulement que nous avons mal rai-
Et ce qui est vrai de chaque être est vrai de la création
sonné, c'est-à-dire tiré de certaines prémisses plus
tout entière, qui reste la même malgré l'éternel mouve-
qu'elles ne contenaient. Mais, de ce que nous pouvons
ment qui en agite, qui en altère et qui en modifie inces-
mal raisonner, il ne s'ensuit nullement que nous soyons
samment toutes les parties : mouvement régulier lui-
incapables de raisonner bien. En ne tirant de l'échan-
même, soumis à des lois fixes et immuables. La forme
tillon de la réalité qui nous est connu que des induc-
immuable de la création, et les lois immuables de la vie
tions rigoureuses sur la réalité tout entière, nous n'arri-
qui l'anime, voilà ce que la science aspire à déterminer
verons qu'à des notions exactes. Il est vrai que ces
et à connaître ; et cela ne change pas. Quant au flot, sans
notions resteront toujours incomplètes; mais la préten-
cesse renouvelé, de modifications et de phénomènes,
tion du dogmatisme n'est pas que la connaissance hu-
qui s'écoule dans le sein de la création et sous la règle
maine soit complète, elle est seulement que cette con-
souveraine de ses lois, la science ne s'en inquiète pas,
naissance peut être fidèle.
parce que tout. cela est passager, et que ce qui est passa-
Le second motif de scepticisme tiré dela connaissance
ger lui est indifférent Ainsi, quoique l'objection scepti-
elle-même est pris dans le spectacle des opinions hu-
que soit vraie, elle n'atteint pas la science, parce qu'elle
maines, si diverses d'un temps, d'un lieu, d'une nation,
n'atteint pas ce qui seul, dans la réalité, est l'objet de la
d'un individu à un autre. Si je voulais le réfuter à fond,
science. Ce mot suffira pour indiquer le vice de toutes
la lèche serait
seraitrapides. je me bornerai donc à quelques
les.objections sceptiques tirées de ce chef.
observations
Quant à celles qui portent sur la connaissance elle-
Une première chose est à remarquer : c'est que cette
même, la première consiste à dire que cette conna is
diversité des opinions humaines est loin de .s'étendre à
-sance, comparée à son objet, étant très-incomplète, nous
t out, et qu'elle ne porte que sur certaines choses. Si l'on
en donne par cela seul une très-infidèle idée.
voulait essayer la contre-partie du tableau présenté par
RÉFUTATION DU SCEPTICISME.
239
238
NEUVIÈME LEÇON.
les sceptiques, ,je m'assure que le catalogue des opinions
tous que les hommes s'entendent, et c'est de ces idées
communes à tous les hommes formerait un plus gros et
qu'ils vivent; c'est par elles qu'ils sont . hommes, et c'est
pourquoi, encore une fois, nous ne les remarquons pas.
meilleur livre que la liste, si souvent recommencée par
Les idées humaines que nous remarquons, messieurs, ce
les sceptiques, des opinions qui les divisent.: Où en se-
sont celles sur lesquelles nous disputons; et il y a à. cela
rait l'humanité si, sur les points qu'il importe de con-.
une admirable providence : car, celles-là seules étant in-
naître avec certitude, ses opinions avaient ainsi varié
certaines, il importe que celles-là seules nous occupent.
dans une éternelle indécision entre la vérité et l'erreur?
Mais de là aussi l'illusion qui nous fait prendre ces idées
En tout ce qu'il y a de capital à savoir sur les choses ex-
pour la connaissance humaine tout entière, et croire,
térieures et sur l'homme, sur les lois des unes et sur
en conséquence, que toute la connaissance humaine est
celles de l'autre, l'opinion humaine n'a jamais ni hésité
incertaine : illusion qu'il faut bien voir pour ramener
ni varié. Et savez-vous pourquoi? C'est que l'humanité
l'objection des sceptiques à sa juste valeur.
ne subsiste qu'à cette condition. Et savez-vous quelle
Mais, dans leslimites mêmes que je viens de leur assi-
partie de la connaissance humaine représentent ces no-
gner, la diversité et la mobilité des opinions humaines
tions que tous les hommes possèdent et ont toujours
sont bien loin de rendre la conséquence que les scepti-
possédées, et sur lesquelles ils n'ont jamais varié ni hé-
ques prétendent en tirer; elles s'expliquent, en effet, par
sité? Une si énorme partie de cette connaissance, que, si
des causes qui n'ont rien de commun avec la raison
elle était aussi visible que celle sur laquelle nous dispu-
qu'ils en donnent, c'est-à-dire l'impuissance de l'intelli-
tons, cette dernière deviendrait en quelque sorte imper-
gence à connaître la vérité.
ceptible. Et. savez-vous pourquoi cette principale, cette
Et d'abord, messieurs, la faillibilité de l'intelligence
capitale partie de la connaissance humaine est si peu
est une de ces causes. En chaque chose la vérité est une,
remarquée et joue sur la scène des débats philosophi-
et les erreurs possibles infinies. Il y a donc mille ma-
ques un si petit rôle? C'est qu'elle est si essentielle à
nières de se tromper en chaque chose, et il suffit que
l'homme, et d'un usage si commun pour lui, que nous
l'in telligence humaine soit faillible, pour que ces mille
la confondons avec la nature humaine ; c'est que nous
erreurs,
de c'est-à-dire ces mille opinions, soient possibles.
l'avons acquise de si bonne heure, que nous la trouvons
fais, e ce que ces opinions se produisent, s'ensuit-il
toute formée, tout établie en nous quand nous corn-'*
P e la vérité soit introuvable, ou qu'une fois trouvée, on
mençons à réfléchir, et qu'il ne nous semble pas que
ne Pui sse la démêler d'une foule d'erreurs qui l'entou-
nous l'ayons acquise. C'est là le trésor qu'amasse dans
rent? En aucune manière, messieurs, et mille exemples
l'intelligence de l'homme futur l'incroyable activité d'es'
eu témoignent. Que de vérités découvertes et recommes
. prit de l'enfant, durant ces premières années de la vie
cclurne telles, après des milliers de systèmes faux suc-
qui semblent un sommeil à l'observateur inattentif, et •
ssive nlent proposés et rebutés! et qui consentirait en-
qui sont les plus fécondes de 1 % existence humaine. Rare
`ore à cultiver la science, si elle n'aboutissait à ce résultat?
trésor t messieurs; car c'est avec ces idées communes à
240
NEUVIÈME LEÇON.
BEFUTATION DU SCEPTICISME.
241
Une autre cause qui a fait et qui a dû faire varier les
auxquelles l'intelligence est soumise, et les lois selon
opinions humaines, cc sont les lois mêmes de l'acquisi-
lesquelles se forme, marche et se développe la connais-
tion de la connaissance. Nous n'avons pas reçu de lieu
sance. A mesure qu'on a mieux connu les véritables
le privilège d'atteindre subitement toute la vérité; nous
lois de nos différentes facultés, on a mieux compris, on.
n'y arrivons que successivement et pas à pas, par la con-
s'est mieux expliqué et la marche de l'esprit humain et
quête lente et successive de ses différents éléments. La
les différentes erreurs par lesquelles il a passé. Par cela
connaissance humaine ne doit donc, ne peut donc pas
seul, qu'à l'heure qu'il est, les sciences physiques ont
être une chose immuable. Chaque découverte nouvelle
découvert les vrais:procédés à suivre dans l'investigation
vient augmenter, et par conséquent modifier la science;
des lois de la nature, les hommes qui les cultivent s'ex-
et cela est . vrai de chaque !partie de la connaissance
pliquent très-clairement pourquoi l'antiquité a erré, et
comme de la connaissance tout entière. Il n'y a donc
a dû errer de telle manière dans cette recherche. En effet,
point de vérité, c'est-à-dire d'opinion définitive, car il
si l'hypothèse a précédé l'observation dans ce travail,
n'y en a point de complète. Et comme chaque nation, et,
c'est qu'il devait en être ainsi ; si, la méthode hypothé-
pour ainsi dire, chaque individu est parvenu à. un degré
tique admise, telles et telles hypothèses ont été successi-
de progrès différent sur cette route commune, cela n'ex-
vement proposées et:parcourues, c'est que ces hypothèses
plique pas moins la diversité que la mobilité des opi-
devaient tour à tour séduire les esprits et être essayées ;
nions humaines. L'identité et la perpétuité des opinions
si la méthode hypothétique a été abandonnée à une
humaines, réclamées par les sceptiques, seraient donc
certaine époque, c'est qu'elle était épuisée ; si la mé-
l'égalité et l'immobilité des intelligences humaines.
thode d'observation lui a succédé, c'est qu'il ne pouvait
Ajoutons qu'il y a une chose qui fait une prodigieuse
pas en être autrement. Ainsi, la variation des opinions
illusion en cette matière : c'est que l'on prend la diversité
h umaines en ces matières n'a été qu'une conséquence
des formes pour celle des idées elles-mêmes. Qui ne sait
des lois de l'esprit humain, et nullement de son incapa-
que, sous des formes religieuses ou politiques très- di-
cité d'arriver à la vérité.
verses en apparence, se trouve souvent enveloppé un
Je n'ajouterai plus, messieurs, qu'une seule observa-
seul et même dogme, une seule et même croyance? Qui
tion sur le système sceptique, et c'est par là que je
ne sait toutes les formes qu'a revêtues, par exemp le, la
finirai cette trop longue leçon. Je demanderai si, dans
grande croyance de l'existence de Dieu, en différents
le siècle présent, il est quelqu'un qui refuse sa croyance
pays et à différentes époques? On ramènerait peut-être
aux no mbreuses vérités auxquelles sont arrivées les
à de bien modestes proportions le fantôme de la cliver'
sciences physiques et les sciences mathématiques? Si,
sité des opinions humaines, si on l'étudiait à la lumière
P°111' personne, la certitude de ces vérités n'est dou-
de cette remarque.
teuse , il s'ensuit que les facultés de l'intelligence bu-
i
Rien n'étonne, messieurs, dans le spectacle des op
Itai ne sont capables d'arriver à la vérité. Elles ne sont
-nions humaines, quand on connaît bien les condition'
donc pas trompeuses de leur nature, ni incapables,
- 16
242 NEUVIÈME LEÇON.—RÉFUTATION DU SCEPTICISME,
quoique faillibles, de démêler le vrai du faux. Pour qui
reconnaît l'autorité de nos facultés dans une de leurs
applications, il y a nécessité de la reconnaître dans
toutes, et pour qui la nie dans un cas, toute croyance
est une contradiction. En d'autres termes, on ne saurait
DIXIÈME LEÇON'.
être dogmatique ni sceptique à demi; et quiconque veuf
être sceptique en ce siècle doit tenir pour aussi chimé-
DU SCEPTICISME ACTUEL.
riques les vérités mathématiques et les vérités physiques
toutes les autres. Aussi le scepticisme, qui a occupé tant
que de place dans la philosophie, en disparaît-il peu à
MESSIEURS,
peu, et après s'être appuyé principalement dans l'anti-
quité sur les arguments que nous avons réfutés, s'est-il
Je vous avais annoncé qu'après avoir épuisé les sys-
vu forcé, dans les temps modernes, de se réfugier dans
tèmes qui, en vertu de raisons étrangères aux faits mo-
le doute métaphysique sur la véracité de nos facultés :
raux de la nature humaine, aboutissent à une conclu-
asile inexpugnable, il est vrai, mais du fond duquel il
sion qui rend toute morale impossible, je passerais dans
n'exerce plus, et ne peut plus exercer aucune influence
la leçon d'aujourd'hui à la deuxième série des systèmes
véritable sur l'esprit humain.
que nous devons examiner, c'est-à-dire à ceux qui arri-
vent au même résultat en vertu d'une analyse incom-
plète ou fausse de ces faits. Et toutefois,. après ce que je
vous ai dit dans la dernière leçon sur le système scepti-
que, il m'a paru de quelque utilité , et peut-ètre de quelque
importance, de vous dire aujourd'hui quelques mots de ce
qu'o n appelle le scepticisme de notre époque. Comme ce
I
scepticisme n'est pas, à mon avis, le vrai scepticisme, il
est bon de le caractériser, ne fût-ce que pour acquérir une
conscience nette de la véritable situation morale dans
laquelle nous nous trouvons. Cette considération m'a
déterminé à me livrer à cette sorte de digression qui,
Pour tant, n'en est pas tout à fait une, puisqu'elle im-
porte à l'intelligence même de ce qu'on appelle et de ce
(lu o n doit véritablement appeler le scepticisme.
I. 1 2 Mes 1834.
2411
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
245
Le scepticisme, messieurs, c'est une disposition de
intéressent l'humanité, les masses en sont très-capables,
l'esprit à ne rien 'admettre, fondée sur un examen des
quoiqu'elles y répugnent, et c'est évidemment le seul
moyens que nous avons d'atteindre la vérité, qui a abouti
qui puisse les atteindre.
à cette conclusion, que nous ne pouvons rien connaître
De tous les motifs qui fondent le scepticisme de droit;
avec certitude. Voilà la rigoureuse définition du scepti-
il n'en est qu'un seul qui puisse devenir, jusqu'à un cer-
cisme. J'appellerai ce scepticisme-là, qui est le véri-
tain point, visible à une nation, et y répandre un com-
table, scepticisme de droit, afin de le distinguer d'une
mencement de scepticisme véritable. Ce motif est celui
autre situation intérieure,. qu'on appelle aussi scepti-
de la contradiction et de la variabilité des opinions
cisme, et qui en est très-distincte.
humaines. Et encore, ce commencement de véritable
Cette autre situation est celle dans laquelle se trouve
scepticisme n'atteint-il réellement que ce qu'il y a de
un esprit lorsqu'il ne croit rien, et cette situation peut
moins ignorant et de plus éclairé dans les masses : car,
très-bien ne pas contenir la circonstance caractéristique
même pour s'élever à cette vue que les opinions humaines
du véritable scepticisme, c'est-à-dire cette détermination
sont variables et contradictoires, il faut avoir une cer-
à ne croire à rien, fondée sur l'examen des moyens que
taine connaissance de l'histoire, et c'est ce dont la partie
nous avons d'arriver à la vérité. lin esprit peut n'avoir
la plus éclairée du commun des hommes est seule
aucune croyance, simplement parce qu'il ignore la vé-
capable ; le vrai peuple ne va jamais jusque- là. J'ajoute
rité sur les différentes questions qui in Léressentl'honunc,
que cette vue véritablement sceptique, la seule qui
et sans admettre en principe l'impuissance de l'intelli-
puisse jusqu'à un certain point pénétrer jusque dans le
gence humaine d'arriver à la vérité. J'appelle scepticisme
cœur d'une nation, lui est toujours transmise, c'est-à-
de fait cette situation particulière, et je la distingue de
dire qu'elle ne s'y élève pas d'elle-même et par ses pro-
la disposition à ne rien croire, qui est le scepticisme de
pres forces. C'est toujours en elle un retentissement de
droit.
la philosophie qui règne au sommet de la société, c'est-
Cela posé, il est parfaitement évident que le véritable
à-dire parmi le petit nombre d'hommes qui consacrent
scepticisme n'est point accessible aux niasses. En effet'
leur vie à la pensée et à la réflexion.
les masses n'ont ni assez de lumières ni assez de loisir
Le véritable scepticisme est donc le propre des hom-
pour s'élever, par l'analyse des différentes circonstances
mes qui réfléchissent, et dont la fonction sociale, si je
du fait de la connaissance, à la conviction que l'esprit
Pui s parler ainsi, est de penser. Quant aux masses, ce
humain est incapable d'arriver à la certitude. O n na
scepticisme leur est étranger. Le véritable scepticisme
jamais vu, et de longtemps sans doute on ne verra, un
des masses est le scepticisme de fait, scepticisme qui
peuple pénétré d'une telle conviction et posséd é d'un
n'est Pasune disposition, mais un simple état de l'intel-
fduç'inte
qui
tel scepticisme. Mais quant au scepticisme de faits
men
l
consiste simplement à n'avoir aucune croyance, c'est-a;
sur les questions qui intéressent l'humanité .
dire à ignorer ce qu'il faut penser sur les questions ti
qu'il Y ait eu des époques, messieurs, où ce scepti-
246
247
DI XI M E LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
cisme de fait, ce vide de croyance et de con v
époques, au contraire, où l'on trouve au sein des
ictions, an
existé chez de grandes masses d'hommes, et qu'il y en
filasses une absence complète de convictions et de
ait eu d'autres où l'état contraire, c'est-à-dire ut:sys-
croyances sur ces mêmes questions, sont celles où toute
tème arrêté de solutions à toutes les principales ques..
foi religieuse est abolie, où nulle doctrine religieuse ne.
t ions qui intéressen t l'humanité, ait évidemment dominé,
domine. L'histoire a donc raison, messieurs, et on peut
c'est ce qui est incontestable pour quiconque a lu l'his-
hardiment avec elle appeler religieuses les époques
toire. L'histoire nous montre des époques où, sur chacun
croyantes, et irréligieuses celles où le scepticisme de
des problèmes qui intéressent l'humanité, existent des
fait existe dans les masses.
solutions arrêtées, auxquelles croient des nations tout
Gomment se produit dans les masses le scepticisme
entières, depuis l'enfant qui commence à penser jusqu'au
de fait ? Il y a longtemps que je l'ai dit, et c'est de nos
vieillard qui va mourir; elle nous en montre d'autres où
jours un fait parfaitement connu. Quand un grand sys-
des nations tout entières sont plongées dans l'incer-
tème de croyances ou une religion règne sur les masses,
titude, et ne savent plus que penser sur ces mêmes
il peut arriver, et il arrive même nécessairement, qu'un
questions. Il y a donc bien réellement des époques où le
jour vient où le mélange d'erreur qui se rencontre iné-
scepticisme de fait règne sur les masses, et d'autres où
vitablement dans toute opinion humaine, quelque
scepticisme leur est inconnu et n'existe pas.
grande et quelque vraie qu'elle soit, frappe les intelli-
Or, messieurs, l'histoire appelle de noms qui en mar-
gences les plus éclairées. Alors commence à se déve-
quent mieux encore le caractère ces époques oppo-
lopper cet esprit d'examen qui, s'attachant à tout ce
sées. Elle appelle religieuses les unes, et irréligieusesles
système de croyances et en pénétrant l'une après l'autre
autres : car les premières sont celles où règne, et les
toutes les imperfections, finit, en concluant de la partie
secondes celles où ne règne pas une religion. Veuillez
au tout, par déclarer que ce système est indigne des
en effet le remarquer, messieurs : un s ystème de
l umières actuelles de l'humanité et doit être rejeté. Ce
croyance sur toutes les questions qui intéressent l'hu-
sont toujours les philosophes, ou ce qu'il y a de plus
manité, système établi dans toutes les convictions, dans
éclairé, dans un pa ys, qui commencent cette révolution,
celles des hommes éclairés comme dans celles du peuple,
et c'est aussi par eux qu'elle se continue et s'accomplit ;
et dans celles du peuple comme dans celles des hommes
mais les résultats de leurs recherches pénètrent dans
éclairés, un tel système, historiquement parlant, a to
t
u
outes les classes, et, descendant peu à peu du sommet
en -jours revêtu jusqu'ici les formes d'une religion, et a
la base de la société, arrivent jusqu'aux masses, au
toujours porté le titre. C'est sous la forme religieuse que
sein des quelles, sapant et ruinant toutes 'ces croyances,
ces grandes doctrines qui s'emparent des peuples, qui
tout
Ce système de vérités auquel elles croyaient, et qui
les gouvernent, qui les dominent, qui les satisfont sur
etatt la règle de leur conduite en tout, elles finissent par
toutes les questions qui les intéressent, se sont toujours
Produire le vide absolu. C'est ainsi que le scepticisme
produites et ont toujours existé jusqu'à présen t. l'es
`te fuit est engendré dans les masses. Il y est introduit
24.8
DIXIÈME LEÇON.
24.9
DU SCEPTICISME ACTUEL.
par une action étrangère et supérieure,
.
l 'action ph
sophique, laquelle, constatant la somme de connaeritable scepticisme, n'existent pas ou existent à
Elles apparaissent sans doute à quelques esprits,
sances à
' M
laquelle l'esprit humain est arrivé, et confnmme il arrive à toutes les époques possibles; mais
tant avec cette somme de connaissances les croyances ne sont point la cause qui rend le siècle incrédule.
régnantes, reconnaît et déclare que ces croyances ote raison est tout simplement que les solutions qu'on
cessé d'etre au niveau des lumières de l'humanité, eii:ait raiso détruites et qu'on n'en a plus. Le siècle est
ce titre, en provoque et en obtient le rejet.
Ide il n'est pas sceptique ;
pas
la
la vérité
Que nous soyons actuellement, messieurs, dans 1 sit 'impossible, tout simplement
époque pareille, c'est ce qui est évident et ce
La sr énveolduatitoenp aqsu idlai i cern:g enr: dlraé récetotleutisoi n
tu aptoiloitni ci, 1.7(si -e
de personnes prennent encore aujourd'hui la peine Tors,
contester. Car comment nier qu'en pénétrant dans i ;30 'ni les événements de 1814, ni la révolution sociale
consciences, on ne trouve dans le plus grand nom ; , 1789 ne lui ont donné naissance ; elle vient de beau-
une absence à peu près complète de croyances sur toc ] up plus loin, et remonte tout au moins au xve siècle.
les questions qui intéressent l'humanité `?Et cependa I dis tout au moins : car, pour qui sait voir elle a ce'-
messieurs, à côté de ce scepticisme de fait qui existe i nement une date encore plus ancienne.
qu'il est impossible .de contester, on n'aperçoit. . ;lais,
mérite le commencement, pas même l'ombre du vÉ messieurs, il y a eu deux époques dans cette
table scepticisme, du scepticisme philosophique. Et volution, et ces deux époques ont eu chacune leur
effet, dans la pensée de ces masses, vides de croyant ison, leur caractère et leurs résultats. u importe de
,
veut
stinauer nettement
nette
ces deux époques, quand on
vous ne rencontreriez pas, si vous y pénétriez, le sou* faire une idée précise de 'notre situation présente.
con d'un seul des motifs du véritable scepticisme.
peuple ne s'inquiète guère de savoir quelle est l'au mu Pour que ce vide deconvictions dont je viens de vous
des facultés humaines,. quelle est la nature de rob tretenir, messieurs, soit produit chez un peuple, il,
ut nécessairement qu'une lutte plus ou moins longue,
de la connaissance, quelle est la nature de la connu
ai.s victorieuse, ait eu lieu contre les croyances qui
sauce elle-mémo ; et il ignore absolument si la natu
à celle que je
des facultés de l'esprit, celle de l'objet de la connaissani istaient. Toute révolution semblable
et celle de la connaissance humaine, bien examiné, ;cris débute donc nécessairement par une époque
conduisent à cette conclusion, que l'esprit humain 1 attaque contre les croyances régnantes, qui aboutit à
incapable d'arriver à la vérité. Les masses ne songen le pfaite de ces croyances. Cette époque d'attaque a
ré jjusqu'à nos jouis, et elle
elle a été le caractère SOL-
rien moins qu'à cela. Je dis plus : dans la partie éclair
nt et
,
distinctif du
siècle, bien qu'il n'ait fait
de la société, dans celle qui pense et qui réfléchit, da .
s'acheve
achever
en
cette lutte a et qu'il
il ne l'ait
comm
celle qu'on peut appeler' proprement philosopluqu
Le xviir siècle
été le dénoûment
pas de la p-
re-
toutes ces raisons, dont la présence seule peut constitu
fière époque de la révolution au sein de laquelle
250
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
251
nous sommes ; il n'a pas eu l'initiative de cette révo.
toutes ses conséquences. Voilà précisément où nous.en
lution ; il n'en a ni inventé ni posé les principes;
sommes, messieurs : le vide de croyances et le besoin
mais c'est lui qui en a popularisé et fait descendre jus-
de croire, tels sont les deux caractères de notre époque;
qu'au fond de la société les résultats. C'est par là qu'il
et, pour qui comprend bien les conséquences logiques
a joué un rôle éminent dans cette révolution, et il est
de ce double fait, toute notre situation actuelle, dans ses
certain que c'est surtout durant ce siècle que ce dont il
plus grandes comme dans ses plus petites circonstances,
s'agissait est devenu évident pour tous les yeux.
est parfaitement claire, et peut en quelque sorte se
Or, à cette première époque, messieurs, la désertion
dessiner à priori. Essayons donc de dégager quelques-
des convictions anciennes n'était pas du tout accom-
unes de ces conséquences en nous arrêtant aux princi-
pagnée du besoin de croire. Le besoin de croire ne se
pales.
fait nullement remarquer dans les écrivains sceptiques
Ge qui domine, messieurs, ce qui éclate partout dans
du xyme siècle, hostiles aux croyances reçues. ils
le Kinn' siècle, c'est la disposition à ne rien croire du
sont pénétrés de la mission de détruire, qu'ils rem-
tout. Et, en effet, comme on en était alors à détruire
plissent, mais le besoin de croire est si loin de leur
ce qui semblait faux, et que l'oeuvre n'était pas achevée,
coeur, qu'ils se réjouissent dans le scepticisme où ils
l'inclination des esprits devait âtre au scepticisme. Au-
sont, qu'ils en triomphent, qu'il:est à leurs propres yeux
jourd'hui que le besoin de croire coexiste avec l'absence
leur plus beau titre de gloire. Nous sommes arrivés à
de tout principe et de toute conviction, ce besoin nous
une époque où le résultat de cette lutte destructive sub-
jette dans une disposition tout opposée, la disposition
siste, mais où, à côté de ce résultat, a cessé de subsister
à tout croire. Cette disposition, messieurs, est le carac-
cette joie de ne pas croire, qui l'accompagna dans le
tère dominant de l'époque actuelle, tant on se trompe
xvine siècle. Ce changement est grand , messieurs,
quand on appelle sceptique cette époque !
il devait arriver. Et, en effet, il n'est pas dans la nature
Les conséquences de cette disposition à tout croire
de l'esprit humain de rester sans lumières sur les ques
ont été diverses dans les différents esprits. Poussés par
-tions qui l'intéressent. L'esprit humain, quand il &perde
ce besoin commun, les uns ont cherché à ressaisir la
la vérité, a besoin de la retrouver ; il ne peut pas vivre
croyance du passé; et ce parti était très-naturel, car
sans elle. Ce n'est donc que par une illusion passagère
elle'êtait toute faite, il n'y avait qu'à la reprendre. Ceux-
que la première période d'une époque révolutionnaire
la ont prononcé anathème contre ce qui était arrivé ;
croit trouver le repos dans le scepticisme. Dès que la
ceux-là sont devenus hostiles ami trois siècles précé-
victoire est assurée, cette illusion se dissipe, et le besoin
dente, et spécialement au xvme, le plus funeste des trois
de croire renaît ; alors commence véritablement la se-
41ix croyances renversées; dévots du passé, ceux-là l'ad-
conde période du mouvement révolutionnaire qu e Je
Foirent et l'honorent ; ceux-là s'efforcent de rétablir
décris, la période dans laquelle, le vide étant fai t, le
dams leur intelligence et de rallumer dans leur coeur
besoin de croire renaît, et, avec ce besoin de croire,
celle foi que trois siècles ont détruite, et qu'ils vou-
252
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
253
draient ressusciter. D'autres, messieurs, sont tout situ-
ritualiste; nous avons adopté la philosophie matéria-
plement tombés dans le découragement ; ne voyant der-
liste, qui a eu son moment et son règne. L'art chrétien
rière eux que des croyances battues, et pour lesquelles
était spiritualiste et idéal, comme les croyances qu'il
leur foi ne pouvait se ranimer, et devant eux que le
exprim ait ; l'art de nos jours s'est fait matérialiste avec
vide, ils ont désespéré de la vérité. Ce parti-là est celui
David , et amoureux du réel et du laid un peu plus
du désespoir. Par delà s'en présente un troisième, sans
tard. La morale chrétienne était la morale du dévoue-
comparaison le plus nombreux, et auquel appartient
ment, de l'abnégation, celle qui forme les grandes émes,
évidemment l'avenir : c'est celui qui , ayant besoin,
les grands caractères ; la morale qui a suivi la victoire
comme les deux autres, de la vérité, au rebours du se-
du scepticisme a été celle du plaisir et de l'intérêt. Tels
cond, n'en désespère pas, et, au rebours du premier, la
ont été les fruits de ce premier mouvement de recon-
cherche devant soi et non derrière.
struction qui, partant du vide, s'empare d'abord du
Il est dans la nature et dans la nécessité des choses
contraire de ce qui a été et s'y attache avec une ardeur
que le parti du passé et le parti du désespoir soient peu
effrénée. Le résultat nécessaire d'un lel mouvement est
nombreux et sans action considérable sur la société; il
de produire un système exagéré, qui ne tarde pas à
ne l'est pas moins que celui qui, obéissant au besoin
inspirer le dégoût et l'effroi ; et la raison en est extrê-
commun, en cherche la satisfaction dans la découverte
mement simple. Quand le scepticisme renverse une
d'un nouvel ordre moral, soit le plus fort et finisse par
grande doctrine qui a gouverné pendant des siècles
effacer les deux autres.
une portion notable de l'humanité, ce qui le frappe et
Ce mouvement à la recherche d'une foi nouvelle a
ce qui amène sa victoire, ce sont les erreurs et les im-
p
d'abord eu une période, permettez-moi encore celte
erfections de cette doctrine. Mais le scepticisme ne s'ar-
expression, tout à la fois caractéristique et inévitable.
rête pas à ces erreurs et ne se borne pas à en deman-
On a débuté par croire que la doctrine de l'avenir devait
der la réforme : concluant de la partie au tout, il
d
être à peu près le contraire de celle qui avait gouverné
éclare fausse la doctrine tout entière, et absurdes les
gé
le passé, et cette illusion était naturelle, et très-conforme
nérations qu'elle a gouvernées. De là, cette illusion
q
aux lois de l'esprit humain. Ce raisonnement, nous le
ue la vérité se rencontre précisément dans le contraire
faisons tous clans les grandes comme dans les Petites
de ce qu'on croyait. Mais il est impossible que l'huma-
elié,
circonstances; c'est le premier mouvement, le moule
pendant. des siècles, ait obéi à des idées de tout
ment instinctif de l'eSprit, humain. De là cette réaction
Peint absurdes et fausses ; par cela seul qu'une doctrine a
ré né et gouverné pendant des siècles une portion no-
un moment universelle, vers le contraire de ce qui avait
•
été. Nous vivions sous un gouvernement absolu; lets
table (le l'humanité, il s'ensuit, au contraire, rigoureu-
semen
sommes précipités vers le contraire du gouverne'
t,qu'elle était aux trois quarts vraie; car, si elle
havait pas été aux trois quarts vraie, elle n'aurait ni
nient absolu, c'est-à-dire vers la démocratie. La Pilit°-
•
o
Sophie de la religion chrétienne était éminemment spi-
btenu m conservé un tel ascendant. Se précipi ter, quand
254
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
255
il s'agit de reconstruire, vers le contraire de ce qui était,
suite de cette victoire, il y avait vide, il est vrai ; mais
c'est donc nécessairement tourner le dos à quelque
comme on n'avait pas encore essayé de retrouver la vé-
chose qui avait beaucoup de vérité pour arriver à quel-
rité, on ne doutait pas de sa force, et il semblait aisé
que chose qui n'en peut avoir que très-peu. Les sys-
de découvrir de nouvelles solutions aux questions qui
tèmes qui sortent de ce mouvement réactionnaire
n'en avaient plus. Mais, quand le premier effort de la
effréné ne naissent donc pas viables, et ne peuvent tar-
raison à la recherche de ces solutions a échoué, quand
der à succomber sous le bon sens de l'humanité. Aussi,
on l'a vu ne produire que des systèmes insensés qu'il a
voyons-nous déjà mourir dans l'art le règne du laid
fallu repousser, un doute s'élève sur la capacité de l'in-
et de la forme matérielle que nous avons vu commen-
telligence humaine à remplir cette grande tâche de re-
cer. Aussi, la littérature frénétique et dévergondée qui
trouver les vérités perdues; et de là une incertitude
s'est fait jour à travers les règles renversées d'Aristote
plus profonde, un vide plus senti que celui qui a existé
et de Boileau, peut-elle être considérée comme très-
d'abord. Or, messieurs, de ce vide et de cette incerti-
malade, et sur le point de finir. Il en est de même du
tude naissent un certain nombre de phénomènes qui
mouvement qui, au sortir du régime politique précédent,
sont les plus saillants de l'époque dans laquelle nous
nous a portés vers une démocratie extrême et sans
vivons.
limites ; ce mouvement commence à être très-sérieuse-
• Vous avez pu remarquer que, quand vous vouliez
ment et très-sévèrement jugé par le sens commun qui
vous entendre avec vous-mêmes ou avec les autres sur
en aperçoit les inconvénients et les excès. Le règne du
ce qui est beau et sur ce qui est laid, sur ce qui est vrai
matérialisme a été court, et déjà dans les jeunes coeurs
et sur ce qui est faux, sur ce qui est bon et légitime et
le spiritualisme l'a complétement détrôné ; peut-être
sur ce qui ne l'est pas, vous éprouviez de grandes diffi-
même ne trouverait-on pas sans peine dans la société
cultés; qu'en disputant sur ces questions toute opinion
actuelle des partisans de la morale du pur plaisir, telle
vous paraissait avoir ses probabilités comme elle trou-
que la professait la haute société de la fin du dernier
vait ses représentants ; qu'enfin il vous semblait à vous-
siècle. De manière qu'il y a pour quelques-uns de ces
mêmes que le pour et le contre pouvaient être soutenus
mouvements extrêmes et réactionnaires mort accomplie,
avec le même avantage.
et, pour les autres, signe de décadence.
Il ne faut pas croire, messieurs, que ce soit là l'état
La destinée de ces premiers systèmes n'est donc point
normal de l'intelligence humaine, et que ce phénomène
de vivre et de durer : fruit d'une aveugle réaction contre
appartienne à toutes les époques. Il vient, messieurs, de
le passe, ils sont aveugles et fanatiques comme elle.
ce qu 'il y a dans le temps présent absence de criterium
Or, leur règne éphémère accompli, on retombe né ces-
en matière
-vrai et de faux, de bien et de mal, de
sairement, et nous sommes déjà retombés en partie'
et de de
laid.
beau principe ayant été détruit, toute
dans un état d'incertitude pire que celui qui avait I'
règle fixe de jugement se trouve supprimée; et, sans
médiatement suivi la victoire du scepticisme. Car, à la
règle- commune et reconnue de jugement, il est impos-
256
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
257
sible de s'entendre avec soi -môme et avec les autres,
dié, une somme plus considérable de faits et d'idées.
est impossible d'arriver à une solution certaine en
Or les époques semblables à la nôtre ont une tendance
quoi
que ce soit. Or, quand il est ainsi, qu'arrive-t-il, mes-
spéciale à méconnaître ce Fait incontestable. Succé-
sieurs? C'est que chaque individu a le droit de croire
dant à de longs siècles qui ont cru ce qui a été dé:-
ce qu'il veut et d'affirmer avec autorité ce qu'il lui plaît
montré faux, elles ont et elles doivent avoir un parfait
de penser. Au nom de quoi, en effet, pourrait-on con-
mépris pour le passé ; le passé est pour elles le symbole
tester ce qu'il avance? au nom d'une vérité supérieure
de l'erreur; jusqu'à elles on n'a rien su , on ne s'est
reconnue? Il n'y en a point; reste donc l'autorité indi-
douté de rien ; toute la vérité est dans l'avenir, car elle
viduelle de celui qui conteste, laquelle est égale à la
est toute à trouver; donc on est d'autant plus loin d'elle
sienne, et ne peut la juger. Ce temps-ci est donc le règne
qu'on appartient davantage au passé, et d'autant plus
de l'individualisme, et de l'individualisme le plus exa-
près, qu'on est plus voisin de l'avenir, qu'on est plus
géré et le plus complet. Or, le droit de chaque individu
jeune. De là, messieurs, un profond dédain pour l'ex-
de penser ce qu'il lui plaît engendrant naturellement
périence et pour l'âge, qui est un des caractères de notre
une diversité infinie d'opinions qui se valent et qui ont
temps. Le jeune homme aujourd'hui se croit au moins
tout autant d'autorité l'une que l'autre, il s'ensuit que
l'égal de l'homme qui a beaucoup vécu, et, longtemps
cet état d'individualisme où nous sommes est en mème
.avant de sortir du collège, les enfants se savent et se dé-
temps un état d'anarchie intellectuelle complet. Ainsi,
clarent égaux à leurs pères; et rien n'est plus rigoureux
d'une part, autorité sans contrôle de l'individu, puis-
qu'une telle conséquence. Ainsi, l'égalité des intelligences
qu'au dessus de cette autorité il n'existe aucune croyance
valusque-là., qu'un jugement de dix-huit ans a la môme
commune, aucun criterium de vérité admis, qui domine
autorité qu'un de cinquante, et que la raison d'un pau-
les intelligences, les rallie et les gouverne; d'autre part,
vre ouvrier n'est pas moins compétente que celle d'un
l'autorité propre de chaque individu étant égale à l'au-
homme d'État qui a vieilli dans le maniement des af-
torité de tout autre, diversité infinie d'opinions ayant
faires, ou d'un savant blanchi par l'étude. Sans doute le
toutes un droit é gal à se dire et à se juger vraies; en
bon sens, qui a le privilége de vivre à côté des plus
deux mots, individualisme et anarchie, voilà ce qui doit
grandes aberrations de l'esprit humain, vient tempérer
être et ce qui est; voilà où il était nécessaire et inévitable
cette démocratie intellectuelle et mettre un frein aux
que nous en vinssions, et ce que nous voyons autour de
enu séquences logiques qui aspirent à en sortir; mais il
nous.
n'en est pas une qui ne se montre, comme pour révéler
Une circonstance contribue encore à fortifier cette es-
à l'humanité la portée de ses opinions.
pèce de démocratie intellectuelle dont je viens de parler.
Ce n'est pas tout, messieurs; la conviction que le passé
Ce qui crée principalement l'inégalité des esprits, c'est
s'est trompé conduisant au mépris de toute étude sé-
l'expérience qui , dépose dans l'intelligence des hommes
rieuse des faits historiques, et celle qu'il n'y,;,pas-,-.de
qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, ou beaucoup élu-.
de vérité engendrant le mépris de la_eexiel:.
e'e
\\I\\C"
eo,
DU SCEPTICISME ACTUEL.
259
258
DIXIÈME LEÇON
il en résulte cette ignorance profonde que nous voyons,
toutes les idées absurdes, contre toutes les folles imagi-
et qui compose avec la présomption les deux traits ea:.
nation s qui traversent la tête la plus sage, l'homme qui
ractéristiques des intelligences de ce siècle. Et delà vient
croit a une défense : fort de ses principes, il les appli-
que, dans la plupart des productions de notre temps, on
que, et, à l'épreuve de ce criterium uniforme, les bizarre-.
ne sait qu'admirer davantage, ou de la prodigieuse fa-
ries, les chimères, les inconséquences, s'évanouissen t; et
tuité avec laquelle les idées les plus usées ou les plus
cela seul reste qui est conforme à ses convictions. Mais
absurdes sont émises, ou de l'absence complète de toutes
à nous, (lui rie croyons à rien, ce criterium manque, et
les connaissances positives qui pourraient autoriser tant
parce qu'il manque, nous ne pouvons rien juger, rien
de confiance. Et l'on serait tenté d'en vouloir aux indi-
approuver, rien Marner. Aussi, n'approuvons-nous, ni
ne condamnons-nous rien; nous acceptons tout; et
vidus ; si l'on ne songeait pas que ce double défaut est
une conséquence rigoureuse de l'individualisme et de
notre esprit, tour à tour en proie aux idées les plus con-
l'anarchie intellectuelle qui nous travaillent : deux faits
traires, n'imprime aucune suite à nos résolutions, aucun
qui sont eux-mêmes la conséquence de la situation que
plan à notre conduite, aucune dignité à notre caractère.
j e vous ai décrite, et qui est fatale dans le développement
Et cela, encore une fois, n'est pas une accusation, mais
révolutionnaire au sein duquel nous vivons.
un fait ; ce que le siècle doit être, il l'est; je le peins et
Des faits que je viens de vous signaler résulte, mes-
je l'explique, voilà tout.
sieurs, l'affaiblissement universel des caractères. Per-
L'amour du changement est une autre circonstance
ca
sonne n'a de caractère dans ce temps-ci, et par une
ractéristique de la situation intellectuelle où nous
très-bonne raison, c'est que des deux éléments dont le
nous trouvons. L'amour, messieurs, de quelque espèce
caractère se compose, une volonté ferme et des prin-
qu'il soit, n'est autre chose que le besoin de ce qui nous
m
cipes arrêtés, le second manque et rend le premier inu-
anque. Or, ce qui nous manque dans le moment pré-
se
tile. A quoi ser:, .en effet, une volonté ferme quand on
nt, ce sont les vérités qui doivent renouveler l'indi-
vidu
n'a pas de principes arrêtés? C'est un instrument vigo u
'snet la société ; et ce qui peut nous les donner, c'est
e avéel,ainr ;ctioanyc,
l'avenir;
p
-reux, mais qui n'est d'aucun usage. àlettez cet instru-
doit tourner les yeux avec
espérance,
ment au service d'une conviction stable et profond e, il
avec
vers l'avenir, et se laisser facile-
nient e
produira des miracles de décision, de dévoueme nt, de
ntraîner à tout changement. Aussi semblons-nous
constance et d'héroïsme. Mais en nous, qui n'avons
moins habiter le présent que l'avenir, et accueillons-
aucune idée, aucune croyance fixe, et qui ne pouvons
11°Ils avec enthousiasme, avec ivresse, toute nouveauté,
e:nro
nous en faire ; en nous, qui n'avons d'autre guide que
ndant ainsi ce qui est nouveau avec ce qui nous
2,aric
les caprices de notre autorité individuelle, et qui, fiers
fne, et, de ce que l'objet secret et inconnu de nos
"sire e st une chose nouvelle, concluant aveuglément
de cette indépendance, nous faisons un point d'honneur
Sue t
t• , oute
Ill e chose nouvelle aura la propriété
de prononcer par nous-mêmes dans tous les cas pa rti-
de es sa-
dsinire.
culiers, que voulez-vous que produise la volonté? Coutre
260
DIXIÈME LEÇON.
De là, messieurs, cette passion sans discernement
DU SCEPTICISME ACTUEL.
261
pour les révolutions et les changements, qui nous rend
point de gouvernement qui puisse vivre. Et de lé, mes-
la dupe des ambitions ou des illusions du premier venu,
sieurs, la fragilité des popularités parmi nous. Qu'un
et nous fait faire inutilement les frais de bouleverse-
homme nouveau apparaisse sur la scène politique, vous
ments périodiques inutiles.
l'entourez de votre faveur, vous l'admirez, vous l'élevez.
Car, remarquez bien, messieurs, que ce qu'il nous
Et pourquoi ? C'est que vous espérez que celui-là enfin
faut, ce n'est pas un changement matériel. Faites subir
va vous donner ce qui vous manque. Mais qu'arrive-
à notre société un aussi grand nombre de révolutions
t-il? C'est que, n'ayant pas plus que vous les solutions"
matérielles qu'il vous plaira : si ces révolutions maté-
que vous cherchez, quinze jours après son élévation au
rielles ne lui donnent pas les idées qui lui manquent,
pouvoir, vous le trouvez tout aussi vide que les autres,
elles la laisseront précisément oh elle ers est, ét ne lui
et toute sa popularité s'évanouit. Et voilà pourquoi, dans
seront d'aucune utilité. Ce qui nous manque, ce sontdes
ce siècle, il suffit d'être au pouvoir pour devenir impo-
solutions à une demi-douzaine de questions auxquelles
pulaire. Il n'y a de popularité possible que pour ceux
le christianisme répondait, auxquelles plus rien ne ré-
qui y aspirent, mais qui n'y sont pas encore ; car ceux-
pond maintenant; et rien n'est moins propre à donner
là n'ont pas encore dit leur secret ; le jour oit ils sont
ces solutions que les orages des rues et les renverse-
en position de le dire, comme ils n'en ont aucun, l'ar-
ments de gouvernements : car c'est par la réflexion que
dente faveur qui les entourait se refroidit, car l'illusion
la vérité se trouve, et la réflexion exige la paix. Les ré-
qui les rendait grands est dissipée.
volutions matérielles sont bonnes quand elles viennent
Voilà, messieurs, ce qui rend si malheureux, de nos
réaliser des vérités préalablement découvertes; mais,
jo urs, cet titre collectif qu'on appelle un gouvernement.
faire des révolutions matérielles quand les vérités après
Les peuples sont absolument comme les enfants qui,
lesquelles une époque soupire sont encore à découvrir,
ayant un désir, pleurent, et en veulent à leur nourrice,
et pour les découvrir, c'est vouloir que la conséquence
dh6nstirqfuû't i
qu'elle la
ne l'a pas deviné et contenté,
j
l'obet de ce
engendre le principe, et que la lin vienne avant le
a lune, que la nourrice ne peut atteindre.
moyen ; c'est une pure absurdité.
Ainsi sont faits les peuples : ils sentent le malaise, les
C'est la, messieurs , ce que le vulgaire n'aPelei,l
inquiétudes qui les tourmentent; mais ils ne se rendent
pas : son illusion est si grande, qu'il considère el
compte ni de l'objet de ces inquiétudes, ni de la raison
changement comme devant lui donner cette chose
dace malaise, et alors ils s'en prennent de leur mal à la
connue et nouvelle dont l'absence le rend malbeuree
forme de société sous la
Il se porte donc avec une aveugle ivresse au-devalif de
cuse„e les
laquelle ils vivent, et alors ils ac-
, " L les hommes qui les gouvernent de ce que l'objet
toutes les révolutions, impatient de ce qui est, avide de
dé-
qu ils poursuivent, et qu'ils ont raison de
ce qui n'est pas. Devant de flot de l'inclination Pe.,
n'Y
P°tIrs4ivre , ne leur est pas donné. C'est pourquoi, à la
lait e, il n'y a pas d'institution qui puisse durer,
Place
hommes qui règnent , ils veulent toujours
vautres hommes
«lommes ; à la place des formes établies, d'au-
DU SCEPTICISME. ACTUEL.
263
262
DIXIÈME LEÇON.
tres formes ; à la place de l'ordre social et des lois exis,
questions, qu'il faut absolument que les nations comme
quesd,
tantes, un autre ordre social et d'autres lois : persuadés
les individus y aient une réponse pour organiser leur
vie et se créer un système de conduite.; Comment vou-
que, la cause du mal étant dans le gouvernement, dans
les lois, dans l'organisation de la société, en changeant
lez-vous que des gens qui ne savent ni comment, ni à
quelles fins ils sont sur la terre, sachent ce qu'ils ont à
tout cela, ils auront ce qu'ils désirent. Et point du
faire de la vie? et comment voulez-vous que, ne sachant
tout, quand ils ont tout changé, ils se sentent tout aussi
ce qu'ils ont à faire de la vie, ils sachent cependant com-
malheureux et tout aussi mécontents qu'auparavant.
ment ils doivent constituer, organiser, régler la société?
C'est que ces changements ne sont que des changements
Quand on ignore la destinée de l'homme, on ignore
matériels, et nullement un changement moral, et que
celle de la société ; quand on ignore la destinée de la
c'est à un changement moral que les. âmes aspirent;
société, on ne peut l'organiser. La solution du problème
c'est qu'aussi longtemps que les solutions des questions
suprêmes, au nom desquelles seules on peut organiser
politique est donc une foi morale et religieuse. Cette foi
la société d'une manière vraie et conforme aux besoins
nous manque, et, tant qu'elle ne sera pas trouvée, toutes
qui sont dans les esprits, ne seront pas trouvées, on
les révolutions matérielles imaginables ne pourront rien
pour la société.
tournera toujours dans le même cercle vicieux et dans
Voilà, messieurs, ce que ne saurait trop méditer qui-
la même impuissance.
D'où était venue cette organisation sociale, sapée de-
conque veut se faire une idée juste et nette de la situa-
puis trois siècles, et renversée par notre révolution? Des
tion où nous sommes : tout le secret de cette situation
solutions données par le christianisme aux grandes
est là, et n'est pas ailleurs. Mais, comme le peuple ne le
s
questions humaines. Ces solutions, messieurs, n'étaient
ait pas, on exploite son aveuglement, et on tire parti
pas négatives comme celles que nous proposent les
de tous les nobles instincts qu'il ressent. Ce vide, dont il
grands hommes de notre époque ; elles entraînaient en
a conscience, et qu'il a soifde combler, et que personne
n
tout, dans la morale, dans l'art, dans la religion, clans
e peut combler, vingt empiriques se vantent tous les
Ma
la politique, des conséquences positives ; il en déo.11•
tins de posséder le secret de le remplir, ne mettant
lait pour la société certaines institutions, certaines lois
qu'une condition à l'application de leur recette, c'est
qu'o n
pour le pouvoir, une certaine organisation , un e cer:
leur donne le pouvoir. Pour qui sait de quoi il s'a-
git ,
taine forme ; tout un ordre social et politique était 1°1
il est évident que tout au moins ils s'abusent; mais,
comme i
plicitement contenu et vivait en germe dans les .s°111;
ls donnent un nom à ce qui nous manque,
pa Ppellent
tions chrétiennes ; cet ordre devait en sortir, et en e'
république, suffrage universel, légiti-
'oit/
raite ce
historiquement sorti. Au4ourd'hui, cet ordre'est dee
mot nous séduit, et nous le prenons pour une
et, pour en créer un autre , il faut un nouveau e„rue
chose, et nous nous passionnons pour ce topique in-
connu, et
wience
c'est-à-dire de nouvelles solutions aux questions suPc'e
et nous ne nous désenchantons que quand l'ex-
n
mes que le christianisme avait résolues. Telles sont
ous a montré que ce mot était vide et ne cou-
264
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
265
vrai t rien. Et c'est ainsi que, baptisant tour à tour de
lammés d'une ardente passion pour l'élection popu-
f
noms différents l'objet inconnu de nos voeux, on nous
laire, et, après bien des efforts, nous avons réussi à la
passionne tour à tour pour une foule de choses qui
conquérir : une notable partie des citoyens intervient
sont impuissantes à les satisfaire, et qui, une fois con-
aujourd'hui de cette manière dans la nomination aux
quises, nous laissent tout aussi mécontents qu'aupara-
fonctions publiques les plus importantes. Or, messieurs,
vant. C'est là le secret des continuels désappointements
quand vous rassemblez ainsi à grands frais les citoyens
qu'ont éprouvés depuis quarante années, parmi nous,
pour élire au commandement de la milice nationale, aux
les amis des libertés publiques. Chacune de ces libertés
conseils municipaux, aux conseils de département, à la
nous a paru tour à tour le bien après lequel nous sou-
Chambre des députés, savez-vous ce que.vous faites?
pirions, et son absence la cause de tous nos maux. Et ce-
Deux choses, messieurs. D'une part, vous vous donnez
pendant, nous les avons conquises, ces libertés, et nous
une garantie que personne ne substituera ses intérêts à
n'en sommes pas plus avancés, et le lendemain de cha-
ceux du pays, et n'empêchera la nation d'aller à sa fin à
que révolution, nous nous bétons de rédiger le vague
elle; d'autre part, vous demandez implicitement à ces ci-
programme de la suivante. C'est que nous nous mépre-
toyens réunis de découvrir et de dire quelle est cette fin,
nons; c'est que chacune de ces libertés que nous avons
c'est-à-dire ce qui vous manque, ou d'envoyer aux dif-
tant désirées, c'est que la liberté elle-même n'est pas et
férents conseils du pays des hommes qui la détermi-
ne saurait être le but où une société comme la nôtre as-
nent, ou qui tout au moins choisissent parmi eux et por-
pire. Une société libre a cet avantage, qu'un maître r.
tent au pouvoir d'autres hommes qui la sachent. Voilà
peut pas la détourner de sa fin à elle pour lui impose'
l'explication de cet amour extrême de l'élection que
la sienne à lui; une société libre a cet autre avantage,
nous ressentons. Or, de ces deux résultats, l'un négatif,
d'être plus propre qu'une autre à trouver sa véritable
l'autre positif, l'élection atteint le premier : elle empê-
fin et à l'atteindre; parmi ce qu'on appelle les libertés
che qu'on ne détourne le pays de sa fin; mais, quant à
publiques, il n'y en a pas une qui rie soit bonne à c .
la découverte de cette fin elle-même, si les électeurs ne
double titre, mais il n'y en a pas une qui puisse l'être a
la connaissent point si les élus l'ignorent, et si les élus
un autre. Toute liberté est pour un peuple un inoyee
de ces élus ne s'en doutent pas, il est évident que ce qui
d'aller à sa fin, et surtout une garantie qu'on ne Penn'
la manque continuera de nous manquer, et qu'ainsi
pêchera pas d'y aller; aucune ne fait partie de cette lin
' a l iberté électorale n'entrait pour rien dans ce qui
elle-même; et il en est exactement de l'or
l'ordre connue det
nous manquait. Il en est de même de la liberté de la
la liberté : la fin d'une société est également étran gère e
pres se et de toutes les libertés. De manière que, si vous
supérieure à ces deux choses.
utre
VOU S passionnez outre mesure pour telle ou telle forme,
En doutez-vous, messieurs? Prenez l'une après 1
Pour telle on telle institution, vous imaginant que là est
toutes nos libertés, et voyez si elles sont autre cho se rle
le rem ède au mal qui vous tourmente, vous vous nié-
des garanties et des moyens. Nous nous sommes en'
Prene z étrangement. Ces institutions, ces formes, ne
266
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
267
sont que des garanties contre ce qui pourrait empêcher
et tous les petits événements qui surgissent cha-
la révolution morale, qui seule peut le guérir, et peut-
partis
que jour autour dé nous, et auxquels, quand on ne les •
être aussi des moyens de .11à.ter cette révolution; je dis
regarde pas de cette hauteur, on attache une impor-
peut-être, car, quelle que soit mon estime pour l'esprit
tance exagérée. En embrassant l'ensemble de l'immense
de tout le monde, je pense que cet, esprit, qui est le
révoluti on qui travaille l'Europe depuis trois cents ans,
sens commun, est moins propre à découvrir la vérité
en voyant d'où elle est partie et où elle va, ce qui est
qu'a la reconnaître quand on la lui montre; et, de tou-
fait et ce qui reste à faire, comment et avec quelle len-
tes les vérités qui ont influé sur les destinées de l'espèce
teur ce qui s'est fait s'est accompli, comment et à quelle
humaine, je n'en sache pas une qui soit sortie de l'in-
condition ce qui reste à faire peut s'accomplir, en com-
stinct des masses ; toutes ont été la découverte des hom-
prenant bien surtout la véritable nature de cette révolu-
mes d'élite et le , fruit de la méditation solitaire des pen-
tion et par làsa véritable fin, bien des faits,qui semblent
seurs. Mais, une fois mises en lumière, c'est l'adoption
très-important s , deviennent misérables; bien d'autres,
des masses qui les a consacrées, et elle n'a manqué à
que l'on remarque à peine, deviennent graves ; chaque
aucune.
chose, en un mot, reprend sa véritable valeur, et les illu-
Ce que je -viens de vous dire, messieurs, sur notre
sions, comme les passions qui troublent l'âme, perdent
situation présente, indique d'une manière suffisamment
de leur force, si elles ne se dissipent pas entièrement.
claire la conduite que doit se prescrire, dans l'intérêt de
Pour ceux qui veulent dès demain, et qui demandent
sa dignité et dans celui de son pays, tout homme sérieux
tous les matins au pouvoir et à la loi ce qui nous man-
et sage, à l'époque où nous vivons.
que et ce qu'il n'est au pouvoir de personne de nous
La première chose à faire, messieurs, c'est de se cal-
chose d'inconnu, caché dans l'ave-
donner, ce quelque
mer soi-même et de se dérober à ces rêves chiméri-
nir, objet mystérieux, programme indéchiffrable de tous
ques dont les masses se repaissent, et, par là, à cette
et que jc définis, moi,
les mouvements qui nous agitent,
ivresse fougueuse et à ces tentatives insensées qui en
un nouveau système de croyances sur les grandes et
sont la conséquence. Or, pour y parvenir, il suffit de
éternelles questions qui intéressent l'humanité,
parfaitement comprendre ce que je viens d'essayer de
de cette grande révolution et la vue nette du point
vous rendre clair, je veux dire, d'une part, la loi néces-
propres à modé-
précis où elle est parvenue sont bien •
saire de toute révolution, et, de l'autre, le point pré-
rer leur impatience. Car, quand on comprend de quel
cis où en est celle au sein de laquelle nous sommes nés,
résultat il s'agit., on comprend aussi qu'un tel résultat
En ne voyant dans ce qui nous arrive que les Phases né-
ne s'improvise pas, qu'il ne peut être que le fruit d'un
cessaires d'une loi de l'humanité qui s'accomplit, nous
long travail, lentement accompli, et qu'il ne dépend ni
serons moins disposés à nous laisser aller à ces frayeurs
des institutions, ni des lois, ni de la volonté des hom-
et à ces espérances passionnées, à ces enthousiasmes et
Mes , de le produire avant le temps. L'histoire est aussi là
à ces haines furieuses que nous inspirent tous les petits
pour témoigner combien sont lentes ces sortes de révo-
PU SCEPTICISME ACTUEL.
269
268
DIXIÈME LEÇON.
que cette grande religion disparaisse, comme l'a fait le
lutions. Un travail tout pareil à celui que nous subissons
paganisme ; sa destruction est un rêve du dix-huitième
aujourd'hui s'est opéré en Grèce avant la naissance du
siècle, qui ne se réalisera pas ; mais nul doute. qu'elle
christianisme, qui en a été le dénoûment. Le scepticisme
ne doive subir une épuration, et recevoir une forme nou-
a commencé en Grèce au moins six cents ans avant Jé-
velle et des additions notables; autrement la révolte
sus-Christ ; car, à l'époque de Thalès, les esprits éclai-
qu'elle a excitée, l'incrédulité présente, et ce long tra-
rés commençaient à ne plus croire à la religion régnante,
vail de l'humanité chrétienne, qui date du quinzième
et deux cents ans plus tard, au temps de Socrate, il est
siècle, n'auraient pas de sens, ce qui est impossible. Or,
probable que, parmi les citoyens qui exerçaient les
messieurs, à le bien prendre, nous ne sommes en révo-
droits politiques dans la république d'Athènes, il n'en
lution sérieuse que depuis trois cents ans ; donc il ne
restait, guère que l'incrédulité n'eût gagnés. Si Socrate
faut pas s'imaginer que nous devions arriver demain au
fut condamné à cette époque pour avoir attaqué la reli-
terme de cette révolution, ni s'étonner que, la première
gion, le jugement fui dicté par des motifs politiques, et
période de l'époque révolutionnaire venant récemment
nous voyons aujourd'hui, dans un pays voisin du nôtre,
de s'achever, nous ne soyons pas encore au terme de la
un exemple tout pareil de cette alliance de l'incrédulité
seconde. Il est très-possible qu'avant que les croyances
privée et du respect politique. Or, si quatre cents ans
de l'avenir se soient formulées et implantées dans les
avant Jésus-Christ la vérité ancienne était détruite, en
masses, et leur aient rendu le credo auquel elles as-
Grèce, et si la philosophie commençait déjà à chercher
pirent, il s'écoule encore bien des générations, et que,
la vérité nouvelle, on n'ignore pas que l'humanité at-
pendant ce temps, nous demeurions dans la situation
tendit encore quatre cents ans avant qu'aucune croyance
où se trouva le monde ancien aux époques analogues,
positive se formulât. On sait, de plus, que l'établisse-
c'est-à-dire dans cette anarchie intellectuelle et morale
ment du christianisme dans les masses ne date pas de la
que nous décrivions tout à l'heure, et qui he peut finir
naissance de Jésus-Christ, qu'il n'y a pénétré que peu
qu'avec une foi nouvelle. Ce qui a guéri une première
à peu, et par n n progrès qui a rempli plusieurs siècles;
ibis l'humanité, messieurs, c'est le christianisme, et il
de manière qu'en prenant bien la mesure de cette révo.
l 'a guérie moralement, avant de la guérir matérielle-
lotion, on trouve que l'esprit humain a employé près de
ment ; car le remède moral est le principe, le remède
mille ans à passer du dogme païen au dogme chrétien.
matériel, la conséquence. Notre guérison à nous s'opé-
A Dieu ne plaise que je prétende, messieurs, qu'avec les
rera de la même manière : des vérités d'abord, une ré-
forces immenses que l'esprit humain a acquises depuis
fo rmation sociale conséquente à ces vérités ensuite.
dix-huit siècles, il doive mettre la même lenteur à ac-
Voilà la loi. Or, aujourd'hui, il n'y a pas encore l'ombre
complir aujourd'hui l'oeuvre qu'il a commencée t Loin
d'un symptôme de l'apparition des solutions nouvelles.
de moi surtout la pensée que la,révolution qui nous tra-
Nous sommes donc encore bien loin du dénoûment. Les
vaille doive aboutir à une révolution d'opinions aussi
j ournaux qui, tous les matins, prêchent un meilleur
complète ! Le fond du christianisme est trop vrai pour
270
DIX.L.t.,,'ME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
271'
ordre de choses, ne définissent pas ce meilleur ordre;
société par la triple voie des journaux, du théâtre et
la
ils disent bien que ce qui est ne suffit pas, mais ils ne
des livres. Il n'est personne qui, en interrogeant son
disent pas ce qu'il faut mettre à la place ; c'est qu'ils
bon sens et son cour, ne puisse se tracer à soi-même
l'ignorent ; c'est qu'ils pressentent, comme le peuple,
un plan de conduite conforme aux Maximes les plus
ces vérités, sans les savoir plus que lui. Ils seraient
pures de la morale, et qui ne puisse, par une volonté
dans le vrai, s'ils savaient qu'ils rie les savent pas ; ils le
forte, y demeurer fidèle et le réaliser. Voilà, messieurs,
seraient encore plus, s'ils comprenaient qu'ils ne peu-
ce qui est possible à chacun de nous ; et si nous le pou-
vent pas les savoir.
vons, nous le devons. Nul n'est excusable de ne pas
Voilà, messieurs, le moyen d'avoir l'esprit calme dans
sauver sa raison et son caractère, dans un temps comme
cette époque de fièvre et d'agitation. Mais ce n'est pas
celui-ci ; car, s'il y a, dans les circonstances sociales au
assez de calmer son intelligence, il faut encore se con
milieu desquelles nous nous trouvons, des excuses pour
duire. A cet égard, il serait digne de nous de reproduire
ceux qui laissent l'une s'égarer et l'autre se corrompre,
l'exemple que donnèrent au monde, à une époque pa-
ces excuses ne les absolvent pas; car c'est précisément
rallèle, les seuls hommes dont le nom ait survécu et
pour de telles circonstances que Dieu nous a donné une
soit resté respectable aux âges suivants dans la déca-
raison pour juger, et une volonté pour vouloir.
dence des croyances anciennes. Évoquant, au milieu de
Quant à la patrie, messieurs, à cette patrie qui doit •
la corruption et de l'anarchie universelles, les principes
être, après notre dignité personnelle, le premier objet
impérissables et toujours visibles de la morale, ces
de notre souci , il y a aussi pour tous, en ce temps-ci,
hommes, qui furent les stoïciens, se firent une loi per-
une manière de lui ètre utile; et ce moyen, c'est de
sonnelle quand toutes les lois communes s'en allaient,
faire comprendre le plus possible à tous ses enfants et
et, s'enveloppant dans leur vertu, traversèrent sans tache
la véritable situation où elle se trouve , et les raisons de
l'époque la plus souillée de l'histoire. Il suffit de citer
cette situation ; c'est de leur expliquer à tous le secret
Marc-Aurèle, Epictète, et leurs illustres amis, pour mon-.
de leur mal , la nature du bien auquel' ils aspirent, et
I rer qu'il n'y a point de temps si funeste où il ne reste
les moyens faux et les moyens vrais d'y arriver. Car
aux individus le pouvoir de sauver leur conduite et leur
c'est là, à ma connaissance, le seul principe d'ordre et
caractère du naufrage universel. Nous le pouvons donc,
de calme qui puisse être jeté au milieu de la société,
messieurs, dans des temps infiniment meilleurs, et avec
quand la société est incrédule. Il faut donc éclairer les
les lumières du christianisme et d'une philosophie épu-
masses, messieurs : jamais les lumières ne leur furent
rée pour flambeau. Il n'est personne qui, en cherchant
Plus nécessaires, jamais elles n'eurent plus besoin de
sérieusement ce qui est bien et ce qui est mal, ne puisse
discernement. Quand la société vit sous l'empire de
purifier son intelligence et son âme de. ce flot d'idées
croyances établies, le catéchisme neutralise les effets de
Causses, immorales, bizarres, qu'une licence incroyable
! ignorance. Mais quand les intelligences vides sont ou-
d'esprit encore plus que de coeur verse aujourd'hui sur
vertes sans défense à toutes les idées bonnes et mati-
272
DIXIÈME LEÇON.
DU SCEPTICISME ACTUEL.
273
valses, salutaires et funestes, alors il n'y a qu'un moyen
alors une révolution ne peut être qu'un mal matériel
de salut pour les peuples : ce sont les lumières; C'est
'sans compensation, et tout ami du pays doit refuser son
dans chaque citoyen, le discernement de ses vrais nie:
concours à une telle entreprise. Ceci, messieurs, n'est
rêts et de la vraie situation du pays. Tout homme qui
point une prédication ; ceci est tout uniment la consé-.
comprend son temps a donc une mission patriotique à
quence claire de la vue que je viens de vous soumettre
remplir aujourd'hui : c'est de le faire comprendre aux
et sur les lois de l'humanité en matière de révolution,
autres , c'est de calmer par là le pays comme il s'est
et sur la situation où nous nous trouvons. Ce n'est d'ail-
calmé lui-même. Quand on comprend bien les circon-
leur pas par vous que l'indépendance et la franchise de
stances d'un état dans lequel on se trouve, on ne s'en
mes paroles peuvent être soupçonnées; j'ose croire que
effraye pas; quand on a cessé de s'en effrayer, on songe
vous ne douterez jamais ni de l'une ni de l'autre.
à soi, on se fait un plan de conduite, on travaille, on
vit; mais , si vous croyez tous les matins que vous allez
faire naufrage, que vous touchez à une catastrophe,
alors vous ne songez plus à vous, vous vous laissez aller
au flot des circonstances ; il n'y a plus de paix, de tra-
vail, de réflexion, de plan de conduite, de développe-
ment de caractère ; vous n'êtes plus qu'une feuille qui
est emportée avec les autres par le vent qui souffle et
qui passe.
Est-il nécessaire d'ajouter que, les révolutions maté-
rielles ne pouvant rien pour le but auquel tend la so-
ciété, et produisant toujours beaucoup de désordre et
de mal, loin qu'il soit d'un homme éclairé et d'un bon
citoyen de les provoquer, il est, au contraire, du devoir
de l'un et de l'autre de prévenir autant qu'il est en eux
ce mal inutile. Je le répète, quand une révolution ma-
térielle a pour objet de réaliser une révolution morale,
non-seulement alors elle est nécessaire,
elle est
mais
raisonnable et bonne. Mais, quand la nouvelle organise-
lion morale que poursuit la société, loin d'être généra.-
lement comprise et populairement établie dans l'intellt-
gence des masses, n'est pas même entrevue par ceux
qui se portent pour les avant-coureurs de la civilisation,
- 18
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
275
résider que dans un motif impersonnel, le placent où il
est, c'est-à-dire dans une conception désintéressée de
mais, déterminant mal sa nature, l'altèrent
d ive
la raison,e
nt. Il y aurait donc lieu de partager en deux
catégories distinctes cette seconde série de systèmes ., et
d'examiner tour à, tour ceux qui détruisent la loi en la
ONZIÈME LEÇON.
méconnaissant et ceux qui la détruisent en la faussant.
Mais je ne tiendrai point compte à présent de cette diffé-
DES SYSTÈMES QUI MÉCONNAISSENT OU QUI
rence, qui n'est pas importante, et que les équivoques
DÉFIGURENT LA LOI OBLIGATOIRE.
de la langue philosophique ne permettraient pas tou-
jours de faire aisément. Tl sera temps de l'établir quand
Système égoïste. — Hobbes.
j'aurai examiné les différents systèmes qui peuvent se
ranger dans ces deux catégories.
MESSIEURS,
Le premier système dont je vous entretiendrai, et qui
mérite peut-être cette préférence par sa célébrité, c'est
Les systèmes dont je vous ai entretenus jusqu'à pré-
le système de l'intérêt ou du bien-être, dont Hobbes a
sent ne s'occupent point de savoir s'il y a ou s'il n'y a
été, dans les temps modernes, le plus illustre représen-
pas pour l'homme une loi obligatoire. Cette question
tant. Je consacrerai cette leçon et la suivante à l'exposi-
n'est pas même présente à la pensée de leurs auteurs;
tion et à l'examen critique des principes de ce système.
ils en agitent d'autres, et c'est en résolvant d'une cer-
Il nous arrive assez fréquemment, messieurs, de faire
taine manière ces questions étrangères en apparence
une action parce que nous prévoyons qu'elle sera sui-
au problème moral, qu'ils arrivent implicitement à nier
vie d'un certain plaisir ; il nous arrive assez souvent
l'existence d'une loi obligatoire dans la nature humaine.
aussi de rechercher un objet parce que- nous savons
Tels ne sont point les systèmes dont je vais désormais
que sa possession nous sera agréable ; et, de même,
vous entretenir; ceux-ci sont de véritables systèmes m o
nous nous refusons souvent à une action, et nous re-
-raux, et c'est en examinant s'il existe pour l'homme
poussons souvent un objet, parce que nous jugeons
une règle de conduite et quelle est cette règle, qu'ils
qu'il résultera pour nous, de l'accomplissement de l'une
aboutissent aux mêmes résultats que les système s Pr6.
eu de la possession de l'autre, quelque douleur. Ce mo-
cédents. Mais ils n'y arrivent pas tous de la mêm e Ille
tif de détermination est donc parfaitement connu , et
nière. Cherchant dans la nature humaine le véritable
l'ex périence de tous les jours le signale à l'attention la
principe de la morale et du droit, les uns se inéPren
P l us distraite. Or , ce motif, messieurs, Hobbes l'érige
nent entièrement et croient le découvrir, ou danslenr,
en motif universel de toutes les déterminations hu-
tif égoïste, ou dans queleune des tendance s Prinli
maines; selon lui, la fin dernière de toute action, c'est
tives de notre nature; les autres, sentant qu'il ne Peut
276
ONZIÈME LEÇON.
la recherche du plaisir et la fuite de la douleur ; et, en
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
277
généralisant cette observation, il formule en ces termes
de conséquences qu'il me reste maintenant à. vous EX-
le principe de sa doctrine : Le bien-être est la fin de
.
poser. Parmi ces conséquences, les unes sont métaphy-
l'homme.
siques et plus immédiates; les autres sont plus éloignées,
Vous voyez, messieurs, que Hobbes dit le bien-être, et
et atteignent la pratique morale et le droit politique.
non pas le bien. En effet, le terme général qui repré-
S'il est vrai, messieurs, que la seule raison qui puisse
sente toute situation agréable n'est pas celui de bien,
déterminer l'homme à faire une action et à rechercher
mais celui de bien-être, , si vous aimez mieux, de
un objet soit le plaisir qui suivra l'accomplissement de
bonheur. Si Hobbes avait dit : La fin dernière de l'homme
l'une et la possession de l'autre, il s'ensuit rigoureuse-
est le bonheur, il aurait parlé le langage de ses idées ; il
ment que la condition de toute détermination est la
le parle également en disant: La fin dernière de l'homme
conception préalable (lu plaisir qui suivra l'action ou
est le bien-être. Mais il aurait fait violence à la langue
accompagnera la possession de l'objet dont il s'agit. Le
s'il avait dit : La fin de l'homme est le bien; car, sous ce
motif universel de nos :actions, dans le système de
mot bien, l'intelligence la plus préoccupée de l'idée que
Hobbes, ne peut donc agir sans une conception préa-
la fin de toutes nos actions est le bonheur place malgré
lable de la raison , qui atteigne les suites sensibles
elle quelque autre chose que le bonheur et le plaisir.
de l'action et celles de la possession. Voilà à quelles
Le langage de Hobbes est donc le plus rigoureux qu'il
s il peut agir ; sans cette condition, il en est
pût adopter.
incapable..
incapable.
Si la fin dernière de toute action est le plaisir, il s'en-
La seconde conséquence immédiate des mêmes prin-
suit rigoureusement que le motif universel de toute ac-
cipes est que toute action et tout objet restent indiffé-
tion est l'amour ou le désir du plaisir. De même donc
rents pour nous tant_ que cette conception dont nous
que Hobbes a dit que la fin dernière de toute action
venons de parler n'a pas eu lieu; car en quoi peut con-
est le bien-être, Hobbes a dû dire que le motif univer-
sister, dans le système de Hobbes, le caractère bon ou
sel des actions et de la conduite humaine est le désir
mauvais d'une action ou d'un objet? Uniquement dans
du bien-être.
la propriété qu'ils ont de produire du plaisir ou de la
Ainsi, fin dernière de toute action, et par conséquent
douleur; il faut donc avoir découvert cette propriété
de l'homme, le bien-être ; motif universel de toute ac-
Pour qualifier l'une ou l'autre. Le principe unique de la
tion , et par conséquent de toute conduite humaine,
qualification des actes et des choses est donc dans l'exis-
l'amour du bien-être : voilà en quatre mots le système
tence ou la non-existence en elles de cette propriété.
moral de llobbes; telle est l'opinion qu'il accepte et qu'i l .
Si nous ne pouvons désirer ou repousser une action,
professe sur la loi de nos déterminations.
désirer ou fuir un objet qu'à ce seul titre que cette ac-
Ce principe posé, Hobbes en déduit avec cette rigueur
tion Ou cet objet nous paraissent capables de produire
(te logique qui l'a rendu si justement célèbre, une série
de la douleur ou du plaisir, il s'ensuit, en troisième lieu,
elt!'ll n'y a pas en nous plusieurs passions, mais une.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
279
278
ONZIÈME LEÇON.
heur dans un autre. Être bienveillant, charitable, bon
seule, et que cette unique passion est l'amour du bien-
pour quelqu'un, qu'est-ce encore? C'est avoir en soi le
être personnel, de notre plaisir, de notre bonheur à
sentiment d'une puissance assez grande pour faire non-
nous. Toutes les liassions que nous distinguons en nous
seuleme nt notre propre bonheur, mais le bonheur d'au-
ne peuvent donc différer entre elles qu'extérieurement,
trui. Vous voyez avec quel effort et en même temps
c'est-à-dire par les objets matériels qui les excitent; au
avec quelle conséquence, IIobbes ramène à l'égoïsme
fond, toutes ces passions ne sont et ne peuvent être que
toutes les passions, celles-là mêmes qui semblent les
des transformations de la seule et unique passion qui
plus désintéressées et les plus étrangères à la recherche
puisse exister en nous, et qui est l'amour et le désir du
de notre bonheur individuel. Aussi bien il le fallait; car
bien-être personnel. Aussi, Hobbes n'a-t-il rien épargné
s'il eût admis un autre sentiment en nous que l'amour
pour ramener toutes les passions humaines à cette
du bitn-être, tout son système s'écroulait.
unique passion, ce, qui l'a conduit à donner de quelques-
Quel est, dans un tel système, le premier et le plus
unes de nos passions des définitions qui semblent ex-
grand des biens ? C'est assurément la conservation de
traordinaires, mais qui, toutes bizarres qu'elles sont,
l'individu ; car la condition, pour être heureux, c'est
étaient les seules qui fussent compatibles avec son sys-
d'abord d'être, et, pour qui n'est plus, il n'y a plus de
tème.
plaisir possible ; le plus grand des maux, c'est donc la
C'est un mouvement du coeur humain d'honorer Dieu,
mort ; ainsi, ce que nous devons rechercher avant tout,
et ce mouvement , certaines personnes aussi peuvent
dans l'intérêt de notre plus grand bonheur, c'est notre
l'exciter en nous. Qu'est-ce que honorer pour Hobbes?
conservation, et éviter par-dessus tout, c'est la mort.
C'est concevoir la supériorité de puissance de la per-
Toutes ces conséquences sortent naturellement du
sonne que l'on honore. Certaines personnes, au con-
Principe adopté par Hobbes ; mais elles ne sont encore
traire, excitent en nous le sentiment du ridicule. En
dà que théoriques. Arrivons à celles qui touchent à la con-
quoi consiste ce sentiment, selon Hobbes? Dans la con-
duite et à la pratique de la vie.
ception de notre supériorité sur la personne dont nous
Admettez que l'homme soit fait comme Itobbes l'ima-
rions. Le phénomène de l'amour se reproduit à chaque
gine; placez, comme lui, le principe de toute déter-
instant et sous mille formes dans les relations sociales:
mi nation dans l'amour du bien-ètre, et supposez que
la mère aime son enfant, l'enfant sa mère, l'amant sa
boutes les actions humaines, profondément analysées,
maîtresse, l'ami son ami. Qu'est-ce qu'aimer, dans les
rap pellent et confirment une telle doctrine; que s'en-
idées de Hobbes ? C'est concevoir l'utilité dont la per-
? Il s'ensuivra rigoureusement que tous les
sonne aimée peut nous être. Ainsi, l'adoration muette
moyens qui conduiront à cette unique et véritable fin
d'une mère penchée sur le berceau de son enfant, c'est
de l 'Homme
()nome seront, par cela même, légitimes et bons.
la prévision de l'utilité dont pourra lui être un jour cet
s'ensui vra, en d'autres termes, que l'homme a le droit
entant. Qu'est - ce qu'avoir pitié? C'est imaginer
de faire
=ire et de s'approprier par tous les moyens possi-
malheur qui peut nous arriver, en contemplant ce In•
280
ONZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - HOBBES.
281
bles tout ce qui peut contribuer à son bien-être. Une
titre. Ainsi le droit naturel n'est pas un ; il y en a tout
conduite légitime et conforme à la raison se reconnaîtra
alit ant que d'individus. Ainsi les conduites les plus di-
donc à ce seul caractère, qu'elle conduira l'individu au
verses et les plus opposées peuvent être également légi-
hien-être. Tout acte, tout moyen d'arriver à ce but, est
times : il suffit qu'elles soient pour un individu des ma-
donc bon, convenable, permis, par cela seul qu'il y con-
nières d'entendre la recherche de son bien-être, et ce
dui L; la permission de tout faire pour arriver à son bien-
bien-être lui-même. L'individu est tout ; son jugement
âtre, tel est donc, selon Hobbes, le droit imprescriptible
est souverain ; il constitue le bien et le mal ; il crée le
de tout individu, le droit naturel tout entier. Et. il a rai-
droit, et le défait après l'avoir créé.
son de poser cette équation ; car, quelle différence peut-
Telles sont, pour la conduite individuelle, les consé-
il y avoir entre l'idéal de la seule conduite bonne, légi-
quences du principe moral posé par Hobbes. En voici
time, conforme à la raison, et le droit naturel? Aucune.
les conséquences politiques ; elles ne sont pas moins ri-
En effet, c'est précisément là ce que signifie cette ex-
goureuses. Si chaque individu a droit de faire tout ce
pression.dans toutes les langues.
qu'il juge nécessaire pour atteindre à ce qu'il a jugé bon,
Or, le bien-être, messieurs, est éminemment indivi-
et si personne n'a le mot à dire, ni sur la manière dont
duel; et si, le principe de toutes mes déterminations est
il entend son bien, ni sur les moyens qu'il prend pour
le désir du bonheur, ce désir ne peut être celui du bon-
y arriver, il s'ensuit rigoureusement que chacun a natu-
heur d'un autre, ce ne peut être que le désir du mien.
rellement droit à toutes choses, ou, en d'autres termes,
Mais chacun entend à sa manière son bonheur ou son
que le droit de chaque individu s'étend à toutes choses.
plaisir ; chacun, d'un autre côté, est juge des meilleurs
En effet, de toutes les choses qui existent, concevez-en
moyens à prendre pour le réaliser ; toutes les constitu-
une qui puisse n'être pas comprise dans l'idée qu'un
tions ne sont pas semblables ; tous les esprits ne voient
i ndividu peut se former de son bien, ou dans celle qu'il
pas de la même façon ; chacun a donc sa manière d'en-
Peut se faire des moyens d'y arriver? Évidemment il n'y
tendre son bonheur, et chacun sa manière de le faire;
e n a pas une seule qui ne puisse y être comprise. Or,
le seul juge de ce qui est bon dans le but et de ce VI
Par cela seul, cet individu a droit sur cette chose. Donc,
est bon clans les moyens, c'est donc l'individu lui-même
dan s l'état de nature, le droit naturel de chaque individu
et l'individu seul. De sorte que tout but, tout moyen
s'étend à tout, sans exception.
sont bons, par cela seul que l'individu en a jugé
Mais si chacun a droit à toutes choses, il doit néces-
Il y a donc autant de droits naturels possibles que d' in
sairement s'ensuivre des collisions entre ces différents
de
-dividus, Du, si vous l'aimez mieux, autant
conduites
droits. Et, en effet, si je juge qu'il est utile à mon bon-
légitimes possibles qu'il y a d'hommes en ce monde,
lieur de posséder telle chose ou de faire tel acte, mon
puisqu'il peut y avoir autant de manières de concevoir
reisi n aussi a tout à fait le droit de juger que cette
le bonheur et les moyens d'y parvenir, e t que toutes
''lente chose est nécessaire au sien , que ce même acte
ces manières sont également bonnes, et le sont au mêle
lui est contraire. De là entre nous une collision inévi-
282
ONZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
283
table. Le droit de chacun à toutes choses engendre donc
dividus, d'une force assez grande pour réprimer entre
nécessairement la collision de tous avec chacun, c'est-
ces individus l'état de guerre.
à-dire la guerre entre tous les individus; du droit natu -
voilà, dans le système de Hobbes, là définition ri-
rel de Hobbes dérive donc un état naturel qui est la
goureuse de la société ; il ne voit dans ]a société que
guerre. De là cet axiome célèbre dans la philosophie de
ela. Quelle est la fin de la société? C'est la répression
Hobbes : La guerre est l'état de nature; et cette guerre
c
de l'état de guerre. Quelle est l'origine de la société?
n'est ni partielle ni accidentelle ; c'est une guerre sans
C'est le malheur de l'état naturel. Toutefois Hobbes con-
relâche, une guerre de chacun contre tous, et de tous
sent à reconnaître deux modes de formation, ou deux
contre chacun.
origines possibles de la société. La première est le con-
Dans le système du bonheur, cet état de guerre est,
trat, et ce contrat a lieu lorsque les différents individus
comme Hobbes l'a parfaitement vu, le plus malheureux,
humains, appréciant les inconvénients de l'état de nature
ou le pire de tous les états possibles ; car, qu'est-ce qui est
et le jugeant le pire de tous, conviennent d'ériger une
bon dans le système de Hobbes? C'est ce qui rend heureux.
force supérieure à celle de tous les individus et capable
Or, que peut-il y avoir de pire qu'un état dont le caractère
de l'écraser , afin de supprimer par ce moyen l'état de
propre est d'exposer à chaque instant chaque individu
guerre et d'y substituer l'état de paix. Les sociétés ainsi
aux forces réunies de tous les autres? Il est évident que
formées doivent leur origine à un contrat. Mais ce mode
l'individu, dans un tel état, doit être tôt ou tard écrasé, et,
soit pas le seul. suffit qu'un homme, par force ou
itts
en attendant, continuellement contrarié dans son bon-
par ruse, réussisse à établir sur une collection d'hommes
heur. Aucun autre ne compromet davantage son bon-
son autorité et sache la maintenir, pour qu'une société
heur de tous les jours; aucun autre ne menace davan-
constituée. Dans ce cas, elle dérive du droit du
tage sa conservation, c'est-à-dire le plus grand des
Plus fort, et n'en vaut pas moins pour cela ; car, le seul
biens, parce qu'il est la condition de tous les autres.
caractère assigné par Hobbes au fait de société étant
L'état de guerre est donc le pire de tous, si le système
l'existence d'un pouvoir assez fort pour supprimer entre
de Hobbes est vrai, et pourtant cet état est l'état naturel.
Plusieurs individus l'état de guerre, pourvu que ce fait
De là cette conséquence tirée audacieusement par 1{01)-
existe, la société existe aussi ; et, comme le droit du plus
bes, que la paix à tout prix, la paix, quelles qu'en soient
fort l'engendre tout aussi pleinement qu'un contrat, la
les conditions, est préférable à. cet état de nature, 4 cet
société sort aussi entière de la première de ces sources
état de guerre. Or, la paix est le résultat de la société, et
que de la seconde. Hobbes reconnaît, de plus, qu'elle en
c'est la société qui l'établit et qui abolit l'état de guerre'
sort tout aussi légitime. Et, en effet, qu'est-ce qui est lé-
condition naturelle et primitive de l'humanité.
gitime dans la doctrine de Hobbes? C'est le plus grand
Qu'est-ce que la société pour Hobbes? La sociét é est
bio
--Il de chaque individu ou son plus grand bonheur.
tout entière dans ce qui la constitue • et ce qui la con-
0 , •il a été démontré que l'état de guerre ou de nature
stitue, c'est l'existence, au milieu d'une collection d'Ire
latt. le plus mauvais pour chaque individu, et l'état de
SYSTEME ÉGOÏSTE. - IIOBBES.
285
284
ONZIÈME LEÇON.
li mité qu'au profit des forces individuelles et de l'état de
société le meilleur. Donc, pourvu que la société exist
gu erre, qu'aux dépens de l'état de paix. Toute limite est
e
de quelque manière qu'elle ait été fdrbée, elle est
donc contraire à sa tin et à celle de la société; s'il en su-
lime. La société établie par la conquête, par le droit%
bissait, il répondrait moins au type idéal dont tout gou-
plus fort, est donc tout aussi légitime, tout aussi con-
vernement doit se rapprocher autant que possible.
forme aux vœux de la raison, que la société fondée sur
Quels sont, en présence d'un pouvoir ainsi conçu, les
un contrat. Ces deux sociétés atteignent également le but
devoirs et les droits des sujets ? Leurs droits , ils n'en
de toute société, et c'est cc but seul qui rend la société
ont point; leurs devoirs, c'est d'obéir à tout ce qu'il peut
l égitime.
plaire au pouvoir d'ordonner, sans aucune exception.
Quelle est maintenant la meilleure forme de la société,
En effet, toute désobéissance au pouvoir tendrait à res-
ou, ce qui revient au même, du pouvoir qui la constitue?
susciter les forces individuelles, serait un commence-
Hobbes n'hésite pas : c'est la plus forte. Et quelle est la
ment de retour à l'état de guerre, qui est le pire, et, par
plus forte? C'est celle où le pouvoir est concentré dans
conséquent, le plus illégitime de tous. D'où vous voyez
une seule main, c'est la forme monarchique; la forme
que, quoi que le pouvoir puisse vouloir, les sujets ont le
monarchique est donc la plus parfaite de toutes. Mais
devoir d'obéir et n'ont aucun droit de résister.
des différentes monarchies quelle est la meilleure? C'est
Quelle est la seule faute possible du pouvoir dans la
la plus forte. Et quelle est la plus forte? La monarchie
société ainsi conçue? C'est de faire des actes qui tendent
absolue. Donc la monarchie absolue est la meilleure des
à le renverser ou à l'affaiblir. liais, alors même qu'il
formes sociales : dernière et rigoureuse conséquencedu
prend de fausses mesures, les sujets sont toujours tenus
système.
de les respecter et de s'y soumettre. Car où est le mal
Sous quelque forme et à quelque titre que le pouvoir
des actes du pouvoir? Dans l'affaiblissement de son au-
existe, ses droits et ses devoirs, ou, en d'autres termes,
torité, qui en résulte; or, la désobéissance des sujets
les choses qu'il peut et celles qu'il ne peut pas envers
augmenterait le mal ; donc, les fautes du pouvoir ne
les membres de la société, ne varient point. Comme sa
Peuvent jamais autoriser la désobéissance des sujets
mission est d'écraser toute résistance particulière, comme
delle, les sujets ne peuvent en aucun cas avoir des droits
c
il ne maintient l'état de paix qu'à la condition de dé-
ontre le pouvoir. Tout droit de résister à un acte, même
mal
truire l'état de guerre, et que le principe de l'état de
entendu, du pouvoir, serait un retour à. l'état de
guerre est dans l'existence des forces individuell es , il
nature, à l'état de guerre, le pire de tous.
s'ensuit que le droit et le devoir de tout gouvernement
Telle e
est une la politique de Hobbes. Vous voyez qu'elle
est l'oppression et l'anéantissement de ces forces parti-
une conséquence claire et nette de sa morale , la-
qu
culières par tous les moyens possibles. Par conséquent'
elle est elle-même une conséquence rigoureuse de sa
le pouvoir, quelles que soient sa forme et son origine'
doctrinee sur la fin de l'homme et sur le motif universel
u
a le droit illimité de tout faire. Tout ce qu'il lui p ie de
4 ebons humaines. Et, sauf quelques objections que
taire est bon par cela seul: car son pouvoir ne peut MO
286
ONZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
287
je ferai plus tard, le tissu de la déduction est irrépro-
incomplète, on arrive à des conséquences qui
chable.
donnée
contredisent et renversent toutes les idées et toutes les
Telle est, en très-peu de mots, le célèbre système de
croyances que l'expérience a déposées dans l'esprit de•
Hobbes ; en voilà,.je crois, l'exposition claire, exacte, ri-
tous les hommes.
goureuse. Maintenant, il faut voir jusqu'à quel point
Et d'abord, messieurs, Hobbes. a confondu le motif
cette doctrine est vraie, et, si elle est fausse, quelle est
égoïste, qu'il accepte, avec le motif passionné ou in-
la nature de l'erreur sur laquelle elle repose.
stinctif, qui précède en nous son apparition, et qui en est
Je n'épuiserai pas dans cette séance toutes les obser-
parfaitement distinct. En effet, les tendances primitives
vations que peut suggérer ce système; je me borneraià
de notre nature n'ont pas la même fin que l'intérêt bien
l'examiner comme représentation du fait des détermi-
entendu, ultérieurement conçu par la raison. La fin
nations humaines. En rapprochant l'image de la chose
propre et dernière de chaque tendance instinctive de
représentée, j'essayerai de montrer combien elle est
notre nature est l'objet même auquel elle aspire. Ainsi,
inexacte, incomplète, et, par conséquent, fausse. C'est
par cela seul que je suis intelligent, le besoin de con-
donc dans sa base même et dans son principe que je
naître se développe en moi, et ce besoin me pousse à
vais sonder la doctrine de Flobbes; car si le principeetait
connaître, sans qu'il soit nécessaire que ma raison ait
vrai , il ne serait pas aisé de se refuser aux . consé-
calculé le résultat sensible de la connaissance et prévu
quences.
que ce résultat doit être un sentiment agréable. Cela est
Dans l'analyse que je vous ai présentée des différents
Céuvirdieeunxt chez les enfants, qui, certainement, ne .sont point
modes des déterminations humaines, je suis arriveirce
calcul ; et, quoique dans une foule de cas les
résultat, que l'homme se détermine de trois manières
hommes faits calculent, raisonnent, examinent avant
différentes, ou, en d'autres termes, qu'il peut être con-
d 'agir, dans un plus grand nombre encore ils cèdent
duit à agir par trois espèces de motifs. J'ai distingu é ces
immédiatement aux instincts qui les poussent, et re-
trois espèces de motifs, et je vous ai montré comment
cherchent les objets pour eux-mêmes, sans songer au
chacun de ces motifs constitue un mode précis et dis-
Plaisir qui suivra la possession. Pensez-vous, messieurs,
tinct de détermination.
q ue l'homme qui aime la vérité et 'qui la cherche ne
De ces trois modes réels de détermination que l'Oser'
l'ai me et ne la cherche que pour le plaisir qui suit sa
au
vous voyez
yie'
vation cohstate dans l'âme humaine,
déco uverte, et que, quand il la poursuit, c'est qu'il a
mier coup d'oeil que Hobbes en a méconnu deux. t.,`.
conçu d'avance et calculé qu'à la suite de la vérité dé-.
inexactitude d'analyse est considérable en elle-male,
couverte, il éprouverait un certain bonheur, un certain
doit l'être bien davantage encore dans ses conséquencesi;
Plai sir? Rien au monde n'est plus éloigné de la vérité des
Dès qu'au lieu de reconnaître aux actions humaines trois
fatts • Dans la plupart des cas, nous tendons aux fins, vers
motifs possibles et distincts, on n'en reconnaî t ,
tte •
lesquelles nous poussent les instincts de notre nature,
adopte qu'un, il est inévitable qu'en partant de ce
Pou r ces fins elles-mêmes ; dans notre pensée, dans nos
288
ONZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
289
intentions, ces fins sont le but même que nous poursui-
plaisir qui suivra cette satisfaction : mais est-ce à dire
vons, le seul auquel nous songions, et 1( plaisir n'appa_
que nous n'agissions jamais, que nous ne poursuivions
rait pas. Si cela est vrai dans l'homme fait, cela ne peut
jamais un objet, en vue de ce plaisir? Loin de là ; car il
pas ne pas être dans l'enfant ; et en effet, l'enfant ne
est vrai, il est certain qu'ainsi s'accomplissent une foule
calcule pas encore, ne prévoit pas encore les consé-
de déterminations [minables. Mais de ce que de telles
quences de ses actions ; il est incapable de cette concep-
déterminations se produisent en nous, il ne s'ensuit pas
tion des suites sensibles d'un acte, indispensable cepen-
que des déterminations d'une autre nature ne s'y pro-
dant pour que le plaisir soit la fin dernière et, par
duisent pas également. Parmi ces déterminations étran-
conséquent, la raison déterminante de l'action:Il y a
gères à l'égoïsme, se trouvent celles dont le caractère
plus: c'est que si nous n'obéissions aux tendances de
est d'émaner immédiatement d'une des tendances in-
notre nature que par la considération du plaisir qui
stinctives et primitives de notre nature, et d'avoir pour
suivra leur satisfaction, il serait impossible que nous
fin dernière l'objet même de cette tendance.
agissions jamais. En effet, nous ne pouvons savoir si la
Il y a donc évidemment dans la pensée de Hobbes
satisfaction des tendances de notre nature nous procu-
une première inexactitude, qui consiste dans la confusion
rera du plaisir, qu'après les avoir satisfaites une première
de cieux modes distincts de détermination : le mode in-
fois. Si donc la condition pour obéir à une tendance de
stinctif qui existe seul dans l'enfant et se reproduit à
notre nature était la conception du plaisir qui suivra sa
chaque moment dans l'homme fait, d'une part, etd'autre
satisfaction, jamais nous n'aurions cédé à une seule
part le mode égoïste, celui qui a pour principe la vue
tendance de notre nature, et, par conséquent, jamais
du plaisir qui suivra l'accomplissement rie l'acte ou la
nous n'aurions agi.
possession de l'objet. Il est donc bien évident que, quand
Enfin, messieurs, le plaisir, qui est la Linde l'égoïsme,
même le motif moral n'existerait pas, il serait faux,
implique des passions qui n'aient pas le plaisir pour
Co mplètement faux, que l'unique fin de toutes nos
fin. Gar d'où vient le plaisir ? lie la satisfaction des ten-
actions fût la recherche du plaisir et la fuite de la dou-
dances de notre nature; il faut donc que ces tendances
leur.
existent préalablement pour que le plaisir soit possible.
Mais, indépendamment de cette confusion, le système
Nous n'éprouverions jamais le plaisir de la soif s atis
de Hobbes en implique une autre bien plus grave et
-faite, sans le besoin de la soif, qui a l'eau pour objet.
non moins évidente : c'est celle du motif moral et du
L'égoïsme est l'amour de tous ces plaisirs qui suivent la
motif égoïste. Car, s'il est parfaitement vrai et parfaite-
satisfaction de nos diverses passions, et it est parfait e
ment évident que, dans une foule de cas, nous cédons
-ment distinct de chacune de ces passions qu'il présle
im médiatement et saris calcul aux instincts primitifs de
pose, et dont aucune n'a le plaisir pour objet.
n otre nature, il n'est pas moins vrai et il est encore plus
Il y a donc contradiction à soutenir que toutes les
év ident que, dans beaucoup d'autres, nous obéissons à
fois que nous obéissons à une passion, c'est en vue du
un Motif qui n'est ni le pur instinct de notre nature, ni
1-19
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - HOBBES.
291
290
ONZIÈME LEÇON.
le calcul de notre plaisir, mais qui est la vue de noire
souvent en triomphe. Vous voyez que je ne fais pas
devoir.
l'homme meilleur qu'il n'est, que je ne prête pas à ses
Ce motif du devoir, messieurs, agit plus ou moins
déterminations habituelles une pureté morale exagérée.
chez les différents hommes, mais il n'en est pas un seul
'Dans beaucoup de cas, sans doute, il y a mélange ; mais
chez lequel il n'agisse quelquefois ; et si l'on croit com-
il ne faut pas non plus nier ce mélange dans un autre
munément qu'il joue un assez médiocre rôle dans la
sens, et lui substituer la domination exclusive des motifs
conduite, c'est que ce motif, ainsi que j'ai pris grand
instinctifs et intéressés. Ce qui est vrai, c'est que, dans
soin de vous le montrer, est tellement en harmonie,
une foule de cas, le motif moral concourt dans nos dé-
soit avec les instincts de notre nature, soit avec le calcul
terminations, et que dans quelques-uns il en est le seul
de notre plus grand intérêt, qu'il est rare qu'il agisse
principe. Donc un philosophe qui, après avoir supprimé
seul et sans le concours des deux autres. Ordinairement
le mode de détermination instinctif ou passionné, sup-
le motif moral agit de concert avec l'instinct et l'intérêt
prime en outre le mode (le détermination morale, est
bien entendu ; et, toutes les fois .que cela arrive, ce qui
doublement infidèle à la réalité de la nature humaine.
se montre le plus dans la détermination, ce n'est pas le
Et s'il la mutile ainsi doublement, comment de données
devoir, qui est une conception pure de notre raison,
aussi fausses pourrait-il cenclure un principe de morale
mais l'instinct, mais le calcul de notre intérêt bien en-
qui ne fût pas extrêmement inexact et faux? Appliquez
tendu, deux faits qui, par leur nature, sont beaucoup
donc maintenant à un tel principe la logique rigoureuse
plus apparents pour la conscience. Mais si vous voulez
de Hobbes, .nécessairement il en sortira ce qui en est
analyser vos résolutions les plus communes, les plus
sorti, des conséquences qui bouleverseront toutes les
ordinaires, vous verrez que la vue de l'ordre, la consi-
idées communes.
dération de ce qui est bien en soi, y joue un rôle qui,
Mais l'infidélité psychologique de Hobbes ne s'arrête
pour être peu remarqué, n'en est pas moins réel. Dans
Pas là; admettez son hypothèse, consentez à considérer
la plupart des circonstances, tout homme a honte d'agir
avec lui le motif égoïste comme le principe universel de
d'une certaine façon, tout homme sent qu'il est beau
toutes nos déterminations : je soutiens que , dans ce
d'agir d'une autre, et cette considération a beauco up de
Cercle même, Hobbes a été incomplet ; je soutiens que
poids dans les résolutions qui s'ensuivent.
ce mode de détermination même, il l'a défiguré et
11 est vrai
qu'avant de céder à cette considération , nous avori.e
; je prétends, en d'autres termes, que l'égoïsme de
oïsme, l'égoïsme tout
coutume d'examiner ce qui nous en arrivera ; nes.
H obbes n'est pas le véritable é g0
e
comme, en général, le parti le plus honorable est en
ntier et tel que Dieu l'a fait.
même temps le plus ststr, le plus souvent chez les
Je vous rappellerai, messieurs, une observation que
hommes de bon sens, cet examen fortifie, au li eu de
le vous ai présentée dans l'analyse des faits moraux de
la nat
l'affaiblir, l'impulsion du devoir, et, dans le cas ordinaire,
ure humaine : c'est qu'il y a dans l'intérêt bien
ce qui est honnête balance du moins ce qui est utile, el
enten du' deux choses , d'abord la vue de notre bien,
292
ONZIÈME LEÇON.
sYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
puis la vue du plaisir qui suit en nous la production de
293
notre bien. Ces deux éléments très-distincts, et que j'ai
dre à son affection, qui pourrait ne voir dans cette su-
pris soin de démêler, existent l'un et l'autre dans l'idée
blime métamorphose qu'un calcul de plaisir et d'é-
que nous nous formons de notre intérêt bien entendu.
goïsme? qui pourrait y méconnaître un autre mobile,
De ces cieux éléments, Hobbes en recueille un et né-
qui, du premier coup, indépendamment de toute ré-
glige l'autre, en sorte qu'après avoir érigé l'égoïsme en
flexion et de tout calcul, pousse la mère à aimer son
motif universel de nos déterminations, il partage ce
enfant, comme à sa fin-dernière, je veux dire l'instinct
motif, et de ces deux moitiés rejette la principale et la
puissant, l'instinct admirable de la sympathie ? Quand
meilleure, et ne conserve que la moindre, celle qui n'est
un savant, passionné pour les recherches scientifiques,
que la suite, la conséquence, l'appendice de l'autre. h
sacrifie sa santé, son repos, ses nuits, tous les plaisirs
effet, messieurs, quand notre raison, s'éveillant en nous
qui peuvent séduire l'homme, au bonheur de déterrer
après les longues années de l'enfance, commence à se
dans de vieux livres quelques passages égarés, au plai-
demander en quoi consiste notre bien et quelle doit
sir de rassembler ces passages, et, après un long exa-
être la fin de notre conduite, ce qu'elle remarque d'a-
men, d'en tirer une petite induction sur un fait qui s'est
bord, c'est que notre nature se dirige instinctivement
passé il y a deux ou trois mille ans, qui n'est pas frappé
vers certains buts qu'elle ne peut atteindre sans plaisir
de cette vérité évidente et incontestable, que ce qui pro.,
ni manquer sans douleur. Ce double phénomène du
duit ce dévouement, c'est tout simplement cette ardente
plaisir et de la douleur, affectant notre sensibilité, est,
curiosité de savoir qui est un des instincts de notre na-
par cette raison, l'élément qui la frappe, parce qu'il est
ture, parce que notre nature a été créée intelligente ;
le plus visible. Il est donc naturel que notre raison s'ar-
que l'amour de la vérité pour elle-même, que le besoin
rête d'abord à cette idée , que la fin dernière de nos
de la découvrir et de la savoir, est la fin dernière de cet
h
instincts est le bonheur que donne leur satisfaction.
omme, et qu'il n'a pas même songé au plaisir qui en
s
Mais notre raison, messieurs, ne saurait s'arrête r à
uivrait la découverte ? Ne cherche-t-on donc la vérité
cette idée. En effet, elle rencontre à chaque instant une
qu'ap rès avoir calculé la petite émotion qui en résul-
foule de faits qui tendent à lui en montrer l'inexacti
tera , ne la cherche-t-on que pour obtenir les applau-
diss
-tude. Quand une mère jeune et belle, qui aime passe`
ements du public, et recueillir le plaisir de vanité.
que
nément le monde et la parure, par cela seul qu'un en-
Produiront en nous ces applaudissements ? Si on ne
cher
fant lui est né, se dévoue tout à coup et tout entière à
chait la vérité que par ce motif, on ne la trouve-
l'existence de cet enfant ; quand, renonçant à tous les
,r,an Pas, car on ne la trouve qu'en la cherchant et en
I aimant
plaisirs qu'elle cherchait, abjurant toutes les inclinations
pour elle-même. La raison, messieurs, ne peut
qu'elle avait, elle sacrifie tout, elle oublie tout, ponrle
Pas ne Pas être frappée de tels faits et de mille autres
semblab
bonheur de rester assise pendant les jours et les nuits
les que lui présente la scène du monde; elle ne
Peut
à côté du berceau de cet être qui ne peut encore réP on-
dela (;)o ne pas ne pas s'apercevoir que sa première vue
mure humaine a été incomplète, et ne pas re-
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - HOBBES.
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294
ONZIÈME LEÇON.
d'autres idées que celles du bonheur; et vous voyez com-
connaître, comme elle le fait, qu'il y a des choses qui
bien , dans la sphère même de l'égoïsme, Hobbes a en-
sont bonnes pour nous en elles-mêmes, et in dépendam-
core mutilé la nature humaine.
ment du plaisir qui les suit, et qui resteraient telles
Il l'a mutilée, messieurs, d'une autre façon encore, et
quand même ce plaisir ne les suivrait pas. Quand la
c'est en vous montrant de quelle manière, que je termi-
raison en est arrivée là, elle s'élève à une idée de notre
nerai cette leçon.
bien, qui est différente de la première qu'elle s'en était
Vous venez de voir que Hobbes n'a vu dans la sphère
faite : le bien devient à ses yeux ce à quoi notre nature
de l'égoïsme qu'un seul fait, le plaisir, tandis qu'il y en
nous pousse, et, par conséquent, ce qui convient à notre
a d'autres. Je m'enferme maintenant dans le plaisir, et
nature, c'est-à-dire que le second élément de l'égoïsme
je soutiens que Hobbes n'a pas plus embrassé tout le
lui apparaît.
plaisir qu'il n'avait compris tout l'égoïsme. Ainsi , sur
Ce n'est pas encore là le motif moral, mais c'est déjà
E trois motifs des déterminations humaines, il en sup-
quelque chose qui s'en éloigne moins et comme un pre-
prime deux, et ne garde que le motif égoïste; le motif
mier pas qui y conduit. En effet, ce pas fait, un autre
égoïste est complexe, il supprime un de ses éléments et
s'ensuit : la raison ne tarde pas à se demander d'où
. ne garde que le plaisir; acceptera-t-il du moins le plai-
vient que certaines choses conviennent à ma nature et
sir tout entier? Non ; le plaisir est complexe aussi, et il
non pas d'autres, d'où vient qu'elle est attirée à certaines
le mutile. lin effet, parmi les plaisirs dont l'homme est
fins, tandis que d'autres lui répugnent. L'idée que notre
capable, un grand nombre proviennent du bonheur des
nature a été faite pour ces fins succède à l'idée que ces
autres, et ceux-là sont les plus doux que nous puissions
fins conviennent à notre nature; et bientôt de cette idée,
éprouver. Qui ne sait que la vue du plaisir qu'on a pro-
qui appartient encore à la sphère de l'égoïsme, mais
curé aux autres, de l'assistance qu'on a donnée soit
qui est déjà sur la limite de la sphère morale, nous
leur misère, soit à leur faiblesse, du bien qu'on a ajouté
nous élevons à cette autre, que toutes les natures ont
à leur bien ; qui ne sait que le sentiment de la sympa-
leur fin, qu'il y a une fin absolue qui se compose de
thie qu'ils ont pour nous, et la conscience de la bien-
toutes ces fins particulières, que cette lin absolue est
veillance que nous avons pour eux, qui ne sait que
l'ordre universel, et que cet ordre universel est la vo-
tout cela forme la partie la plus considérable et la meil-
lonté de Dieu. C'est alors, messieurs, que nous échap-
leure de notre bonheur? Ainsi, dans le calcul à faire
pons enfin à la personnalité du motif de l'égoïsm e , et
Pour arriver à la plus grande quantité de plaisir pos-
que nous nous élevons au motif impersonnel et moral.
sible, un habile homme devrait bien se garder d'omettre
Mais il fallait toutes ces transitions pour conduire la rai-
cette classe de plaisirs dus à la sympathie, et qui, plus -
son de la vue du plaisir, comme fin unique de nos e
(i
eeuentoohubselse. Or, supposez
contribuent à ce bonheur qui est la
tions, à celle du bien absolu, du bien moral proie".
fin d ernière de la conduite et de la vie dans le système
ment dit. Ainsi, l'égoïsme est plus complexe que il°1)be
r supposez qu'un homme ne méconnaisse
rie l'a fait; il renferme d'autres éléments que le plaist„s
”
296
ONZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
297
pas cette source abondante d'émotions agréables, sup.
grossiers et les moins nombreux, et que, même
les plus
posez qu'il la fasse entrer dans ses calculs, arrivera-t-il
dans cette sphère étroite, il a défiguré, autant qu'il est
à cette conclusion que l'état de guerre est l'état natu-
donné à un observateur de le faire, la réalité de la na-
rel? Loin de là, messieurs, il arrivera nécessairement
à cette conclusion contraire, que l'état social est l'état
Wre
Que faire,,e messieurs , d'un systènie fondé sur une
naturel. Car, si le bonheur des autres forme la plus
pareille mutilation ? n'est-il pas jugé, et vaut-il la peine
grande et la meilleure partie du nôtre, le calcul de son
qu'on en examine, qu'on en poursuive , qu'on en réfute
bonheur conduira tout homme sensé à s'occuper beau-
les conséquences? Non, scientifiquement parlant; ruais,
coup du bonheur des autres, à le désirer, à le vouloir,
oui, si l'on tient compte de l'autorité, du prestige qu'il
à le faire. Tous les hommes donc, dans l'intérêt de leur
exerce sur les esprits communs , et qu'il doit précisé-
bonheur, voudront que les autres hommes soient heu-
ment à cette circonstance, qu'il mutile la détermination
reux; tous aspireront à recueillir les sentiments déli-
morale et n'en présente que l'élément le plus visible et
cieux de la bienveillance et de la sympathie de leurs
le plus grossier. C'est là ce qui lui prête cette simplicité
semblables; tous rechercheront les plaisirs de l'amitié,
et celle probabilité qui séduit la foule, et ce qui l'a
de l'amour, de la famille, de la pitié, de la charité. Il y
rendu si cher à l'un des légistes les plus distingués de
a plus : une tendance puissante de notre nature, ten-
notre époque, à Bentham, qui l'a relevé tout récem-
dance qui, comme toutes les autres, souffre quand elle
ment, et qui lui a donné une nouvelle forme dont je
n'est pas satisfaite et nous donne un grand bonheur
vous entretiendrai. Il faut donc, messieurs, que nous -
quand elle l'est, la sociabilité, nous entraîne directement
achevions ce que nous avons commencé, et poursui-
à rechercher la société de nos semblables, nous en fait
vions dans ses conséquences et dans ses détails une
un besoin, une nécessité. Il faudra done aussi faire en-
opinion que nous avons déjà détruite dans son prin-
trer la satisfaction de cet instinct dans nos calculs de
cipe. C'est à cette tâche que sera consacrée la prochaine
bonheur. Or, je vous le demande, comment, par quel
miracle, l'état de guerre pourrait-il sortir de pareilles
dispositions? Donc, en assignant le plaisir, mais le plu'"
sir tout entier, pour fin à nos actions, en l'acceptant,
en le reconnaissant pour l'unique motif de nos déter-
minations, non-seulement nous n'arrivons pas à la con'
séquence que l'état de guerre est l'état de nature, mais
nous arrivons à une conséquence directement contraire.
Il suit de là que Hobbes, réduisant au plaisir tou s les
motifs des déterminations humaines, n'a pas même com-
pris le plaisir; qu'il ne l'a conçu que dans ses éléments
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
299
J'ai montré d'abord que, des trois modes réels de nos
déterminations, Hobbes en méconnaissait deux, le mode
passionné et le mode moral, et n'en conservait qu'un,
le mode égoïste, qu'il érigeait par conséquent en mode
unique et universel des déterminations humaines. J'ai
DOUZIÈME LEÇON.
montré, en second lieu, que l'idée que Hobbes s'était
faite de la détermination égoïste était elle-même infi-
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
dèle: car, dans la détermination égoïste, il y a un autre
élément que la vue du plaisir qui suit l'action ; l'action
MESSIEURS,
convient à notre nature, indépendamment du plaisir qui
la suit. lie manière qu'après aVoir supprimé deux des
J'ai traité deux points dans la dernière leçon. D'abord,
formes de nos déterminations, Hobbes défigure celle qu'il
j'ai exposé le système de Hobbes dans ses principes et
adopte, en supprimant, sur deux éléments qu'elle con-
dans ses conséquences; ensuite, j'ai comparé ses prin-
tient, le plus important, et en ne laissant subsister que
cipes avec la nature humaine qu'ils ont la prétention de
le plaisir.
représenter, et j'ai montré qu'aucune autre image ne
J'ai montré, en troisième lieu, que Hobbes mutilait le
pouvait la défigurer plus complètement.
plaisir comme il avait mutilé l'égoïsme, comme il avait
- En effet, messieurs, pour ne vous rappeler que cette
mutilé le phénomène total des déterminations humaines;
dernière partie de ma leçon, tout le système de Hobbes
Car son système ne tient aucun compte des éléments les
suppose ce fait, que le motif universel de nos détermi-
plus considérables du bonheur, les plaisirs de la sym-
nations est le désir du bien-être, c'est-à-dire la recher-
pathie. En sorte que le plaisir même, ce seul élément
che du sentiment agréable qui, tantôt suit et tantôt ne
ddeerli:eïsme que Hobbes ait reconnu, est par lui mutilé.
suit pas nos actions. La question de savoir si le système
Il le divise en deux parts, si je puis parler ainsi, rejette
de Hobbes a un fondement solide est donc celle de sa-.
la meilleure pour garder la moindre, et c'est cette
voir si les actions humaines n'ont point d'autre trollt
qu'il pose comme la fin unique de toute
que la recherche du plaisir et la fuite de la douleur qui
action humaine, érigeant la recherche de ce plaisir
peuvent en résulter. Or, la question ainsi posée est une.
Mutilé en motif universel et unique de toute détermina-
question de fait : il suffit, pour la résoudre, de sen
comment s'opèrent nos déterminations, et de rapproche
tioZ le répète : jamais l'infidélité psychologique n'a été
de ce type l'image que Hobbes prétend nous en donner.
Poussée plus loin ; je ne connais pas un autre système
C'est ce que j'ai fait, et il est résulté de ce rapprochement
(Pli défigure d'une manière plus extraordinaire la réa-
la démonstration la plus directe de la fausseté de soi'
lité de notre nature. Aussi n'en est-il point qui conduise
système.
a.
dus conséq
uences aussi insoutenables, aussi bizarres,
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - HOBBES.
301
300
DOUZIÈME LEÇON.
faire succéder l'état de paix à l'état de guerre, l'état de
aussi hostiles à toutes les croyances du bon sens de l'hu.
société à l'état de nature, ce même calcul a dû em pé-
inanité. Si le principe du système de Hobbes est éminem.
cher l'état de nature et le rendre impossible ; car, enfin,
ment faux, ses conséquences sont éminemment absurdes:
comment l'état de guerre a-t-il pu être l'état de nature.
aussi le sens commun ne répugne-t-il pas moins aux
s'il est dans la nature de l'homme d'apercevoir que l'état
unes que l'observation à l'autre.
de guerre est, de tous les états, le plus détestable à l'in-
Cette réfutation du système de Hobbes peut être ap-
térêt de chacun ? Si l'égoïsme humain conduit à cette
pelée la réfutation directe. Mais vous savez qu'il y a deux
vérité, on ne voit pas comment il a pour conséquence.
manières de réfuter une opinion : la première, de la
naturelle l'état de guerre, contraire à cette vérité, et
confronter avec la vérité, et de chercher la différence;
non pas l'état de paix, qui lui est conforme. En admet-
la seconde, d'oublier la vérité, do considérer l'opinion
tant donc que l'homme soit fait comme Hobbes le sup-
en elle-même , et, se plaçant dans le sein de cette opi-
pose, son état de nature est impossible. Les raisons par
nion, d'examiner si elle est conséquente. Or, je n'aurais
lesquelles Hobbes le fait cesser sont suffisantes pour
pas montré toute la faiblesse de la doctrine de Hobbes,
l'empêcher de naître : première contradiction que je
si je lui épargnais cette autre réfutation; car, quelque
vous signale.
logique que fût l'esprit de Hobbes, comme il était dans
Une autre, est celle où Hobbes tombe, quand il pré-
le faux, il n'a pu échapper à un assez grand nombre de
tend qu'il y a un droit naturel dans l'état de nature,
contradictions. Ce sont les plus importantes de ces con
droit que l'établissement de la société remplace par un
tradictions que je vous signalerai dans la leçon d'aujour-
autre qui est le droit positif. En effet, que dit Hobbes?
d'hui.
Il dit que, dans l'état de nature, chacun a droit à toutes •
Vous vous souvenez sans doute, messieurs, que Hob-
choses, et que ce droit est le droit naturel. Ce qui m'é-
bes , mettant en présence les différents individus de la
tonne, et ce que je reproche à Hobbes, c'est ce mot
race humaine, démontre que l'état de guerre est l'état
droit qui s'introduit dans un système qui exclut abso-
de nature. Vous vous souvenez aussi qu'appréciant les
lument l'idée que tous les hommes représentent par
inconvénients de cet état, il le déclare le pire de .tous, et
ce mot. Pour s'en convaincre, messieurs, il suffit de
prétend qu'a quelque condition que puisse lui être sub
v°ir la différence qu'il y a entre ce prétendu droit et le
-stitué l'état de paix, il est du plus grand intérêt de cha-
véritable droit, tel que le sens universel de l'humanité
que homme d'accepter celui-ci, et que c'est ainsi qu' a été
l'entend.
créé l'état de société dont la paix est à la fois le but et le.
Quels sont les caractères de ce droit de chacun sur
caractère.
toutes choses, droit naturel et primitif selon Hobbes ?
Or, cette manière d'expliquer la fondation de s s')'
D'abord, messieurs, c'est un droit qui n'impose de
ciétés implique une contradiction, qui est la preinièr e de
dey •
, 01r à personne. Et, en effet, si j'ai droit à tout, et si
celles que je vous ferai remarquer dans le système . Si
chacun de vous a également droit à tout, il s'ensuit que
le calcul de leur intérêt a pu conduire les hommes a
T
302
DOUZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
303
mon droit ne vous impose aucun devoir, et que le vôtre
Si rai un droit, j'entends par là, moi, et tout le monde
pareillement ne m'en impose aucun ; mon droit détruit
avec moi, que vous êtes, vous, obligé de le respecter ;
le vôtre, le vôtre détruit le mien ; il n'y a de devoir pour
'en ne le respectant pas, vous manqueriez à un de-
qu'en
personne. Ainsi, le premier caractère du droit naturel
voir et violeriez quelque chose qui est et que vous sa-.
'de Hobbes, c'est de n'imposer aucun devoir à per-
vez être sacré. Ainsi mon droit vous impose un devoir ;
sonne.
ainsi il ne vous laisse pas le droit de le violer; ainsi vous
Mais il y a plus : loin d'imposer aucun devoir à per-
le reconnaissez tous, quoiqu'il soit le mien et non le
sonne, ce droit est tel que tout le monde, au contraire,
vôtre : de sorte que le droit, tel que tout le monde
a le droit de le violer. En effet, si j'ai droit à tout, vous
l'entend, porte des caractères précisément contraires
avez le même droit ; donc vous avez le droit de violer
à ceux que porte le droit de Hobbes. A ce compte,
mon droit. C'est donc un droit qui non-seulement n'im-
il ne faut pas s'étonner de trouver des droits dans un
pose de devoir à personne, mais que tout le monde a
système qui rend tout droit impossible. En changeant,
le droit de violer. Voilà, de tous les droits, le plus sin-
en altérant , en détruisant l'idée de droit, on peut la
gulier et le plus bizarre qu'on puisse imaginer.
concilier avec tous les systèmes; elle se laissera mettre
Mais ce n'est pas tout : c'est encore un droit tel que,
dans tous.
quoique tout le monde l'ait, personne ne le reconnait.
Ce que je viens de dire des droits dans le système de
Et, en effet, puisque mon droit s'étend à tout, il impli-
Hobbes, je puis le dire également des devoirs qu'on y
que que je reconnaisse le vôtre, qui lui est contradic-
rencontre. Quels sont ces devoirs ? J1 n'y en a que d'une
toire; par conséquent je ne le reconnais pas; les . autres
espèce dans sa doctrine : ce sont les devoirs des sujets
hommes ne le reconnaissent pas davantage, et par con-
àl'égard du pouvoir; car, dans le système de Hobbes,
séquent personne ne le reconnaît.
le Pouvoir n'a aucun devoir ; les sujets seuls en ont. Je
Ainsi, les trois caractères du droit naturel de Hobbes
c herche quelle est la nature de ces devoirs, et, me met-
sont : 1° de n'imposer de devoirs à personne; 2° d'être
tant dans la position des sujets, je trouve qu'il peut ar-
tel que tout le monde a le droit de le violer; 3° de n'être
river deux cas : ou bien celui où ils trouvent qu'il est de
reconnu par personne, et d'être nié par tout le inonde'
leur intérêt d'obéir, ou bien celui où ils reconnaissent,
Or, entre une telle acception du mot droit et racer
au contraire, qu'il est de leur intérêt de ne pas obéir.
Ce
fi ,
on vulgaire il y a une prodigieuse différence. tir; mot,
L'ans l e premier cas, à quoi cèdent ces hommes en
en effet, tel qu'il a été employé et compris par les plus
obéissant au pouvoir et en les respectant? Ils cèdent au
grands écrivains, tel qu'il est employé et compr is Pal
seul motif que Hobbes reconnaisse, c'est-à-dire à leur
tous les hommes, depuis le pâtre qui garde se s tr°i11,
intérêt. Donc, dans ce cas, devoir signifie intérêt bien
peaux jusqu'au législateur qui fait les lois, ce mot n1,
eirntendu • Dans le deuxième cas, que fera le sujet qui
plique quelque chose de sucré pour tous, de reeini
°tee qu'il n'est pas de son intérêt d'obéir ? Hobbes ne
dem
par tous, et qui impose à tous le devoir de le respecter
–are-t-il pas que l'intérêt est le seul mobile possible
304
DOUZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
305
de détermination, et, de plus, que chacun est juge sou-
imposer un devoir qu'ils ont, selon lui, le droit positif
verain de son intérêt, que nul ne peut critiquer la ma-
de mépriser et de violer.
nière dont chacun l'entend? Que restera-t-il donc du
Dans la langue et dans l'intelligence de tous les
devoir posé par Hobbes'? en vertu de quoi le sujet con-
hommes, devoir signifie une chose sacrée en soi, et qui
tinuera-t-il d'obéir, de respecter le pouvoir? En vertu
nous oblige d'agir d'une certaine façon, une chose que
de rien, si l'homme est fait comme Hobbes le dit. Donc,
non-seulement vous reconnaissez pour sacrée, vous qui
si Hobbes prétend que, même dans ce cas, le sujet doit
êtes tenus d'agir, mais que ceux qui ne sont pas, comme
obéir, Hobbes tombe dans une contradiction évidente
vous, tenus d'agir, reconnaissent aussi pour sacrée, et
avec son système : car s'il y a devoir encore quand il
peuvent, par cette raison, vous imposer.
n'y a plus intérêt, il y a un autre motif . dans l'homme
ainsi, quand j'ai un devoir, je me reconnais tenu de
que l'intérêt, et le système est faux. Et que Hobbes ne
le remplir; et vous, que ce devoir ne concerne pas, mais
prétende pas que c'est toujours notre intérêt d'obéir au
qui avez une raison pour comprendre les obligations
pouvoir parce que l'état de guerre est le pire de tous ; je
imposées à l'homme dans les différentes situations, vous
réponds que, si je comprends ainsi mon intérêt, c'est à
concevez que j'ai ce devoir et vous avez droit de me
mon intérêt que je cède, et que devoir veut dire alors
dire : « Fais cela , car tu seras indigne si tu ne le lais
intérêt bien entendu ; mais si je ne l'entends pas ainsi,
pas. » Entre cette idée du devoir, telle qu'elle est dans
mon intérêt, comment veut-il que j'agisse en vertu d'un
l'esprit de tous les hommes, et celle d'intérêt bien en-
intérêt bien entendu que je n'entends pas ? Et si je ne le
tendu, que Hobbes est condamné à mettre sous ce mot,
puis, quel motif d'obéir me reste-t-il? que devient le
sous peine de n'y rien mettre du tout, il y a une dis-
devoir de Hobbes? quel sens reste-t-il à ce mot? Iltaut
tance que rien ne peut combler, et qui est tout aussi
ou qu'il le retire, parce qu'il n'a pas de sens, ou qu'il
grande que celle qui sépare le droit selon Hobbes du
démente son système, s'il lui en donne un.
droit selon le reste des hommes.
Loin qu'on puisse, messieurs , imposer son intérét
Si donc Hobbes admet les mots droit et devoir dans
bien entendu à un individu qui ne le comprend pa s, Il
le même sens que nous, il tombe, à l'égard de ces
résulte, au contraire, du principe de Hobbes, que c'est
Principes, à l'égard de l'idée qu'il se forme de
le droit de l'individu de violer les prétendus devoirs im-
1
;4111111e , dans une contradiction énorme et mani-
posés par cet intérêt. En effet, ce que Hobbes appelle
Leste * Que si , au contraire, 'et comme il le paraît, il
droit naturel, c'est précisément le droit qu'a chacun
entend par ces mots tout autre chose que le commun
d'aller à son bien, compris comme il le comprend, et
des h ommes, on a le droit de lui demander à quel
par les moyens qu'il juge les meilleurs. Voilà le droi ,
titre et de quelle autorité il change l'acception des
naturel selon Hobbes. Donc s'il prétend imposer aux sui
n,I
lerIlles pour tromper son lecteur et lui persuader qu'il
jets le devoir d'obéir au pouvoir lorsqu'ils trouven t ti I.,
Peut y avoir des droits et des devoirs dans un système
est de leur intérêt de ne pas lui obéir,
prétend leu'
tel que le sien. Des deux façons, Hobbes ne peut ma.n-
1— 20
j
306
'DOUZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÈUOÏSTE. - HOBBES.
307
quer d'être condamné au tribunal de tout homme rai-
sois, par cette raison, tenu de la faire, se sentira à son
sonnable.
tour le devoir de ne pas m'empêcher de la faire et le
Dans tout système, qui n'admettra pas au nombre des
droit de me rappeler que j'y suis obligé, et même, s'il
motifs possibles de nos actions le motif rationnel, on
peut souffrir de la violation de cette obligation, celui
s'efforcera vainement de créer quelque chose qui res-
(l'exige r que je la remplisse. Ainsi, tous les devoirs, tous
semble, même de loin, à un droit ou à un devoir. C'est
les droits, dérivent naturellement du motif rationnel;
une tentative impuissante et qui échouera toujours.
mais, supprimez ce motif, il n'y a plus de droits, il n'y
Quand je cède à l'impulsion passionnée, mon action
a plus de devoirs possibles; ces mots deviennent inu-
ne porte aucun caractère moral à mes yeux, et je ne me
tiles dans la langue, ils n'ont plus de sens. Donc, sous
sens aucun droit d'être respecté dans ce que je lais; car
quelque forme que se cache et quelque masque que
je ne le fais pas comme bon en soi, mais comme ré-
puisse prendre ou le système égoïste- ou le système
pondant à mon désir. Quand j'obéis à mon intérêt bien
instinctif, ils ne peuvent mettre au monde un devoir et
entendu, c'est encore à un motif personnel que j'obéis;
un droit véritables.
ce n'est pas comme bonne en soi , mais comme bonne
On polluait croire que Hobbes, ayant senti l'impuis-
pour moi que je fais l'action, et je sens qu'il n'y a rien
sance de son système à fonder les droits et les devoirs
dans ce caractère qui puisse la rendre sacrée ni à mes
sociaux, a voulu y suppléer par l'hypothèse d'un con-
yeux ni à ceux des autres : elle a beau être bonne pour
trat en vertu duquel la société existerait. Si telle avait
moi, je sais qu'elle ne m'impose pas plus un devoir
été la pensée de Hobbes, messieurs, il se serait abusé :
qu'elle ne me donne un droit. Si donc l'homme ne con-
car, le contrat supposant aussi le motif moral, il n'y a
naissait d'autres motifs que ces deux-là, les idées de
pas plus de contrat possible dans son système que de
droit et de devoir n'existeraient pas dans son intelligence.
droits et de devoirs.
D'où viennent donc ces idées? à quelle condition sont-
Les hommes, dit Hobbes, ayant reconnu que l'état de
elles possibles? A cette condition qu'il y ait pour l'homme
guerre était le pire de tous, se sont réunis, et, voulant
quelque chose de bon en soi, quelque chose qui ne sent
à tout prix lui substituer l'état de paix, ils sont conve-
pas bon à ce titre qu'il l'est pour lui ou pour tout autre
nus d'établir une force plus puissante que toutes les
individu de l'espèce, mais à ce titre qu'il l'est en soi et
forces individuelles,. avec la mission de briser ces der-
par la nature éternelle des choses. A cette condition, 1.1
nières et de les condamner à vivre en paix entre elles.
y aura des droits et des devoirs : car, le cas arriva nt 011
Telle a été, selon Hobbes, l'origine de certaines sociétés,
une action à faire m'apparaîtra avec ce caractère, j e 111c
et tel est le fondement du droit positif qui les régit.
sentirai par cela seul obligé de l'accomplir; car , 111,Y
'aciceej.c)oteclo'liytrpacitt, et quelle
messieurs, et j cherche ce que
sentant obligé, je me sentirai le droit de n'être pa s
signifie
elti:
qui
l'ont conseqnuteille est son auto
rité pour les
pèche de l'accomplir; car totit autre homme concevant
individus
comme moi qu'elle est bonne en soi et concevan t Pl Je
Je Prends donc deux hommes faits comme Hobbes
SUS
1)OuziÈmE LEÇON.
sYSTÉNIE ÉGOÏSTE.
HOBBES.
309
suppose qu'ils le sont tous, et je me demande ce que
c'est se moquer; et, s'il n'y avait d'autre contrat possible
pourra être à leurs yeux ce contrat, et à quoi ils sen-
entre les hommes qu'une convention de cette espèce, le
tiront qu'il les oblige. Ces deux personnages sont cou_
mot n'existerait .dans aucune langue. Si donc Hobbes a
venus de certaines choses dans leur plus grand intérêt:
prétendu fonder les droits et les devoirs sociaux sur le
jusqu'à quel point, dans le système de Hobbes, l'un des
contrat primitif qui a donné naissance aux sociétés, il
deux peut-il compter sur le respect de l'autre pour
s'est abusé : le contrat présuppose le devoir, et, si le
cette convention? Si l'un suppose seulement que l'autre
système exclut tout devoir, il exclut à fortiori tout cou -
respectera le contrat tant que son plus grand intérêt le
trat. Mais il est plus que douteux que Hobbes ait eu l'in-
lui conseillera, je déclare que le contrat était inutile : car
tention que nous venons de supposer. Tout le reste de
chacun d'eux, avant le contrat, pouvait déjà compter
son système prouve assez qu'il ne se fiait guère à l'au-
sur l'exécution par l'autre, dans ces limites, des choses
torité du contrat et qu'il en tenait peu de compte. Il
mêmes dont ils sont convenus. Que si, au contraire, le
reconnaît deux origines possibles de la société : tantôt
premier des cieux contractants espère que le second
le consentement des individus qui la forment, c'est-à-
respectera le contrat alors même qu'il croira que son
dire le contrat ; tantôt l'asservissement violent de ces in-
plus grand intérêt exige qu'il le viole, je demande sur
dividus par un ou plusieurs autres, c'est-à-dire le droit
quel motif il peut fonder une telle espérance? A quel
du plus fort. Eh bien ! Hobbes égale la société fondée par
titre, par quelle raison, un homme, fait comme Hobbes
la force à celle fondée par le contrat; l'une est à ses yeux
suppose que nous le sommes, trouvant onéreux le con-
aussi légitime que l'autre, et il impose aux sujets de là
trat, continuerait-il à le respecter? s'aurait-il pas, tout
seconde les mêmes devoirs qu'à ceux de la première. Il a
au contraire ; d'après Hobbes, le droit le plus évident et
si peu de foi à l'autorité du contrat, qu'il ne se fie qu'à
le plus incontestable de le violer ? Mais la promesse en-
la force pour maintenir le pouvoir. Enfin, le pouvoir a
gage, dit Hobbes. Elle engage les hommes faits comme
beau aller contre le contrat qui l'a fondé, Hobbes le dé-
nous, niais non pas les hommes faits comme vous le
clare aussi impeccable quand il le viole 'que quand il le
supposez. D'où vient que la promesse est sacrée? C'est
resp ecte. Qu'il soit fondé sur la force ou sur le contrat,
que notre raison la déclare telle, c'est qu'elle dit qu'on
q u'il fasse le bonheur ou le malheur des sujets, les de-
ne peut, sans mentir et se rendre infâme, la violer. Mais
voirs de ceux-ci sont toujours les mêmes ; le pouvoir
admettez qu'il n'y ait rien de bon en soi et indépen
Peut avoir tort aux yeux de Dieu et dans son propre in-
-damment
de l'intérêt personnel : la promesse n'est plus
*e't, mais il ne peut cesser d'avoir raison aux yeux des
qu'un vain mot. Or, la promesse est la base du contrat
suj ets. Si donc Hobbes a eu l'idée de fonder les devoirs
et en constitue la force. Donc, le contrat entre hommes,
sociaux sur le contrat, il n'a rien négligé pour empêcher
faits comme Hobbes le suppose, ne signifie rien : car
ses lecteurs de le croire.
convenir de faire une chose en se réservant de ne pas
Vous le voyez, messieurs, le mot contrat n'a pas plus
la faire si on le juge à propos, ce n'est pas contracter,
le Sens dans le système de ce philosophe que ceux de
310
DOUZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — HoBBF,s.
311
droits et de devoirs. On pourrait en dire autant de celui
l'homme tel qu'il est dans les principes d'un système,
de société ; car la société elle-même est un rêve, une
si l'on veut que les conséquences de ce système laisser t
chose impossible, si les hommes sont faits comme
aussi telles qu'elles sont les sociétés humaines. Quand
Hobbes le prétend. En effet, la société de Hobbes n'est
on n'exclut, quand on ne méconnaît aucun des dé-
pas une société, mais bien une juxtaposition forcée d'in-
ments de l'humanité, tout ce qui vient de l'homme
dividus. ; ces individus n'obéissent pas, ils cèdent; on
s'explique sans effort, et spécialement ce merveilleux
n'exerce pas sur eux une autorité, mais une contrainte;
produit qu'on appelle la société. Les sociétés de castors
les lois qui unissent , ne sont pas des lois, mais des
se forment en vertu des lois de la nature des castors,
chaînes; c'est-à-dire, messieurs, que tous les mots qui
les sociétés d'hommes en vertu de celles de la nature
désignent les principaux rapports engendrés par l'étai
humaine. Pour arriver à une idée vraie de la formation
de société perdent leur acception propre et sont forcés
de la société humaine, il faut donc partir d'une idée
de se plier à une autre, quand on les applique à l'état
de la nature humaine ; toute lumière est là, hors de là
social imaginé par Hobbes et dérivé de son système.Etla
il n'y a qu'hypothèses et contradictions.
raison en est si in ple, messieurs : c'est que la vraie société
Je reconnais que l'intérêt joue un grand rôle dans la
implique de vrais droits et de vrais devoirs, de vrais con-
formation comme dans la législation des sociétés, et je
trats et de vraies promesses, une véritable obéissance,
serais absurde si je ne le reconnaissais pas. Mais pré-
une véritable autorité et de véritable lois, et que toutes
tendre avec Hobbes et Bentham que c'est l'intérêt seul
ces choses elles-mêmes sont impossibles s'il n'y a rien
qui les fonde, les organise et les maintient, prétendre
de bon en soi. Tout système donc qui supprime le motif
qu'il est le principe unique et l'unique fin de tout devoir
moral n'est pas moins condamné à altérer l'idée com-
et de tout droit, c'est rompre en visière la réalité des
plexe de société que toutes les idées élémentaires qu'elle
laits et au sens commun universel. Quand je construi-
enferme ou qu'elle présuppose.
rai avec vous l'édifice du droit social, je vous indiquerai
Cela veut-il dire, messieurs, que l'intérêt des individus
la part du principe de l'utilité et celle du principe mo-
qui la composent ne joue aucun rôle dans la formation
ral dans cette oeuvre, et vous verrez clairement alors le
d'une société ? Si un philosophe s'avisait de so ute-
rôle spécial qu'y joue chacun d'eux ; mais ce qui est
nir une pareille opinion, il faudrait qu'il eût soutenu
vrai, et ce que je me borne à constater dès à présent,
d'abord que le seul motif des déterminations humaines
c'est que ces deux principes concourent dans toute lé-
est le motif moral, que le motif égoïste n'existe pas,
gi slation, et qu'il n'en est point dont on puisse se
ne préside en nous à aucune action ; il faudrait, en
rendr e compte, et qu'on ne soit contraint de défigurer,
d'autres termes, pour arriver à cette conclusion sur la
qu and on veut ne l'expliquer que par un de ces prin-
nature de la société et des lois qui la constituent, s'être
cipes.
fait une image de l'homme, dutre , mais tout aussi
Il ne sera pas inutile d'indiquer, en finissant, les cir-
Gausse, que celle que Hobbes en a donnée. Il faut laisser
tonstancesqui conduisirent Hobbes à ce hardi système,
312
DOUZli,:NIE LEÇON.
:.-YSTÈME ÉGOÏSTE. — HOBBES.
renouvelé de nos jours par Bentham, et qui a dû se
et dans ses conséquences à tous les faits de l'huma-
reproduire à toutes les grandes époques de l'histoire de
nité et à toutes les notions du sens commun. D'autres
la philosophie, parce qu'il exprime une des grandes
hommes ont, à la même époque et depuis, professé les
solutions exclusives du problème moral.
mémos idées ; mais nul ne l'a fait avec la même vigueur
Hobbes vivait à l'époque de la grande révolution an-
et la même supériorité. Parmi ces hommes , il en est.
glaise. Le hasard, et peut-être aussi la trempe de sou
deux qui sont éminents, et qui appartiennent à la France.
caractère, l'avait jeté dans le parti du droit absolu, qui
Le premier est la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.
était celui des Stuarts. La vue de la révolution et de ses
Il serait sévère, selon moi , d'imputer tout le système
excès ne fit que le confirmer dans ses affections et dans
de Hobbes à l'auteur des Maximes. Je crois que le but
ses principes. Il crut la société dissoute, parce qu'il la
de cet homme spirituel et de cet admirable écrivain a été
voyait en révolution, et il dut en voir la cause dans le
de montrer qu'il existait peu d'actions, même parmi
renversement de l'autorité établie. Il dut en conclure
celles qui ont le plus les apparences du désintéresse-
que les sociétés ne pouvaient exister et les hommes
ment et de la vertu, qui ne puissent avoir été dictées par
vivre en paix qu'à la condition d'un pouvoir extrême-
un motif égoïste. Entre cette vue et celle que toute ac-
ment fort, c'est-à-dire absolu ; il rie conçut pas le bon
tion humaine est inspirée par l'égoïsme, il y a très-loin.
ordre à un autre prix. Cette idée fut sans cloute le point
Le duc de la Rochefoucauld démasque l'hypocrisie pos-
de départ de Hobbes, et ce fut sans doute aussi sous
sible des actions, engage en quelque sorte à bien exa-
l'inspiration de cette idée qu'il chercha les lois de la
miner les motifs qui les ont déterminées, avant de les
nature de l'homme et celles de la formation des sociétés.
déclarer vertueuses. I1 fait la guerre aux apparences,
Hobbes n'était pas un grand psychologue ; c'était un lo-
reporte avec raison l'appréciation du dehors au dedans,
gicien, et il n'y a rien de si antipathique que la logique
et incline peut-être à faire plus grand qu'il ne.l'est, plus
et l'observation. De son temps, d'ailleurs, la psycho-
grand surtout qu'on ne le croit, le rôle de l'égoïsme dans
logie était au berceau, les philosophes n'en faisaient
les déterminations humaines. Voilà jusqu'où va la Ro-
pas : et cependant il est impossible de résoudre les ques-
chefoucauld, et tout ce qu'impliquent à la rigueur ses
tions relatives à la nature humaine, si l'on ignore les
e crois pas qu'on ait le droit de lui impu-
lois de cette nature.
in
terediamveasntajgeen.
Hobbes, sous la préoccupation de ses idées, de ses
Un autre philosophe, dont on ne peut pas en dire au-
passions, de ses intérêts trouva donc dans l'homme ce
tant,, c'est Helvétius. On retrouve toutes les maximes
qu'il désirait y rencontrer, et n'y vit que ce qui ne con-
Morales de Hobbes professées d'une manière claire et
trariait pas ses conclusions. Je ne l'en accuse pas : c'est
Positive dans son livre de l'Esprit. Helvétius n'hésite pas
une chose qui n'est que trop naturelle. C'est ainsi que
à Proclamer comme motif unique des déterminations de
Hobbes fut conduit au système étrange que je viens de
Ph ommela recherche du plaisir et la fuite de la douleur,
vous exposer, et qui répugne si fort dans ses principes
el à tirer les conséquences de ce principe. Helvétius est
314
DOUZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — IIOBBES.
315
l'enfant de Condillac ; la morale de l'un dérive de la nié.
détruisent toute morale, toute liberté, toute société. Et
tP physique de l'autre; et quand on a vu dans la sensa-
il n'y, a pas à s'en défendre : on est forcé de reconnaître,
tion le germe de toute connaissance, il est difficile de ne
en lisant Hobbes, que, tout ce qu'il conclut, il devait le
pas trouver dans la sensation agréable le germe de tout
conclure; et l'on sent qu'il n'y a pas de milieu, et qu'il
bien : c'est exactement la même doctrine transportée de
faut ou prendre les conséquences avec le principe,ou re-
l'intelligence à la volonté.
jeter absolument celui-ci. C'est là, messieurs, un grand
Comme la plupart des auteurs des mauvais systèmes,
service rendu à. la science. fl n'y a que les hommes qui
Helvétius était le plus honnête. homme du monde ; il a
élèvent avec clarté et hardiesse des systèmes exclusifs
plutôt cherché l'esprit que la vérité dans la composition
qui en finissent définitivement avec ces systèmes. Tant
de son livre, et il y en a mis beaucoup. Aucune doctrine,
qu'un système est encore enveloppé, fût-il détestable,
par sa fausseté même, ne pouvait prêter davantage à
on l'ignore ; mais le jour où toutes ses conséquences sont
ces formes vives, à ces anecdotes piquantes, qui rendent
mises à. nu, si elles révoltent, on est bien forcé d'exa-
la lecture du livre de l'Esprit àgréable et triste tout à la
miner si le système est vrai ou ne l'est pas. C'est ce,qui
fois.
est arrivé pour la doctrine de l'égoïsme. L'exposition de
Peu de philosophes ont été plus utiles que Hobbes. Il
Hobbes en a tellement fait saillir les conséquences, que
y a des philosophes qui, tout en défigurant la nature
tous les philosophes de son temps en ont sévèrement
humaine, couvrent de tant de voiles l'image qu'ils nous
examiné le principe, et il n'a pas fallu longtemps pour
en donnent, par le peu de précision et de rigueur de leur
voir que ce principe défigurait la nature humaine; et de
esprit, qu'on ne voit pas bien clairement s'ils la défigu-
là les études psychologiques qui ont mis dans leur vrai
rent; quant aux conséquences, souvent ils ne les aper-
jour les éléments moraux de cette nature. Et c'est ainsi
çoivent pas, ou, s'ils les aperçoivent, ils n'osent pas les
que la politique, la morale, la psychologie, la philosophie
produire, ou se gardent de les pousser jusqu'au bout.
atottieltnednuteièsr.
entière, sont redevables à Hobbes d'une foule de
Tel n'est pas Hobbes. Il n'enveloppe d'aucune espèce
clartés qu'elles auraient sans lui probablement longtemps
d'ornements sa doctrine; son style est parfaitement situ'
ple , parfaitement clair et parfaitement sec;
il
; jamais
n'emploie, pour exprimer sa pensée, que la quantité
de mots exactement nécessaire : on ne saurait se mé-
prendre, ni sur le véritable sens de ses paroles, ni se
celui de ses conseils. Mais ce n'est pas le seul mérite de
Hobbes. Après avoir nettement dégagé son principe:
en tire avec une rigueur audacieuse toutes les consé-
quences; il fait rendre à ce Principe tout ce qu'il ren-
ferme, sans s'effrayer d'en voir sortir des choses qui
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
317
à remonter aux principes philosophiques de ses opi-
nions, c'est dans ce livre, peu connu chez nous parce
qu'il n'a pas été traduit dans notre langue. On ne connaît
guère Bentham en France que par ses opuscules détachés
et par l'exposition très-exacte et très-claire qu'a faite de
ses opinions M. Dumont de Genève, dans un ouvrage en
• TREIZIÈME LEÇON.
vois volumes, intitulé : Traité de la législation civile et
Agile, publié, pour la première fois, en 1802. Personne
SYSTÉME ÉGOISTE.
BENTHAM.
n'apprécie plus que moi cet estimable travail, et ne re-
connaît mieux le service qu'il a rendu aux opinions de
Bentham, en substituant aux formes concises et souvent
MESSIEURS,
bizarres de style une exposition lucide et agréable; et,
Dans le plan de ce cours, je devrais peut-être, après
toutefois, comme on ne doit jamais s'en rapporter qu'à
vous avoir exposé la doctrine de l'égoïsme sous la forme
l'auteur lui-même quand on veut connaître ses opinions,
que Hobbes lui a donnée, passer immédiatement à un
je répète que la vraie source où l'on doit puiser est
autre système, sans m'occuper des formes différentes que
l'ouvrage original de Bentham que je viens de vous in-;
(tiquer.
la même doctrine a pu recevoir. J'ai cru pourtant, mes-
sieurs, que le nom de .Bentham m'imposait, à cet égard,
Après ces détails purement bibliographiques, il ne
une exception. La célébrité justement acquise dont ajoui
sera pas inutile de vous en donner quelques autres sur
pendant sa vie et dont continuera de jouir longtemps ce
le caractère général de l'esprit et des ouvrages de Ben-
tham.
remarquable publiciste, l'influence pratique que ses opi-
nions et ses écrits ont exercée dans son pays et dans les
Si l'on voulait exprimer en deux mots le trait distinctif
de la philosophie de Bentham, .et, en mêmes temps, le
autres parties de l'Europe et du monde civilisé, justifie-
ront à vos yeux cette sorte d'excursion dont je suis P
Principe de toutes ses opinions, on le pourrait en disant
er-
suadé que vous ne vous plaindrez pas.
qu e Ben tham n'est pas un métaphysicien, mais un légiste;
Ceux qui veulent se faire une idée juste du système et
celte distinction me paraît contenir, en effet, et l'expli-
des opinions de Bentham, doivent se procurer et lire
cati on de la direction qu'ont prise ses idées, et le secret
l'ouvrage dans lequel il a exposé lui-même la philoso-
du caractère tout particulier de sa manière. Permettez-
phie de ses idées; cet ouvrage, publié en
tnui d'expliquer ma pensée en peu de mots.
1789, mais qui
à cette époque était déjà depuis neuf ans imprimé, est
O n ne saurait dire que le législateur ne doive tenir
a
intitulé :
ucun compte de la bonté ou de la méchanceté morale
Introduction aux principes de la morale et de e
ues
législation. Si
actions ; au contraire, il doit en tenir un grand
Bentham, qui n'est pas du tout MétaphY -
co
sicien de sa nature, a cependant cherché quelque part
mpte, et il n' y a m. un législateur qui ait négligé cette
pas
31$
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTIIAM.
319
considération. Cela est si vrai, que Bentham lui-même>
iosophe, Bentham. messieurs, ne s'en est pas défendu ;
comme je le montrerai peut-être, ne saurait expliquer
il y a succombé, et c'est ainsi qu'il a été conduit à croire
les législations existantes, ni aucune législation, en par.
et à poser en principe que la seule différence possible
tant de l'hypothèse contraire. Si le législateur, en effet>
entre une action et une action réside dans la nature .
n'avait égard, en infligeant à une action certaine peine,
plus ou moins utile ou plus ou moins nuisible de ses
qu'au seul tort que cette action peut causer à la société,
conséquences, et que l'utilité est le seul principe au •
les lois pénales ne seraient pas faites comme elles le
moyen duquel il soit donné de les qualifier.
sont ; le principe de l'exacte proportion des peines au
Une autre circonstance qui caractérise bien le légiste,
mal souffert par la société donnerait une graduation des
messieurs, c'est que Bentham pose cet axiome sans s'être
peines, qui n'est celle d'aucun code ; et le seul intérêt
livré préalablement à aucune recherche psychologique
de la société exigerait encore bien moins toutes les pré-
sur les motifs des déterminations humaines , comme si
cautions dont on environne leur application, et toutes
la philosophie n'avait rien à voir dans une pareille pro-
les garanties dont on entoure le délinquant. Quiconque
position, et rie pouvait fournir aucun fait pour la dé-
voudra ouvrir un Code pénal y trouvera un assezgrand
mentir ou la confirmer. Il faut le dire : il y a sous ce
nombre de dispositions qui impliquent la considération
rapport, entre Hobbes et Bentham, une différence im-
de la bonté et de la méchanceté morale des actions, et
mense, et qui est toute à l'avantage du premier. Hobbes
non pas simplement celle de l'intérêt de la société, et
n'arrive à poser l'égoïsme en principe qu'après une ana-
c'est ce que je démontrerai, j'espère, quand j'arriverai
lyse qu'il croit exacte de la nature humaine ; c'est à la
aux détails du droit social. lit, toutefois, messieurs, il
suite de toute une psychologie qu'il aboutit à. cette consé-
n'en est pas moins vrai que le véritable objet, l'objet
quence qu'il n'y a de différence entre une action et une
propre et direct de la loi, c'est d'empêcher les actions qui
C
aecltlieon
a que le plaisir et la douleur qu'elles peuvent pro-
peuvent nuire à la société. L'intérêt de la société, voilà
duire. Grâce à cette méthode, c'est la véritable question
de quoi les légisIdtions s'inquiètent; l'assurer, voilà leur
scientifique et non une autre que Hobbes pose et résout,
but, qui est tout autre, par conséquent que celui de la
e savoir comment en fait, et dans le fond de la na-
morale.
ture humaine, les actions sont determinées et qualifiées,
Cela posé, messieurs, il est tout simple qu'un légiste
`leemb ien de titres et auxquels, en d'autres termes, nous
soit porté à considérer exclusivement les actions hu-
Rouverts être engagés à préférer l'une à l'autre, et con-
maines sous cet .aspect, et qu'à force de les apprécier
duits à leur appliquer des qualifications opposées. Voilà
s
le
de cette manière, il n'en conçoive plus d'autre, et tran
véritable
'
Corn, tta e problème scientifique, celui qu'il faut avoir
-porte à la morale la mesure et le principe de la
"/ is , posé et résolu par l'observation, pour avoir le
cation de la législation. Tout légiste, s'il est de bonne
Qe°it d'avoir une opinion et d'énoncer une assertion sur
„ •
foi, conviendra qu'il a plus 6u moins à se défendre de
ellici
pe de la moale. Ce prolème ,
r
b
Hobbes l'a vu,
la
cette tendance. Éminemment légiste, et pas du t out. Pi
dic uté, l'a résolu, puis de la solution a tiré son sys-
320
THEIZIPME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
321
teille; Bentham ne l'a pas même soupçonné : si peu
et rigoureusement toutes les conséquences, sans aucune
qu'il débute par poser comme axiome une certaine so-
hésitatio n
lution de ce problème, comme si le problème n'en était
C'est cette décision, messieurs, qui peut être originale
pas un, comme s'il n'existait pas. Par là encore, le
Bentham, et c'est elle qui lui a valu des disciples
droit de le dire, Bentham n'est pas un philosophe, mais
fanatique s et des ennemis passionnés. On ne pouvait
un Légiste.
être à demi ni l'adversaire, ni le partisan d'un philosophe
Un autre trait qui le prouve encore mieux, c'est la
de ce caractère. Aussi, la vie de Bentham a été une longue
conviction naïve où était Bentham de la nouveauté et de
lutte, et son école a eu tous les caractères d'une secte;
l'originalité de sa doctrine. Certes, pour nourrir une
et cela a tenu, je le répète, au caractère de Bentham, et
pareille idée, il fallait être bien étranger à tout ce qui
à cc qui s'en est suivi dans les formes de son système,
s'est fait en philosophie depuis qu'il y en a une. La
c'est-à-dire à l'intrépidité avec laquelle il a posé un prin-
doctrine de l'utilité nouvelle! elle que nous trouvons en
cipe qui choque non-seulement le bon sens, mais encore
Grèce avant les sophistes, qui étaient avant Socrate; elle
les sentiments les plus élevés de la nature humaine, et
qui a été systématisée, axer une grandeur qui n'a jamais
avec laquelle il en a accepté inflexiblement et auda-
été égalée, par le génie d'Épicure, qui surpasse autant
cieusement toutes les conséquences. Sous ce rapport,
celui de Hobbes, que le génie de Hobbes surpasse celui
Bentham mérite au moins d'être mis au niveau de
de Bentham. S'il y a de l'originalité dans les idées de
Hobbes, son compatriote. Hobbes et Bentham, en vrais
Bentham, assurément ce n'est pas dans le principe de sa
Anglais, ont été aussi intrépides, aussi francs l'un que
doctrine, mais bien dans l'application de ce principe aux
l'autre dans leurs opinions, quelque contraires:qu'elles•
législations; et je ne puis trop me hâter de dire que,
fussent au sens commun de l'humanité.
sous ce rapport, Bentham a montré une véritable supé-
Voilà ce que j'avais à vous dire sur le caractère géné-
riorité, et rendu des services qui ne périront pas. Quant
ral (les idées de Bentham. Il me reste maintenant à vous
à l'antique système de l'égoïsme, s'il offre quelque chose
exposer rapidement les principes de sa doctrine, et les
de nouveau dans Bentham , c'est la hardiesse avec la-
principales conséquences qu'il ,en a déduites; c'est là ce
quelle il est posé. Bentham ne déguise pas plus le prin-
l
qnueenjte(i \\u,aei jsefpaioruerreani.aussi peu de mots et aussi claire-
cipe de l'utilité, qu'il ne ménage les autres principe s de
conduite qu'environne le respect de la très-grand e Ire.
Aux yeux de Bentham, toute action et tout objet nous
jorité des hommes ; il pose le premier dans toute sa nu-
seraient parfaitement indifférents, s'ils n'avaient la pro-
ditê, en déclarant 'qu'il est le seul qui détermine réelle'
p riété de nous donner du plaisir ou de la douleur. La
ment les actions humaines; il se répand contre les
propriété des actions et des objets à causer l'un ou
l
'autres dans des argumentations pleines d'ironie et de.
'autre est donc la circonstance unique qui les distingue
mépris, sans transiger le moins du monde avec aun,1111'
è. nos yeux, et par laquelle nous puissions les qualifier.
et, son principe une fois posé, il en accepte franche ment
1 'Nous ne pouvons donc chercher ou éviter un objet,
1-21
322
• TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
323
vouloir une action ou nous y refuser, qu'en vue de cette
nature, elle ne peut être prouvée et n'a pas besoin de
circonstance. La recherche du plaisir et la fuite de la
l'être? Assurément non : car tout le monde lui répon-
douleur, tel est donc le seul motif possible des
drait que la question posée est une question de fait; quit
dé termi-
nations humaines, et, par conséquent, l'unique fin de
s'agit, pour la résoudre, d'observer, pendant le cours
l'homme. et tout le but de la vie. Vous voyez que ces
de dix ou de vingt ans, dans quelle direction soufflent
principes sont parfaitement identiques avec ceux du
les vents, afin de savoir si cette direction est unique ou
système de Hobbes, et n'en sont que la répétition. Nais,
si elle varie, et, dans ce dernier cas, à combien de di-
comme je vous le disais tout à l'heure, Hobbes les
rections distinctes ces variations se réduisent et peuvent
prouve, ou cherche à les prouver; Bentham prétend
se ramener. Loin donc qu'un physicien pût être reçu à
qu'ils ne peuvent pas être prouvés; et, au lieu de perdre
donner à cette question une solution sans la prouver, il
son temps à les établir, il passe outre, 'les abandonnant
serait, au contraire, tenu de l'établir ; et sur quoi ? Sur
à leur propre évidence, qui est parfaite à ses yeux.
des observations nombreuses et suivies, puisque la
Puisque Bentham ne prouve pas son principe, et ne
question est une question de fait; et, s'il négligeait de
nous laisse ainsi aucun moyen d'en contester les bases,
fournir ces observations à l'appui de sa solution, elle
nous avons au moins le droit d'examiner s'il est vrai,
n'aurait aucune valeur aux yeux de personne. Or, il en
comme il l'avance, que ce principe, non-seulement n'ait
est absolument de môme de la question posée par Ben-
pas besoin d'être prouvé, mais ne puisse pas l'être.
tham et de la solution qu'il en donne. Quel est le motif
En toutes choses, dit Bentham, on rencontre néces-
unique ou quels sont les motifs divers des détermina-
sairement au point de départ une vérité ou un fait qui
tions de la volonté humaine ? voilà la question. Mais la
ne saurait être prouvé, et d'où tout le reste découle.
volonté de l'homme est là ; mais elle se détermine con-
Nous donnons pleinement les mains à cette assertion ;
tinuellement; mais on peut observer par quels motifs
si tout devait être prouvé, rien ne pourrait l'être; car
elle se détermine, si c'est par un seul ou par plusieurs,
une preuve est quelque chose d'établi et de reconnu, et
et, dans ce dernier cas, par combien et par lesquels.
s'il fallait que chaque preuve fût prouvée, il n'y en aurait
Par conséquent, il est insensé de dire que, quand on
point. Reste à savoir si, quand un philosophe aftirnie
donne une certaine solution à tune telle question, cette
qu'un certain motif est le seul qui préside aux détermi-
solution ne peut être démontrée et n'en a pas besoin.
nations humaines, il avance un de ces principes ou faits
Elle peut être démontrée par l'experience d'où elle a
qui, par leur. nature, ne peuvent pas être démontrés, et
art sortir ; elle a besoin de l'être, car, loin que les résul-
n'en ont pas besoin.
tats de cette expérience soient une chose reconnue, c'est
Si un physicien posait cette question : Quelle est, dans
au contraire, une chose très-contestée. 'Vous prétendez
tel pays, la direction -unique, ou quelles sont les direc-
que la recherche du plaisir et la fuite de la douleur est
tions diverses des vents qui agitent l'atmosphère? aurait-
le seul motif de nos déterminations; d'autres prétendent
il le droit de dire, en laveur de sa solution, que,pe se
le contraire. Cela ne serait pas si votre solution était ou
324
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
325
un fait incontestable, ou une vérité première, et que,
tous les mots de la langue morale employés dans le
comme_ telle, elle ne pût, elle ne dût pas être prouvée.
monde et dans les systèmes philosophiques, et la défi-
cela démontre, au contraire, qu'elle peut et qu'elle doit
nition précise de quelques-uns, qu'il adopte et consacre
l'être; et en effet, tout le monde voit que c'est dans la
plus particulièrement à l'exposition de ses idées. Nous
nature humaine que peut et que doit en être cherchée
citerons quelques exemples.
la démonstration ou la condamnation : là, en effet, s'ac-
Bentham définit l'utilité, la propriété qu'a une action
complit le fait des déterminations de la volonté ; c'est
ou un objet d'augmenter la somme de bonheur ou de
donc là qu'on peut voir si toutes dérivent de votre motif,
diminuer la somme de malheur de l'individu ou de la
ou s'il eu est qui proviennent de motifs différents; dans
personne collective sur laquelle l'action ou l'objet peut
le premier cas, vous avez raison ; dans le second vous
influer.
avez tort ; et c'est à l'observation à vous juger, à l'obser-
Or, si c'est en cela que consiste l'utilité, et si c'est là,
vation, qui est la preuve naturelle de votre solution,
comme l'implique le principe fondamental de Bentham,
comme de toutes celles qui peuvent être données à la
et comme il le proclame hautement, le seul caractère
question morale. Quand on n'aurait d'autre moyen d'ap-
que puisse porter une action et qui puisse la distinguer
précier la portée philosophique de l'esprit de Bentham
d'une autre, , i1 s'ensuit rigoureusement qu'on ne saurait
que cette circonstance, qu'il regarde comme ne pouvant
prêter un autre sens, ni donner une• autre définition,
et ne devant pas être prouvée l'assertion que le motif
aux termes légitimité d'une action, justice d'une action,
universel des déterminations humaines est la recherche
bonté d'une action, moralité d'une action, etc., etc. De
du plaisir et la fuite de la peine, il suffirait et au delà
deux choses l'une, en effet, dit Bentham, ou l'on don-
pour démontrer combien elle était faible.
nera cette acception aux mots que je viens de pronon-
On voit, par ce qui précède, que le principe de l'uti-
cer, ou bien ils n'en auront aucune ; de manière qu'à
lité reposait, dans l'esprit de Bentham, sur une théorie
dmeosinasdodetrlienseinterpréter ainsi, ces mots n'ont point de
des déterminations de la volonté humaine. 11 daigne
sens, ce qui est parfaitement conséquent aux principes
même énoncer cette théorie ; mais, loin d'essayer de la
démontrer, il nie, au contraire, qu'elle puisse l'être.
Bentham ne définit pas avec moins de soin ce qu'on
prétention que personne ne peut admettre, pour peu
doit ' entendre en .morale par principe de l'utilité. Le
qu'il comprenne la question.
Pri ncipe de l'utilité, dit-il, est celui qui déduit exclusi-
Tels sont les principes généraux de Bentham ; il faut
vement la qualification des actions et des objets de la
se hâter d'arriver aux conséquences qu'il en a tirées.
double
propriét if qu'ils ont ou peuvent avoir d'augmen-
Les premières sont des définitions. Partant de cette
ter la somme de bonheur ou de malheur de l'être indi-
prétendue vérité, que la recherche du plaisir et la fuite
i duel e t collectif par rapport auquel on les considère.
de la douleur sont le seul motif des déterminations bu'
`elle est la définition rigoureuse du principe de l'utilité.
mailles, il en conclut et le véritable sens à donne r a
telles d'une action utile, d'une mesure utile, d'une loi
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
:327
326
TREIZIÈME LEÇON.
utile, et par conséquent d'une action , d'une mesure,
t oute la série de ces définitions qui rentrent les unes'
d'une loi bonne, juste, légitime, qui doit être faite,
dans les autres : il est inutile de le suivre dans ces
adoptée, suivie, ou qui du moins ne doit pas ne pas
détails.
l'être, S'en déduisent naturellement.
Sa doctrine ainsi établie, Bentham cherche quels peu-
Cela posé, Bentham, qui ne veut pas avoir de dis-
vent être les principes de qualification opposés à celui
ciples aveugles et qui s'abusent ou soient abusés, prend
de l'utilité, ou simplement distincts de ce principe, et
la peine de définir à quelles conditions différentes on
il n'en reconnaît que deux : l'un qu'il appelle le prin-
est partisan ou adversaire du principe de l'utilité, ou,
cipe ascétique ou l'ascétisme, l'autre qu'il nomme le
ce qui revient au Même, à quelles conditions on marche
principe de sympathie et d'antipathie. Il importe de faire
ou on ne marche pas sous son drapeau
connaître, en peu de mots, de quelle manière Bentham
,. Un homme qui
est guidé dans l'approbation ou la désapprobation des
comprend ces deux principes; car, à l'en croire, toute
actions ou des objets par la seule considération de l'uti-
espèce de morale, de législation et de conduite, qui n'a
lité ou de la nuisibilité de ces actions ou de ces objets,
pas le principe de l'utilité pour point de départ, dérive
et. qui règle uniquement le degré de son approbation ou
nécessairement, et a toujours dérivé, de l'un de ces deux
de sa désapprobation sur le degré de cette utilité ou sur
principes.'
celui de la propriété contraire, sans tenir compte dans
Bentham définit le principe ascétique, un principe
ses jugements d'aucune autre considération quelconque,
Pis comme celui de l'utilité, qualifie bien les actions
celui-là mérite le titre de disciple de Bentham et de par-
et les choses, et les approuve ou les désapprouve bien
tisan du principe de l'utilité. Mais si un homme fait
d'après le plaisir ou la peine qu'elles ont la propriété
entrer pour une part quelconque, si faible qu'elle puisse
de produire, mais qui, au lieu d'appeler bonnes celles
être, dans l'approbation d'une action ou d'un objet
qui produisent du plaisir, mauvaises celles qui produi-
I
toute autre espèce de motif, celui-là, non-seuletnent
sent de la peine, qualifie bonnes celles qui entraînent de
la peine, et mauvaises celles qui entraînent du plaisir.
n'est pas avec lui, mais est contre lui, et tout autant
A
contre lui que celui qui repousse entièrement son pri
ssurément cette définition est piquante ; par malheur
n
-cipe et ne l'admet en aucune manière.
el le n'est pas empiétement vraie, et ici Bentham a pris
une circonstance accessoire de l'opinion ascétique pour
D'après ces principes, l'intérêt de
, C'est
l 'essence même de cette opinion. Évidemment, sous la
évidemment la plus grande somme de bonheur à la
dé nomination de principe ascétique, Bentham a voulu
-quelle il puisse parvenir; et l'intérêt de la société,
somme des intérêts de tous les individus qui la co m
désigner cette solution du problème de la destinée que
-posent. Toutes ces définitions dérivent naturellement
j'ai appelée mysticisme, et que je vous ai exposée, solo-
du principe , et à peine méritaient - elles d'en être
tk qui a conduit la plupart de ceux qui l'ont admise
à un système de conduite qui semble impliquer, jusqu'à
tirées. Mais Bentham, qui est un esprit précis e t fini
tient à établir d'une manière nette ses idées , donne
u n certain point, le principe formulé par Bentham.
328
TREIZIÈME_ LEÇON.
SYSTÈME. ÉGOÏSTE.
BENTHAM.
:329
Qu'un tel système de conduite, de quelque principe qu'il
plaisir infâme reste bon en soi, car le plaisir est essen-
dérive, soit erroné, je suis tout à fait, sur ce point, de
tiellement bon ; à quel titre est-il mauvais? A ce seul
l'avis de Bentham; mais que chez personne il ait jamais
titre que les conséquences qu'il peut entraîner présen-
pris sa source dans l'opinion que le plaisir est un mal
tent des chances de douleur telles, qu'en comparaison .
et la douleur un bien , c'est ce -que je nie. Il s'est ren-
de ces douleurs le plaisir lui-même n'est rien. Ce n'est
contré des individus et des sectes qui ont pensé que
donc en aucune manière parce qu'il est infâme, que
le plaisir et la douleur étaient des choses indifférentes;
Bentham blâme le plaisir qu'un scélérat recueille de son
niais il ne s'en est jamais trouvé qui aient posé en prin-
crime, mais à cause des conséquences qui peuvent eu
cipe que , par cela qu'une action était suivie de plaisir,
résulter pour celui qui en goûte; c'est là, selon Bentham,
elle était mauvaise, et que, par cela qu'elle était suivie
ce qu'entend et ce que veut dire l'humanité quand elle
de peine, elle était bonne : une telle -absurdité n'a ja-
déclare ce plaisir infâme; quiconque le condamne à un
mais été soutenue, et les mystiques en sont tout à fait
autre titre est ascétique.
innocents; car, ce n'est pas à cause du plaisir ou de la
Passons au principe de sympathie ou d'antipathie.
douleur qui suivent certaines actions que les mystiques
Bentham range sous cette dénomination tout principe
sont arrivés à une pratique analogue à celle qui dérive-
en vertu duquel nous déclarons une action bonne ou
rait du prétendu principe ascétique de Bentham ; c'est
mauvaise par une raison distincte et indépendante des
par des raisons toutes différentes, que je vous ai lon-
conséquences de cette action. Ainsi, tout moraliste qui
g. Liement exposées et que je ne répéterai pas.
ne puise pas exclusivement dans les conséquences
Quoi qu'il en soit, Bentham définit ainsi le principe
agréables ou désagréables des actions le principe de
ascétique; et, comme il est absolu en tout, il déclare que
leur qualification, quelle que puisse être d'ailleurs la
quiconque repousse un atome de plaisir comme tel, et
règle au moyen de laquelle il les qualifie, tout moraliste
le condamne, est en cela partisan du système ascétique.
semblable professe sous une forme ou sous une autre
Une telle déclaration marque plus fortement encore, s'il
le principe de sympathie et d'antipathie. On voit tout
est possible, ce que son principe a d'absolu dans sa
d'un coup combien de systèmes différents viennent se
pensée. En effet, il suit de là, et il le dit lui-même, car
ranger sous cette seconde catégorie. Ainsi, il y a des
il ne recule devant aucune conséquence, que tout plai-
moralistes qui ont prétendu que nous avons un sens
sir, sans exception, est bon en soi ; et pour montrer
moral qui perçoit la bonté et la méchanceté des ac-
jusqu'où va sa pensée, il prend pour exemple le plaisir
t ions, exactement comme le goût sent la qualité des sa-
le plus abominable, que le scélérat le plus consommé
leurs, exactement comme l'adorai distingue les bonnes
puisse tirer de son crime, et il déclare que, si quelqu'un
etle s mauvaises odeurs. Hutcheson a professé cette doc-
blâme ce plaisir, le trouve mauvais, le repousse, il est
trine , ainsi que beaucoup d'autres philosophes. Pour
en cela et par cela ascétique. En effet, dit-il, ce n'est pas
qu iconque admet cette hypothèse, les actions sont quali-
fi
comme plaisir que ce plaisir infâme est mauvais; .Ce
ées sans aucune considération de leurs conséquences;
330
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
331
en d'autres termes, l'approbation ou la désapprobation
le système ascétique ; 2° celui qui , d'une manière et
ne remonte pas des conséquences à l'action, mais Itti
pour une part quelconque , puise la qualification des
arrive d'autre part; donc un tel principe rentre dans le
actions ailleurs que dans leurs conséquences agréables
principe général de la sympathie et de l'antipathie, et
ou désagréables : c'est le système de la sympathie et de
n'en est qu'un cas ou qu'une forme. Il en est de même
l'antipathie.
de celui qu'ont admis beaucoup de philosophes, qu'il
11 signale poiirtant, en passant, un quatrième système,
existe une distinction naturelle et absolue entre le bien
qu'il appelle système religieux, et qui place dans la vo-
et le mal, distinction perceptible à la raison, et telle
lonté de Dieu . la règle de ce qui est bon et mauvais, et,
que, quand une action se présente, la raison saisit en
par conséquent, de cc qu'il faut faire ou ne pas faire.
elle son caractère moral, et la qualifie par ce caractère
Bentham a mille fois raison de dire qu'un tel principe
intrinsèque, sans aucune considératiob des conséquences
n'en est pas un : car il faut toujours déterminer la règle
utiles ou nuisibles qu'elle peut produire. Un tel principe,
que prescrit la volonté de Dieu, règle qui ne peut être
qui est celui de beaucoup de systèmes, rentre encore
que l'une de celles que Bentham a énoncées, en sorte
dans celui de la sympathie et de l'antipathie. Ceux qui
que ce système retombe nécessairement dans un des
pensent qu'il existe en nous une règle innée et primitive
trois autres.
qu'ils appellent loi naturelle, loi morale, loi du devoir,
Tels sont les systèmes rivaux du sien que Bentham
laquelle, quand une action se présente, s'y applique, et
reconnaît et qu'il déclare complètement faux. Mais, au
par laquelle cette action est qualifiée bonne ou mau-
lieu qu'il n'a pas cherché à. démontrer le slen, il essaye
vaise, suivant qu'elle se trouve convenir ou disconvenir
de réfuter ceux-ci, et c'est dans cette réfutation qu'on
avec cette loi, ceux-là professent également le principe
trouve le peu de métaphysique que présentent les ou-
de la sympathie et de l'antipathie. Ceux qui pensent,
vrages de Bentham. C'est donc dans cette réfutation qu'il
comme moi, que ce qui est bon, c'est ce qui est con'
faut chercher la philosophie de ses opinions, quand on
forme d l'ordre, que ce qui est mauvais, c'est ce qui lui
veut la pénétrer ; c'est là aussi que je la chercherai et
est contraire, ceux-là, n'ayant aucun égard aux consé-
l'attaquerai, quand j'en viendrai à la réfutation des idées
quences que peut avoir une action , professent aussi,
de Bembo m
sous une certaine forme, le principe de la sympathi e et
Les principes de la théorie de Bentham et les défini-
de l'antipathie.
tions qui en émanent étant ainsi posés, il me reste à
Ainsi, Bentham ne reconnaît que deux principe s de
Fous faire. connaître les conséquences pratiques qu'il en
qualification, ou, ce qui revient au même, que deux
lire. C'est ici que notre publiciste devient original, et c'est
système moraux distincts du sien : 1° celui qui, comme
aussi la partie de son système qui vous intéressera, et la
le sien, qualifie les actions par leurs conséquences, mais.
se ule qui m'ait engagé à vous l'exposer ; autrement, sa
quidéclare bonnes celles qui produisent de la Peine'
doctrine étant identique à celle de Hobbes, je ne vous
et mauvaises celles qui produisent du plaisir C'est
en aurais pas entretenus. Ce sont les vues que je vais vous
332
TBETZIÈME LEÇON,.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTH-AM.
333
exposer qui ont donné à Bentham une si grande repu.
complète des différentes espèces de plaisirs et de pei-
tation parmi les hommes qui s'occupent de législation;
nes. Car, comme ce sont ces plaisirs et ces peines qui
c'est par ces vues qu'il a été véritablement utile, et qu'il
donnent une valeur positive ou négative aux actions et
continuera à exercer une influence en très-grande par-
aux choses, il est impossible de songer même à évaluer •
tie heureuse sur la réforme et l'amélioration des
ces dernières, si on ne connaît pas bien toutes les es-
lois
européennes.
pèces de plaisirs et de peines qu'elles peuvent produire,
Vous remarquerez qu'il ne suffit pas, pour tirer de la
et dont la nature humaine est capable. Il serait trop
théorie de l'utilité des jugements pratiques, de savoir
long et fort inutile de vous donner les détails de cette
qu'une action est bonne quand elle engendre plus de
classification, tout aussi arbitraire que la plupart de
plaisir que de douleur, mauvaise quand elle engendre
celles qui ont été tentées jusqu'à présent ; ce serait dé-
plus de douleur que de plaisir, meilleure ou pire qu'une
passer mon but, qui n'est point de vous enseigner le
autre quand elle engendre plus de plaisir ou plus de
système de Bentham, mais simplement de vous en don-
douleur que cette autre. De tels principes restent stériles
ner une idée.
dans l'application, tant qu'on n'a pas trouvé un moyen
Les plaisirs et les peines connus, le second élément
d'évaluer la quantité de bien et la quantité de mal qui
de l'arithmétique morale de Bentham devait être une
émanent d'une action et de déterminer le rapport de
méthode pour déterminer la valeur comparative des
ces deux quantités ; sans ce moyen, tous les résultats
différentes peines et des différents plaisirs. Ici quelques
précédents demeurent des vérités inutiles ; il est impos-
détails deviennent nécessaires.
sible de s'en servir. L'effort de Bentham et sa gloire,
Soient donnés deux plaisirs qui résultent de deux ac-
c'est d'avoir, par une analyse qui n'est pas sans défauts,
tions : pour savoir si l'une de ces actions est plus utile
que l'autre, il faut savoir lequel de ces deux plaisirs a
mais qui, dans son imperfection même, est remar-
Plus de valeur, et, pour le savoir, il faut une méthode
quable par son étendue et sa profondeur, essayé de
de comparaison. Or, cette méthode serait trouvée, si on
donner une mesure pour évaluer ce qu'il appelle la
connaissait bien toutes les circonstances qui peuvent
bonté et la méchanceté des actions, c'est-à-dire la quan-
entrer dans la valeur d'un plaisir. Ge sont donc ces dif-
tité de plaisir et de peine qui en résulte.
férentes circonstances que Bentham s'est appliqué à dé-
Je vais essayer, messieurs, de vous indiquer rapide'
ment les éléments de l'arithmétique morale de Ben-
termin er ; et cette recherche l'a conduit à ce résultat,
que, pour déterminer la véritable valeur d'un plaisir,
tham, en invitant ceux d'entre vous qui désireraie nt en
fallait le considérer sous six rapports -principaux :
acquérir une connaissance plus approfondie à recou-
sous le rapport de l'intensité : car il y a des plaisirs
rir au livre de M. Dumont, ou, mieux, encore, à l'ou-
qui
vrage original que je vous ai signalé.
, -ont plus vifs, et d'a.utres qui le sont moinssous
,e r
, aPport de la durée : car il y a des plaisirs qui se pro-
La première donnée de l'arithmétique Morale de Ben-
ton
tham devait être une énumération et une classification
gen t, et d'autres qui n'ont qu'une courte durée ;
•
334
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
335
3° sous le rapport de la certitude : car les plaisirs que
éprouvent,et qu'ainsi le même plaisir ne se produira pas
considère l'arithmétique morale sont toujours au futur.
identique chez les.différents individus, mais variera de
ils viendront à la suite de l'action sur laquelle on dei:
l'un a l'autre en vertu de ces diversités. De là, dans l'arith-
bère ; or, la certitude plus ou moins grande qu'ils la
métique morale de Bentham, un second élément, qu'il
suivront, est un élément qu'il faut faire entrer en ligne
n'a pas cherché avec moins de soin à mettre en lumière
de compte dans l'évaluation des plaisirs; 4° sous le rap-
que le premier, s'efforçant par une analyse exacte de dé-
port de la proximité : tel plaisir peut se faire attendre
terminer toutes les circonstances qui peuvent influer sur
longtemps après l'action, et tel autre plaisir en résulter
la sensibilité d'un individu , et par là rendre plus ou
immédiatement; 5'› sous le rapport de la fécondité : il y
moins vifs les différents plaisirs,et les différentes peines
a des plaisirs qui en amènent d'autres à leur suite; il y
dont elle est susceptible:
en a qui n'ont point cette propriété ; 6° enfin, sous le
Il distingue ces circonstances en deux ordres, celles
rapport de la pureté : il y a des plaisirs qui ne peuvent
du premier et celles du second. Je vous Citerai, au nom-
engendrer aucune peine, et d'autres dont les consé-
bre des premières, les tempéraments, les différents états
quences sont plus ou moins pénibles.
de santé ou de maladie, les degrés de force ou de fai-
Tels sont les aspects divers sous lesquels il faut consi-
blesse du corps, de fermeté ou de mollesse du caractère,
dérer un plaisir pour en mesurer la valeur, et la même
les habitudes, les inclinations, le développement plus ou'
méthode s'applique aux peines. Ce n'est qu'après avoir
moins grand de l'intelligence, circonstances qui influent
envisagé les plaisirs et les peines qui résulteront de
consi dérablement, non-seulement sur l'intensité, mais
deux actions sous tous ces rapports, qu'on peut décider
encore sur la durée et les autres éléments de la valeur
avec assurance laquelle est réellement la plus utile on
intrinsèque des peines et des plaisirs. Bentham dresse
la plus nuisible, la meilleure ou la pire, et mesurer
an catalogne exact de toutes ces circonstances, et entre,
la différence qui existe entre elles. Voilà pour la valeur
sur chacune, dans des développements pleins de sa-
intrinsèque des plaisirs et des peines comparés entre
gacité.
eux.
laissi, dans le calcul moral de la valeur des peines
Mais cela ne suffit pas, et un autre élément doit entrer
el des plaisirs, il fallait prendre en considération tous
dans l'évaluation des plaisirs et des peines. Le Lee
ces détails, on serait obligé de considérer à part chaque
plaisir, en effet, n'est pas en vous ce qu'il est en mot :car
individ u : c.ar elle_ varie de l'un à l'autre; et encore
il y a entre vous et moi des différences qui en affectenti3.
serait-on fort embarrassé : car, comment connaître
valeur : vous pouvez n'avoir ni la même constitution, Il
toutes les circonstances d'un individu qui 'souvent ne
le même âge, ni le même caractère ; nous pouvo ns di r
's sait pas lui-mémo'? Bentham a done cherché s'il
rer par le sexe, par l'éducation, par les habitude s , et Pa.
n'exi stait pas des circonstances générales, qui impli-
mille autres circonstances. Or, il est évident qu e ces d,.11:
quassent chacune un plus ou moins grand nombre de
versités dans les individus influent sur les sensation s qu I
celles-là, qui en fussent, en quelque sorte, les signes
336
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
337
naturels, et qui pussent servir de base au législateur'
nomme. Je ne puis que vous indiquer rapidement ce
lequel ne peut connaître les individus, mais connaît le
point de la méthode d'évaluation de Bentham ; vous
monde et les grandes classifications dans lesquelles se
répartissent les individus qui le composent; il a trouvé
m'VeloltileàudZ à
itrdoeim-
trois éléments du calcul ou de l'évaluation
qu'il en existait, et ce sont ces circonstances qu'il ap-
morale
rale des peines et des plaisirs; mais ce n'est pas tout.
pelle circonstances du second ordre. Ces circonstances,
Jusqu'ici
'ici nous n'avons considéré les peines et les plai-
plus générales et plus visibles que celles du premier,
sirs dans l'individu. Or, il y a des actions qui en-
impliquent chacune quelques-unes de celles-ci, en sorte
gendrent des peines et des plaisirs qui ne s'arrêtent pas
que là où elles existent, on peut être sûr qu'en général
à un seul individu , mais qui s'étendent -à un grand
là existent aussi ces dernières. Le sexe, l'êge, l'éduca-
nombre: de là un autre élément important du calcul
tion, la profession, le climat, la race, la nature du gou-
moral, et que Bentham a analysé avec le plus grand
vernement, l'opinion religieuse, sont au nombre de ces
soin. Les résultats de cette analyse sont peut-être ce
circonstances générales. Si je n'étais pressé par le temps,
que son système offre de plus original et de plus utile.
il me serait aisé de vous démontrer que chacune de ces
C'est l'histoire exacte et curieuse de la manière dont les
circonstances du second ordre n'influe sur la sensibilité
effets d'une action utile ou nuisible s'étendent autour de
que parce qu'elle implique un certain nombre de cir-
celui qui l'a faite et de celui qui en a été l'objet, attei-
constances élémentaires qui sont au nombre de celles
gnent de proche en proche différentes classes d'indivi-
que Bentham a classées dans le premier ordre. Ainsi, le
dus, et parviennent, en quelques occasions, jusqu'aux
sexe féminin implique un certain degré de faiblesse
dernières extrémités de la société. Le calcul de tout le
corporelle, un certain caractère, certaines inclinations,
mal ou de tout le bien que fait une action à la société
une certaine somme d'intelligence; et c'est parce qu'il
Par delà l'individu qui la subit directement, et les lois
implique tout cela, que la méme douleur ou le même
selon lesquelles ce bien et ce mal voyagent et s'éparpil-
plaisir a, dans une femme, une autre intensité, une
lent, voilà, en d'autres termes, ce que nuus offre l'ingé-
autre durée, d'autres conséquences, en un mot, une
lli euse analyse de Bentham. Sa fureur de classification,
autre valeur que dans un homme. Or, messieurs,
q ui est un inconvénient de sa méthode, car les classifi-
n'en est pas de l'âge, du sexe, des opinions religieuses,
cations aboutissent souvent à embrouiller au lieu d'éclair-
et, en général, de toutes les circonstances du second
en', n'entraîne ici que de bons effets, car il classe juste
ordre, comme il en est des circonstances du premier;
et bien. Quoique les résultàts de son analyse convien-
celles-là sont visibles pour le législateur ; il p eut les
nent au bien comme au mal, c'est le mal qui en est l'ob-
saisir, les apprécier, et, par conséquent, les faire entrer
jet exclusif; car c'est au mal surtout que les législations
dans ses calculs. Il peut, par exemple, ne pas infliger
ont à faire, impuissantes qu'elfes sont à encourager le
des peines aussi fortes aux femmes qu'aux honeles,
len • On retrouve donc encore ici le point de vue du
b
parce qu'une peine égale punirait la femme plus que
légiste
e qui domine toujours Bentham, mais qui, dans
338
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE.. - BENTHAM.
339
cette circonstance, le domine sans inconvénient pour la
premier degré, niais qui tombent sur des personnes que
vérité.
le législateur ne peut déterminer : ce sont les maux du
Étant donnée une action mauvaise, c'est-à-dire une
second degré.
action dont les conséquences sont, somme toute, plus
fl y a une troisième espèce de mal que ne produit pas
nuisibles qu'utiles, Bentham, par delà le mal qu'elle fait
toujours, mais que tend toujours à produire, une ac-
à celui qui en est l'objet propre, analyse ceux qui en
tion mauvaise; la voici : si, dans une société, le vol de-
découlent pour la société, et les distingue en maux du
venait tellement commun, que l'alarme ftit 'extrême, et
premier, maux du second et maux du troisième degré.
le danger si grand, que la loi fût impuissante à le ré-
Ce qui caractérise les premiers, c'est d'atteindre des
primer; si les choses, en d'autres termes, en venaient.
individus déterminables, et qu'il est possible de con-
dans cette société au point où elles en étaient dans pres-
naître et de nommer à l'avance. Soit un vol, par exem-
que tous les pays de l'Europe à certaines époques du
ple : le mal causé par cette action ne s'arrête pas à la
moyen tige, alors qu'il y avait des brigands partout et
personne volée; il s'étend à sa femme, à ses enfants, à
qu'ils étaient les plus forts, qu'en résulterait-il ? Ceci :
sa famille. Il y a donc ici, indépendamment du mal pri-
c'est. que personne ne voudrait plus travailler; c'est que
mitif, un mal accessoire , qui atteint un certain nombre
chaque citoyen, se laissant aller au découragement, re-
de personnes que la loi peut connaître d'avance. C'est
noncerait à une industrie dont les. frùits auraient cessé
ce mal que Bentham appelle mal du premier degré.
de lui être assurés; c'est que la paresse viendrait, et avec
Mais les mauvais effets du vol vont plus loin que la fa-
la paresse tous les vices; c'est qu'enfin il y aurait désor-
mille de l'homme volé; ils se répandent encore sur un
ganisation complète de la société. Eh ! bien, toute action
nombre indéfini d'individus indéterminés. Quand, enef-
mauvaise, indépendamment du mal qu'elle produit pour
fet, un homme est volé, une portion plus ou moins
celui qui est l'objet, de celui qu'elle fait à certaines per-
grande de la société a connaissance de ce vol, et par là
sonnes déterminées, de celui qu'elle engendre en alar-
même s'en alarme. ; il y a donc le mal de l'alarme pour
mant la société et en augmentant la somme des dangers
tous ceux qui apprennent que le vol a été commis, car
qu'elle court, toute action mauvaise, dis-je, a une ten-
autant peut en arriver à chacun. Mais ce n'est pas tout,
dance à produire cet état de désordre qui est la désorga-
indépendamment du mal de l'alarme, l'action engendre
nisation complète de la société. Cette tendance est le mal
un danger réel pour la société : d'une part, en apprenant
du troisième degré, dernière espèce de ceux qui peuvent
que ce vol a été commis, dés gens qui n'avaient jamais
résulter d'une action mauvaise. Telle est l'esquisse gros-
songé à ce moyen de subsister s'en avisent; et, d'antre
sière et rapide de cette partie intéressante des idées de
part, la connaissance qu'il a réussi fait que d'autr es qui
Bentham.
se livraient déjà à cette industrie, l'exercent avec u n re-
Vous connaissez maintenant, messieurs, tous les élé-
doublement de hardiesse et d'activité. Voilà don c des
ments de son arithmétique morale ou de sa méthode
maux qui dérivent encore de l'action, comme ce ux du
P o ur évaluer l'utilité et la nuisibilité des actions; vous
340
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
341
voyez que ces éléments sont de quatre espèces,
l'est le plus, laquelle l'est le moins ? La règle pour la
ou, en
d'autres termes, que l'évaluation (les actions présuppose
résoudre est tout aussi simple que la précédente : il est
la connaissance exacte : de tous les plaisirs et de tou-
évident que, pour y parvenir, il suffit de comparer les
tes les peines dont la nature humaine est susceptible;
deux l'estes que l'on a trouvés lorsqu'on a reconnu que
2° de toutes les circonstances intrinsèques
ces deux actions étaient l'une et l'autre ou bonnes ou
qui peuvent
augmenter ou diminuer la valeur d'un plaisir ou d'une
mauvaises; le reste le plus fort décide laquelle des deux
peine; 3° de toutes les circonstances qui peuvent faire
actions est ou la meilleure ou la pire. Enfin, le troi -
varier les sensibilités et modifier ainsi indirectement la
sième problème qu'ont peut se proposer sur les actions
valeur des plaisirs et des peines qui les affectent; 4° en-
est celui-ci : Un certain nombre d'actions bonnes ou
fin, de toutes les conséquences d'une action utile ou nui-
d'actions mauvaises étant donné, déterminer le degré
sible qui dépassent l'individu ou la collection d'individus
de bonté ou de méchanceté de chacune ; et il est évident
qui en est l'objet immédiat, et atteignent, par delà, un
qu'il se résout par la même opération que le précédent.
nombre plus ou moins grand d'individus, et même la
C'est ainsi, messieurs, qu'à l'aide de cette arithmétique
société tout entière.
on arrive à résoudre tous les problèmes que l'évaluation
Maintenant que nous connaissons les éléments de l'é-
morale des actions peut présenter.
valuation, il me reste à vous indiquer comment, avec ces
Nous touchons à l'application de toute cette méthode,
éléments, Bentham évalue les actions.
laquelle n'a été imaginée que pour mettre en valeur le
La première question qu'on peut se poser sur les ac-
principe de l'utilité. La question que se pose Bentham,
tions est celle-ci : Une action étant donnée, cette action
et qui est fondamentale en législation, est celle-ci :
est-elle bonne ou mauvaise? Or, elle est bonne si elle
A-t-on le droit et convient-il d'ériger en délits certaines
est utile, mauvaise si elle
actions et de leur infliger des peines ? Il ne faudrait pas
est nuisible; et élle est utile
ou nuisible selon que sa tendance à produire du plaisir
le faire si le législateur n'en avait pas le droit, ou, ce
surpasse sa tendance à produire du mal, ou que cette
qu i est identique dans les idées de Bentham, si une
dernière tendance, au contraire, surpasse la première.
telle mesure n'était pas utile à la société ; ut s'il ne fallait
La question ainsi traduite, on voit que, pour la résoudre,
Pas le faire, il ne faudrait pas de loi, l'oeuvre du légis-
il suffit de calculer et d'apprécier les effets possibles de
l ateur deviendrait superflue ; car, qu'est-ce qu'une loi?
l'action, d'une part les effets bons, de l'autre les effets
C'est une prescription, et, sans une sanction, c'est-à-dire
mauvais, puis de balancer les deux listes, après quoi le
un e peine, la prescription serait vaine, la loi n'existe-
reste détermine la nature de l'action : si le reste est du
rait pas.
bien , l'action est utile ; si le reste est du mal, l'action
P our résoudre cette question fondamentale, voici
est nuisible. La seconde question qui peut être posée sur
co mment Bentham raisonne : Qu'est-ce qu'un délit ?
les actions est celle-ci : De d'eux actions trouvées ou
C'est une action qui entraîne du mal ; car on ne qualifie
utiles ou nuisibles par l'opération précédente, laquelle
lias délit des actions qui ne produisent que des résultats
À
342
THEtzlÈmE LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
343
bons ou indifférents ; quand on l'a fait, ç'a été par er-
avec J. Dumont, la dynamique morale, et qui a pour
reur. D'autre part, qu'est-ce qu'uue peine décernée
objet la détermination des leviers qui agissent sur la
contre une action ? C'est un mal. Maintenant, que/ est le
volonlé humaine, et dont peut se servir le législateur
but de la société? C'est d'arriver à la plus grande somme
pour diriger cette volonté dans le ,sens qui lui con-
de bien possible. Quelle est la mission du législateur
vient. Je terminerai cette leçon, messieurs, par l'ex-
et du gouvernement ? C'est de faire que cette somme
position rapide des principales idées de Bentham sur ce
soit la plus grande possible. A quoi donc se ramène
sujet.
cette question posée par le législateur, si certaines ac-
Un motif d'action, dans son système, ne peut être
tions doivent être érigées en délits, et s'il est bon de
qu'un plaisir ou une peine ; car, d'après son principe,
leur infliger des peines ? A une question de- balance
aucune autre chose ne peut influer sur nos détermina-
entre deux maux. En &let, l'action produit un mal, et la
tions. S'il en est ainsi, le plaisir et la peine sont les
peine en est un ; il s'agit donc de savoir, en premier
seuls leviers dont le législateur puisse se servir pour
lieu, si la peine peut empêcher l'action, ou, du moins,
nous porter à certaines actions et nous détourner de
la prévenir souvent; et en second lieu, en supposant
certaines autres ; en d'autres termes, le plaisir et la
qu'elle le puisse, si le mal de la peine est moindre que
peine sont les seules sanctions possibles qu'il puisse
celui de l'action ? En est-il ainsi? il est utile, et, par
donner à ses lois. Or, pour se faire une idée nette de
conséquent, on a le droit, d'ériger l'action en délit et
l'étendue de ce moyen unique, il fallait que Bentham
d'y attacher la peine, Telle est la solution de Bentham,
étudiàt avec soin les plaisirs et les peines sous ce nou-
et elle ne pouvait être autre dans ses .idées. Or, ce prin-
vel aspect, c'est-à-dire en tant que propres à devenir
cipe posé, il n'est pas difficile de démontrer qu'il y a
des sanctions de la loi ou des leviers dans la main du
des peines efficaces à prévenir, ou, au moins, à rendre
législateur. C'est de la sorte et par ce chemin qu'il
très-rare, telle action: nuisible à la société. Il ne l'est pas
arrive à reconnaître quatre classes de peines et de
davantage de prouver qu'il y a beaucoup de cas où le
Plaisirs, capables d'agir comme sanctions. La première
mal de la peine est infiniment moindre pour la société
se compose des plaisirs et des peines qui dérivent natu-
que le mal de l'action. De là, la convenance et la justice.
rellement pour nous des actions que nous faisons. Quand
d'ériger certaines actions en délits et de leur infliger des
nous accomplissons un acte, cet acte.entraîne naturelle-
peines.
ment pour nous un certain nombre de conséquences
A la suite de cette théorie, Bentham cherche les
agréables ou désagréables que nous pouvons prévoir,
moyens que le législateur peut avoir à sa disposition
et, à ce titre, elles sont Un puissant mobile de nos déter-
pour agir sur la société, c'est-à-dire pour engagea' les
min ations. Bentham appelle sanction naturelle ou phy-
hommes à faire le plus d'actions utiles et le moins
s,iqu e cette première classe de plaisirs et de peines.
d'actions nuisibles à la communauté: ce qui le conduit
d ais, indépendamment des conséquences directes qui
à une branche de la science qu'on pourrait appeler)
suivent noua' nous de nos actions, il y en a d'indirectes
344
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
345
qui n'en dérivent que parce qu'il y a autour de nous
tion de la morale. Il montre très-bien, et par des rai-
d'autres hommes.- Ainsi, quand nous avons fait une
sons très-sages , ce qui avait été démontré mille fois,
mauvaise action, elle nous attire le mépris ét l'inimitié
mais jamais peut-être avec la même évidence, jusqu'Où
de nos semblables, Outre que ces sentiments sont déca.
peut aller la législation, et où elle ne doit pas pénétrer.
gréables pour nous, ils font que nos semblables sont
Le législateur a tout à fait . en sa puissance la sanction
moins disposés à nous obliger, et à nous rendre, comme
légale : il dépend de lui d'attacher telle punition à un
dit Bentham, des services gratuits : car, si nous ana-
acte, et telle récompense à un autre; mais il ne crée pas
chons du prix à la bienveillance des autres hommes,
les trois autres sanctions ; ce n'est pas lui , mais la na-
c'est que cette bienveillance, selon lui, les dispose à
ture des choses qui attache aux actes la sanction natu-
nous rendre des services qui ne nous coûtent rien.
relle; ce n'est pas lui, mais l'opinion et les croyances,
Cette classe de peines et de plaisirs forme ce que
qni attachent à ces mêmes actes la sanction morale et
Bentham appelle la sanction morale, ou la sanction
la sanction religieuse. Ne créant pas ces trois sanctions,
d'honneur et d'opinion. Viennent, en troisième lieu,
il ne peut les gouverner et les plier à ses desseins ; son
les peines et les plaisirs que peuvent attirer sur nous
véritable levier est donc la sanction légale ; c'est par elle
nos actions, en tant qu'il y a des lois qui infligent des
qu'il doit agir, parce qu'il en dispose ; mais il ne s'en-
peines pour tel acte, et quelquefois des récompenses
suit pas qu'il doive négliger les trois autres ; s'il le faisait,
pour tel autre : c'est ce que Bentham appelle la sanction
il courrait le risque non-seulement de se priver de
légale. Enfin, si nous avons des croyances religieuses,
l'appui qu'il peut y trouver, mais encore d'affaiblir et
et si ces croyances nous font espérer ou craindre pour
de rendre impuissante la sanction même dont il dispose.
une certaine conduite en cette vie certaines récom-
En effet, ces forcés, qui agissent avant lui et sans lui,
penses ou certaines punitions dans une autre, il s'ensuit
peuvent agir contre lui s'il les heurte, pour lui s'il
une quatrième classe de plaisirs et de peines, plaisirs et
sait se les concilier; le premier soin du législateur doit
peines futurs, mais qui n'en sont pas moins un mobile
donc être de ne point se mettre en hostilité avec elles ;
de détermination, et qui forment la quatrième sanction,
second, de s'en faire des auxiliaires.
ou la sanction religieuse. Ainsi, sanction naturelle,
Supposons, par exemple, qu'une certaine opinion reli-
sanction morale, sanction légale, sanction religieuse,
gieuse domine dans un pays : qu'arrivera-t-il si le légis-
tels sont les leviers par lesquels notre volonté peut être
llaer
te
prescrit , sous la sanction legale , des actions que
remuée, et parmi lesquels le législateur doit chercher
cette religion défend, ou en défend qu'elle condamne?
ses moyens d'action ; car il ne peut en trouver
Il a rrivera que la sanction religieuse, mise en opposition
il n'en existe pas d'autres.
avec la sanction légale, neutralisera celte-ci, et, par con-
Mais le législateur peut-il se servir de tous ces leviers;
séquent, rendra la législation impuissante. C'est ce que
et, en supposant qu'il le puisse, le doit-il ? Bentham
le législateur doit éviter, alors même qu'il considérerait
trace ici la ligne de démarcation qui sépare la- législe"
les p rescriptions de la religion comme funestes, et celles
346
TREIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTFIAM.
347
qu'il sacrifie comme utiles à la société. Et pourquoi?
à examiner la valeur de cette doctrine, bien qu'à la ri-
C'est que d'abord ses prescriptions, quoique meilleures,
gueur je pusse m'en dispenser : car tout ce que j'ai dit
seraient impuissantes; et c'est ensuite qu'il a le plus
contre la philosophie de Hobbes, je l'ai dit contre celle
grand intérêt à. se ménager l'appui de la sanction reli-
de Bentham, puisqu'il y a identité entre les principes de
gieuse, et qu'en ne la heurtant pas dans un cas, elle
ces deux philosophies.
viendra à son aide dans une foule d'autres , où non-
seulement elle secondera puissamment la sanction légale,
mais en tiendra lieu quand celle-ci ne pourra s'appli-
quer. 11 en est de même des habitudes et des moeurs
d'un pays : si le législateur les choque, il met la sanc-
tion morale en contradiction avec la sanction pénale,
ses lois deviennent odieuses, et par cela même impuis-
santes; au lieu que, s'il sait sacrifier quelque chose à
cette force redoutable, elle le lui payera avec usure en
donnant à ses lois l'appui de l'opinion publique et du
sentiment national. Ces exemples suffisent pour indiquer
la pensée de Bentham, et faire pressentir les riches dé-
veloppements qu'il lui donne. Bentham avait fait une
étude approfondie des législations, il avait consacré sa
longue vie à l'observation des faits sociaux, et ses ou-
vrages abondent en vues pratiques de la plus grande
utilité. C'est un hommage que je suis heureux de lui
rendre, en compensation des critiques que j'ai déjà in
-diquées, et que je formulerai contre les principes de son
système.
Après avoir posé les limites de la morale et de la lé-
gislation, Bentham entre dans la législation elle-mène
et jette les bases du Code pénal et du Code civil. Nous
le suivrons dans ces régions pratiques de son système
quand nous y pénétrerons nous-mêmes : pour le l ie-
ment, je dois m'arrêter. J'ai embrassé l'ensemble de es
opinions théoriques, j'ai montré son point de départ,
son but et sa méthode; je consacrerai la prochaine leçon
SYSTÈME .ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
349
iharn les esprits qui s'inquièten t du fondement d'une
doctrin e , ce sont nécessairement ses arguments contre
les systèmes opposés.
Je vous ai déjà indiqué, dans la dernière leçon, quel-
ques-une s des causes qui avaient donné de l'autorité à
QUATORZIÈME LEÇON.
lienthain et lui avaient procuré des disciples fanatiques.
•
Il n'est pas déraisonnable de compter au nombre de ces
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
causes cette circonstance même, qu'il ne prouve pas
son système. Quand un philosophe, en effet, pose un
principe et se donne la peine de le démontrer, ses dis-
MESSIEURS,
ciples savent pourquoi ils l'admettent, et, soit que leur
conviction soit ou ne soit pas entière, elle est du moins
J'ai cherché, dans la dernière leçon, à vous donner
raisonnée, ce qui empêche qu'ils ne deviennent passion-
une idée vraie, quoique très-générale, du système de
nés et fanatiques. Mais quand un philosophe pose un
Bentham. Si cet écrivain avait essayé d'en démontrerles
Principe et déclare qu'il serait absurde de vouloir le
bases, j'aurais essayé à mon tour de les contester; mais,
prouver, alors ceux qui le reçoivent le font sur sa parole
comme il professe que le principe de l'utilité n'a pas
et uniquement parce que le maître l'a dit , et, dès lors,
besoin de preuves, et qu'il l'abandonne à sa propre évi-
il y a chance pour le fanatisme. Ainsi fait Bentham, et
dence, ce que j'ai dit de la doctrine de Hobbes suffit
ce dédain de la preuve se retrouve dans sa polémique
contre celle de Bentham, qui est clans son principe exa c
contre les systèmes opposés ; car, au lieu d'entrer dans
-tement la même.
une critique sérieuse et développée , de ces systèmes , il
Bentham, s'il ne prouve pas sa doctrine, attaque du
i ndique seulement comment il faudrait s'y prendre
moins celles qui en diffèrent. Sûr de l'évidence de son
Peur les réfuter; en sorte que c'est plutôt une moquerie
principe, le prestige que peuvent exercer les principes
quune réfutation. Je le répète, cette foi prodigieuse de
opposés semble être la seule chose qui le préoccupe, et
B entham en ses opinions en a inspiré une très-grande
il s'efforce de montrer que ces principes sônt faux'
ses disciples, et de là l'entier assentiment qu'ils ac-
Quoiqu'il n'ait pas donné un grand développement
co rdent à tout ce qu'il a pu dire ou écrire, et la passion
cette polémique, toutefois c'est là qu'il faut chercher le
av eugle avec laquelle ils le défendent.
peu de philosophie qui se trouve dans ses écrits, lesquels
dais une cause plus immédiate et plus puissante en-
n'en présentent aucune autre trace. Je vous soumettrai
cor e du succès de la doctrine de Bentham , c'est que
donc, dans la leçon d'aujourd'hui, les principaux arr.
cette
n
d octrine est tout naturellement celle de cette espèce
ments de cette polémique, dt j'essayerai de les réfuter'
ha-mines qui se donnent à eux-mêmes avec orgueil,
car si quelque chose a pu convertir au système de Ben'
Htn qui on a laissé prendre avec complaisance, le nom
350
QUATORZIÈME LEÇON. .
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
351
d'hommes positifs, classe extrêmement recommandable'
Les hommes positifs n'admettent même pas toutes les
élément utile de la société, mais, de toutes, la moins
espèces de faits : il y en a toute une classe qu'ils re-
apte peut-être à discerner dans les sciences la vérité de
jettent, et cette classe est celle des faits qui ne sont pas
l'erreur. Je vous prie, messieurs, de bien saisir les
sensibles, c'est-à-dire qui ne tombent pas sous les cinq'
limites de mon opinion ; je répète que je fais cas des
sens que la nature nous a donnés ; les faits intel-
hommes qui s'appellent positifs, et que j'ai les yeux très•
lectuels et moraux, et tous ceux que la conscience dé-
ouverts sur leur mérite; ils en ont, et je suis prêt à leur
couvre en nous, sont pour eux des chimères ; or, cette
en reconnaître beaucoup ; la seule chose que je con-
classe comprend à peu près la moitié des phénomènes
teste, c'est que la nature et les habitudes de leur esprit
qu'il a été donné à l'intelligence humaine d'atteindre et
les . rendent très-propres à découvrir la vérité, et, par
de connaître.
conséquent, à faire autorité en matière de science.
En niant cette grande moitié des faits observables, les
En effet, messieurs, ce qui distingue, ce qui carac-
esprits positifs nient et retranchent, par cela même, de
térise les hommes positifs, c'est de ne voir et de ne
la connaissance humaine toutes les vérités d'induction
comprendre que ce que tout le monde voit et comprend
et de déduction que le raisonnement peut en faire sor-
très-clairement, et de ne tenir et de ne reconnaître pour
tir, et, par suite, toutes les sciences qui se composent
vrai que cela; là où s'arrête le bon sens le plus vulgaire,
de ces vérités ; à leurs yeux, ces sciences sont spécula-
là, selon eux, s'arrête aussi la certitude ; ils imposent à
tives, et, par conséquent, n'existent pas.
la science les limites des esprits communs.
Le véritable esprit positif va plus loin encore : il n'ad-
En partant de ce principe, les hommes positifs divi-
met pas Même tous les faits sensibles ; car, parmi ces
sent tout ce qui a été et tout ce qui pourra jamais être
faits, il repousse et met en doute ceux qui ont le malheur
pensé en deux sphères distinctes, celle de la spéculation
d'être placés à quelque distance de lui, soit dans le
et celle des faits, rejetant sans rémission tout ce qu e la
temps, soit dans l'espace ; ce qui s'est passé à Rome il y
première embrasse, et n'admettant que ce qui est corn'
a deux initie ans, ce qui arrive aujourd'hui en Chine,
pris dans la seconde. Mais ils ne laissent pas à ces deux
ce que les lunettes des astronomes aperçoivent dans le
mots leur valeur ordinaire; car ils appellent spéculallen
ci el, c'est pour lui de la spéculation.
tout ce qu'ils ne comprennent pas.
Il ne faut pas seulement aux hommes positifs qu'un
Et d'abord ils appellent spéculation tout ce qu i n'est
fait soit sensible et prochain, il faut encore qu'il soit
pas la conséquence immédiate et prochaine des faits'
bien connu de tout le monde et qu'on l'ait observé dix
repoussant comme choses comprises sous ce mot toutes
!gi lle fois ; un fait nouveau, insolite, est de la spéculation.
les inductions un peu éloignées et qu'il faut un Pee
Parmi les faits bien connus, ils ne tiennent compte
d'haleine pour atteindre. .en résulte que, dans un
q ue des plus considérables et méprisent les petits; ils ne
v
foule de cas, le raisonnement le plus sévère e›t à leurs
oient dans un arbre que le tronc et les plus grosses
yeux de la spéculation.
branches • les feuilles sont déjà de la spéculation.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
353
352
QUATORZIÈME LEÇON.
n'aperçoit pas les uns, il méprise les autres et ]es laisse
Voilà la logique des hommes positifs ; leur psychologie
aux femmes et aux enfants.
en est la conséquence immédiate.
Il n'admet que l'intérêt, c'est-à-dire le bien-être ; mais
Es n'admettent dans l'homme que les facultés dont ils
il supprime dans l'intérêt tous les plaisirs délicats qui
estiment les produits ; ils font grand cas d'un bon esto-
dérivent de nos plus hautes, de nos plus nobles facultés;
mac, d'une bonne paire de jambes, des cinq sens de
il lui faut des intérêts palpables qu'il puisse toucher,
nature, et de ce gros raisonnement qui, quand il fait
mesurer, encaisser ; il ne comprendrait pas Épicure,
froid le soir au mois décembre, prévoit qu'il pourra
s'il le lisait : mais il ne le lit pas, car c'est un philosophe
bien geler la nuit ; toutes les autres facultés de l'homme,
et un ancien ; il doute même qu'il ait existé : qui peut
plus subtiles, plus élevées, ils les méprisent ou ils les
savoir, en effet, ce qui est arrivé dans le monde il y a
nient ; pour eux, ils n'en font aucun usage, peut-être
deux mille ans?
même ne les ont-ils pas.
La morale est pour lui un calcul, et c'est par addition
Ils tiennent pour insensés ceux chez qui ces facultés
et soustraction qu'il détermine dans chaque cas ce qu'il
se développent et agissent. Un poète, un peintre, un
convient qu'il fasse. Et comme l'homme positif est la
homme religieux, un métaphysicien, un algébriste, un
mesure du monde aux yeux de l'homme positif, c'est le
savant, sont à leurs yeux des créatures bizarres, des
calcul à ses yeux qui mène le monde. Quant à Dieu, il
êtres exceptionnels.
•
n'y croit ni n'en doute ; il ne veut pas y songer, C'est
Ils regardent comme billevesées tous les produits de
chose trop subtile. Étroit, il est confiant, il est sûr, il ne
ces facultés. lin volume de Lamartine, un dialogue de
doute de rien, il est heureux.
Platon, un mémoire de l'Académie des inscriptions,
Les esprits positifs croient bien fermement qu'ils gOu-
une formule de Laplace, un paysage du Poussin,
v ernent le monde ; et, en effet, ils sont partout à la sur-
une belle page d'histoire, sont à leur sens des ba-
face; ils font les lois, ils administrent, ils fabriquent, ils
gatelles qui peuvent bien amuser les hommes ex-
trafiquent, ils consomment ; ils ne s'aperçoivent pas que
centriques, mais qui n'offrent rien de solide et qui
le monde qu'ils pensent porter est en mouvement sous
mérite d'occuper un esprit positif. Les canaux, les
leurs pieds, et que c'est lui qui les porte.
machines à vapeur, le cours de la rente , l'indus-
Les rouages visibles du monde, les seuls qu'ils aper-
trie, l'agriculture, le commerce , tout ce
qui va
ut
çoivent, sont conformes à leurs idées; mais les moteurs
et se vend, voilà ce qui a de la réalité et de l'impur , •
leur échappent, et ils prennent la roue du moulin pour
tance.
l'eau qui la fait tourner.
Appliquez ces principes à la morale, messieurs, et
Bentham, messieurs, était un de ces esprits; il a toute
vous aurez ceci, qui est le système de Bentham.
l a portée, toute la force, toute l'étendue, toute la péné-
Tous les mobiles élevés ou non raisonnés qui agissent
tration, toute la confiance qu'on peut avoir dans le cer-
sur notre nature, et qui ont une si grande part dans
cle d'idées que je viens de tracer. Il devait donc avoir le
notre conduite, n'existent pas pour l'homme positif; il
1-23
354
QUATORZIEME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
355
système qu'il a eu ; et ce système, rencontrant la foule
s on opinion s'éloignera de la vôtre. Eh bien, engagez-la
des esprits trempés comme le sien, devait les prendre
d'abord à analyser cet autre mobile, afin de bien voir si
les rallier, les enchanter. Aussi tous les hommes positifs'
ce principe qu'elle croit distinct du principe de l'utilité
des deux mondes ont battu des mains au système de
ne serait pas ce môme principe sous une autre forme.
Bentham, et c'est là, par-dessus tout, la grande, la Vé
Voilà le premier moyen à employer, et le plus souvent
ritable cause de son succès.
il suffira; car, il est fort peu d'hommes qui, en exami-
Et maintenant, messieurs, voyons en quoi consistent
nant de près les mots de bien et de mal, de crime et de
les redoutables objections élevées par Bentham contre
vertu, d'honneur et de bassesse dont ils se servent, ne
les systèmes qui ne concentrent pas dans l'intérêt tous
reconnaissent qu'au fond ces mots n'ont de sens que
les motifs des déterminations humaines. C'est dans le
dans le système de l'utilité ; vous convertirez donc par là
premier chapitre de l'Introduction aux principes de la mo-
tous les ennemis irréfléchis de votre principe.
rale et de la politique que la partie la plus importante
Mais, supposons que, dans la sincérité de sa pensée,
de cette polémique se trouve consignés. Là, en effet,
votre adversaire admette, à côté du principe de l'utilité,
après avoir posé l'intérêt comme le motif universel de
un principe qui en soit réellement distinct ; alors, cet
toute détermination, et déclaré qu'une pareille assertion
autre principe ne peut être que celui de l'antipathie et
n'a pas besoin de preuves, Bentham passe, non pas à la
de la sympathie. Et, en effet, le caractèi'e propre du
réfutation des philosophes qui ont assigné à la politique
principe de l'utilité, c'est de qualifier les actions, de les
et à la morale un autre principe, mais à l'indication de
approuver ou de les désappréuver d'après leurs consé-
la route qu'il faudrait suivre et de la manière dont un
quences; or, on ne petit concevoir qu'un seul principe
partisan de l'utilité devrait s'y prendre pour les con-
distinct de celui-là; car si on ne juge pas les actions
vaincre de leur erreur, ou tout au moins pour les ré-
Par leurs conséquences, il faut nécessairement les juger
duire au silence. Voici, selon Bentham, comment un
par quelque chose d'indépendant de leurs conséquences;
partisan du principe de l'utilité doit argumenter contre
i l faut, en d'antres terres, qu'à l'idée de chaque action
un adversaire de ce principe.
s'attache naturellement une approbation ou une désap-
D'a.bord,•il n'y a personne, dit Bentham, qui ne re
probation antérieure aux suites de l'action, et tout à fait
e
-connaisse que l'utilité ou la recherche du bien-êtr
est
indé pendante de ces suites; or, sous quelque forme qu'on
un des mobiles des déterminations humaines. Cel a est
envel oppe ce fait, il reste toujours le même, et il consti-
si évident que les partisans, même les plus outrés, des
tue le principe que j'appelle de la sympathie et de l'an-
systèmes opposés, ne l'ont jamais nié. Quell e que
lipanne .
•
Mais si chaque homme, dit Bentham, attache
soit donc la personne à laquelle vous ayez affaire, elle
ainsi , à priori, une idée de bonté et de méchanceté aux
placera le principe de l'utilité au nombre des mobiles
act ions, il doit arriver de deux choses l'une : ou bien
des déterminations humaine ; seulement, à côté de ce
que vous vous croirez le droit, vous individu, d'imposer
mobile, elle en admettra un autre, et c'est en cela que
vos jugements moraux aux autres hommes, ou bien que
356
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
vous reconnaîtrez à tout homme celui d'avoir les siens
357
et d'agir en conséquence. Dans la première hypothèse,
vous appliquez, et de laquelle vous tirez l'appréciation
il faut dire à l'adversaire dé l'utilité que son principe
priori des actions. Si telle est la doctrine de votre ad-
est tyrannique ; car, de ce que vous appréciez de telle on
versaire, poursuit Bentham, demandez-lui quelle est
telle façon les actions qui sont soumises à votre juge.
cette règle supérieure au moyen de laquelle il juge
ment, de ce que votre raison ou votre instinct trouve les
qu'une action est bonne ou mauvaise. Examinez avec
unes bonnes et les autres mauvaises, il ne s'ensuit pas
l ui si cette règle ne serait pas celle de l'utilité. Que si
que vous ayez le droit d'imposer ce sentiment aux autres
elle ne l'est pas, obligez-le de donner une définition de
individus de l'espèce; que si vous le faites, vous mettez
cette règle, de la formuler de manière à ce qu'on la
votre instinct à la place du leur, vous leur imposez votre
comprenne et à ce qu'on puisse l'appliquer.
jugement, et votre principe est tyrannique pour l'espèce
Allez plus loin encore, continue Bentham, et, en sup-
humaine. Accordez-vous, au contraire, au sentiment
posant qu'il y ait deux principes, celui de l'utilité et un
de chaque individu, clans la qualification des actions, la
autre, priez votre adversaire de faire la part des deux
même autorité ? les individus étant différents, les juge-
principes, de dire jusqu'où va, jusqu'où peut s'appliquer
ments varieront, et votre principe est anarchique. Voilà
le principe de l'utilité, là où son autorité s'arrête, là où
l'alternative à laquelle vous ne pouvez échapper, si vous
doit commencer d'intervenir l'autre principe ; en d'au-
renoncez à juger les actions par leurs conséquences;
tres termes, engagez-le à délimiter rationnellement les
car, alors, à la place de" ces conséquences qui sont
deux autorités, et à démontrer que là où il pose les
choses positives, calculables, les mêmes aux yeux de
bornes, là elles doivent être réellement posées.
tous les hommes, vous donnez pour base à vos juge-
Mais ce n'est pas encore tout : admettons que votre
ments moraux de purs sentiments, c'est-à-dire des faits
;!dversaire définisse son principe, admettons qu'il lui
f
éminemment individuels, et, par conséquent, éminem-
asse sa part, et >se des bornes à sa juridiction et à celle
ment variables d'un homme à un autre, sentiments qu'il
de l'utilité : il reste à savoir si cette juridiction est réelle,
si l
est tyrannique d'imposer, et anarchique de reconnaître
'autorité prêtée à ce principe distinct de l'utilité, il la
comme base de la morale.
Possède. Pressez donc encore, dit Bentham, le partisan
Cet argument épuisé, dit Bentham, allez un peu Plus
de ce principe, priez-le d'indiquer l'action que ce prin-
loin : priez l'adversaire•du principe de l'utilité de dire si
cipe exerce sur la nature humaine, de dire et de mon-
le principe à priori, par lequel il prétend que les actions
trer à quel titre et comment il peut l'exercer ; car, il ne
sont appréciées, est aveugle ou ne l'est pas. est ,
suffit pas d'imaginer un principe, et de lui décerner le
aveugle, alors c'est un pur instinct ; on ne peut ni le
titre de motif de nos déterminations pour lui en d
justifier, ni l'expliquer ; tout ce qu'on peut en dire, c'est
au torité et la puissance; cette puissance et cett
qu'il est. S'il n'est pas aveugle, il est donc raisonn é ; il
ruée il faut qu'il les possède réellement, autrerj
y a donc, en d'autres termes , une loi, une règle que
nest qu'un principe chimérique. Quiconque
lexi stence d'un motif distinct de l'utilité est donc
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
359
358
QUATORZIÈME LEÇON.
bon sens dit qu'ils ont bien fait ; car elle conduirait à
de montrer que ce motif est capable d'exercer une ac-
toutes les absurdités possibles en matière de législation.
tion sur la volonté humaine et .de la déterminer, en
Telles sont les deux objections qui ferment la liste des
d'autres termes, qu'il a quelque prise sur notre nature.
raisonnements de Bentham contre les adversaires de son
'Bentham n'imagine pas qu'il y ait un adversaire du
principe. Il nous reste maintenant à reprendre, l'un après
principe de l'utilité qui puisse résister à cette argumen-
l'autre, ces arguments divers, et à montrer en quoi ils
tation ; s'il échappe à un des piéges dont il vient en
nous paraissent impuissants contre les systèmes qu'ils
quelque sorte de dresser la carte, il doit infailliblement,
attaquent. Mais, avant d'entrer dans cet examen, j'ai
selon lui, tomber dans l'autre.
besoin, messieurs, d'attirer votre attention sur une con-
En feuilletant l'ouvrage de Bentham, je n'ai trouvé,
fusion de choses et d'idées dans laquelle l'esprit très-peu
en dehors de ce plan, que deux arguments distincts. Ces
philosophique de Bentham s'est laissé tomber, et qui
deux arguments, je vais vous les soumottre, afin que
compliquerait singulièrement mes réponses à ses argu-
vous ayez une idée complète de toute la polémique de
ments, si elle n'était pas, préalablement et avant tout,
ce philosophe.
soigneusement démêlée.
Bentham estime qu'il faut qu'une loi soit extérieure à
Cette confusion, messieurs, est crautant plus impor-
celui qu'elle gouverne. Or, dit-il, l'utilité est quelque
tante à signaler ; que c'est par elle qu'un grand nombre
chose d'extérieur aux individus qu'elle régit. Et, en
de partisans du s) stèrne égoïste se sont eff,)rcés d'échap-
effet, elle se compose de faits matériels et mesurables,
per aux conséquences, révoltantes pour le sens commun,
que nous voyons résulter des actions, et qu'on ne peut
de leur opinion. Les uns, comme Bentham, y sont tom-
pas contester. Par conséquent, l'utilité est une chose
bés par pur instinct, et sans s'en apercevoir ; les autres
extérieure qui peut être, dans chaque cas, évaluée
on ont eu conscience, et ont essayé de la justifier ; la
d'une manière irrécusable pour tous, et par suite im-
gloire de Hobbes est de l'avoir vue et dédaignée.
posée comme loi. Au lieu que le motif par lequel vous
Elle consiste, messieurs, à substituer dans le système
prétendez apprécier la bonté et la méchanceté des ac-
égoïste la règle de l'intérêt général à celle de l'intérêt
tions, étant un phénomène intérieur, ne saurait être
individuel, comme si ces deux règles étaient identiques,
considéré comme loi ni par l'être dans lequel il se pro-
comme si la première n'était que la traduction de la se-
duit, ni, à plus forte raison, par ceux dans lesquels il se
conde, comme si elle sortait aussi et pouvait légitime-
produit autrement ou ne se produit pas du tout. En un
ment sortir du principe fondamental de ce système.
mot, il ne saurait devenir une règle.
Que Bentham, messieurs, opère cette substitution ,
Le second argument est celui-ci : Si vous admettez le
c'est ce qui est incontestable, et ce qui résulte évidem-
principe de l'antipathie et dela sympathie, il s'ensuit que
ment de l'exposition que je vous ai donnée de son sys-
le législateur doit punir les actions proportionnellement
tème. Vous pouvez vous soutenir, en effet, que, du mo-
à la répugnance qu'elles excitent. L'expérience prouve
ment où, après avoir posé ses principes, il en vient à
que jamais les législateurs n'ont suivi cette règle, et le
360
QUATOBZIEME LEÇON.
SYSTEME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
361
rechercher une méthode pour l'évaluation des actions,
de plus, bien innocente. Examinons maintenant si elle
à discuter la question de savoir s'il convient d'ériger des
est légitime. Pour s'en assurer, il faut d'abord voir
actions en délits et de lés soumettre à une peine, à exa-
d'une manière plus précise en quoi elle consiste, puis
miner les différentes sanctions dont le législateur peut
ensuite jusqu'à quel point elle est compatible avec les.
user et les limites dans lesquelles il doit en user, il ne
principes du système égoïste.
s'agit plus pour lui de l'utilité individuelle, mais de l'uti-
Que dit-on à l'homme, messieurs, quand on proclame
lité générale; la première a disparu, la seconde seule le
la règle de l'utilité de l'individu? On lui dit : Fais à
préoccupe; c'est par rapport à. l'utilité de la société qu'il
chaque instant l'action qui te donnera, à toi, la plus
nous apprend à évaluer les actions et à les qualifier; c'est
grande somme de plaisir, ou la moindre somme de
sur l'utilité de la société qu'il fonde la légitimité des lois
douleur possible. Que lui dit-on quand on proclame la
pénales; c'est dans la vue de cette utilité qu'il trace des
règle de l'utilité générale ? On lui dit : Fais à chaque
limites à leur juridiction. A ne lire que cette partie de
instant l'action, tiens dans chaque cas la conduite qui
son ouvrage, on croirait qu'il a posé en principe que le
procurera non-seulement aux hommes qui t'entourent,
seul motif des déterminations de l'homme, la seule fin
mais à la société dont tu fais partie, mais'à l'humanité
de ses actions, la seule règle de sa conduite, c'est le plai-
tout entière, la plus grande somme de bonheur possible.
sir, c'est le bonheur, c'est l'utilité de ses semblables; son
Voilà la traduction fidèle des deux règles; substituer
plaisir, son bonheur, son utilité à lui ont disparu : il n'en
l'une à l'autre, c'est mettre la seconde de ces prescrip-
est plus question.
tions à la place de la première.
Que Bentham, en opérant cette substitution n'en ait
Iainten an t, quelle est l'idée fondamentale du système
pas eu conscience, c'est un second point, messieurs,
égoïste? Bentham la proclame dans les premières lignes
qui n'est pas plus contestable. En effet, pour peu qu'il
de son livre, en disant que le plaisir et la douleur gou-
s'en fût aperçu, la différence qu'il y a, ne fût-ce que
vernent le monde, et il la développe d'une manière
dans les mots, entre la règle de l'intérêt personnel et
précise eu ajoutant que rien n'agit et rie peut agir sur
celle de l'intérêt général, l'aurait frappé, et. il se serait
l'homme que le plaisir et la douleur; que le plaisir et la.
cru obligé de dire quelque chose pour rassurer ses
douleur sont le seul mobile des déterminations hu-
lecteurs et leur montrer l'identité de ces deux règles,
maines; que le seul caractère que puissent avoir les ac-
leur égale affinité avec sa Maxime fondamentale, que
tions et les choses à nos yeux, c'est la propriété de nous
le plaisir et la douleur gouvernent le Inonde. Ma is il
donner du plaisir ou de la douleur, qu'autrement elles
n'y a pas trace d'un semblable souci clans tout le livre
nous paraîtraient toutes indifférentes, et qu'ainsi la vue
de Bentham ; le mot d'utilité lui a déguisé la significa-
du plaisir et de la douleur qu'elles peuvent nous donner
tion qu'il faisait subir à ses idées ; il n'a point tenu
est le seul principe possible de qualification. On ne sau-
compte de la différence des épithètes.
ra it énoncer plus clairement l'hypothèse fondamentale du
Ainsi la substitution est bien réelle dans Bentham,
système égoïste, hypothèse admise et proclamée dans les
362
QUATORZEÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉbOÏSTE. — BENTHAM.
363
mêmes termes, par Épicure, par Hobbes, par Helvétius
et par tous les partisans de ce système, sans exception.
personnel . Ainsi, l'utilité, l'intérêt, le plaisir, le bon-
heur personnel, voilà la règle de conduite qui sort et
Reste à voir si cette hypothèse, hors de laquelle il n'y
qui seule peut sortir du principe que l'égoïsme.est le
a point d'égoïsme, s'accommode aussi bien de la règle
seul mobile des déterminations humaines. Or, entre
de l'intérêt général que de celle de l'intérêt particulier,
cette règle et celle de l'intérêt général qu'on prétend lui
ou, en d'autres ternr . s, si elle rend aussi légitimement
substituer, il y a un abîme. Car, que prescrit la règle
l'une que l'autre : je prétends qu'il n'en est rien.
de l'intérêt général? Elle prescrit à chaque individu
En effet, messieurs , quand on pose en principe,
d'agir en vue, non pas de la plus grande somme de son
comme Bentham le fait au début de son livre, que c'est
plaisir à lui, mais bien du plaisir de la société et de l'hu-
le plaisir et la douleur qui gouvernent le monde,.que
manité; en d'autres termes, elle lui pose pour but non
rien n'agit et ne peut agir sur l'homme que le plaisir
son intérêt, non son utilité personnelle, mais la somme
et la douleur, de quel plaisir et de quelle douleur en-
totale des intérêts, mais l'utilité totale de tous les
tend-on parler? Apparemment d'un plaisir et d'une dou-
hommes : c'est cette somme qu'il doit travailler à ac-
leur sentis. Or, quels sont pour un individu les plaisirs
croître , c'est cette utilité qu'il doit s'efforcer de servir.
et les douleurs sentis? Apparemment ceux qu'il éprouve,
Le but est .bon, et je l'approuve ; la raison n'est pas
et non point ceux qu'éprouvent les autres individus;
embarrassée à le concevoir, et je m'en fais une idée
car ceux-ci, il ne les sent pas, et, s'il ne les sent pas,
fort nette ; mais si rien n'agit sur moi que le plaisir et
lis ne peuvent agir sur lui. Si donc il est vrai de dire
la douleur, à quel titre veut-on que je poursuive ce but
que la seule chose qui ait action sur les individus hu-
et m'y dévoue? Si l'on répond que c'est à ce titre que je
mains, c'est le plaisir et la douleur, il est vrai de dire
souffre, sympathiquement des souffrances de mes sem-
aussi que l'action du plaisir et de la douleur se réduit,
blables et que je jouis sympathiquement de leurs plaisirs,
. pour chaque individu, à celle des plaisirs et des dou-
ou bien à cet autre, qu'en respectant et servant l'utilité
leurs qui lui sont personnels ; car, encore une fois, les
dés autres hommes, à leur tour ils respecteront et ser-
plaisirs et les douleurs des autres hommes ne sont pas
viront la mienne, et que, tout bien considéré, c'est un
des plaisirs et des douleurs pour lui,et, par conséquent,
des meilleurs calculs que je puisse faire dans mon inté-
n'existent pas pour lui. Quelle est donc la légitime con-
rêt, je répliquerai que, dans les deux explications, ce
clusion à tirer du fait posé en principe par Bentham,
n'est pas toujours en vue de l'utilité générale que j'agis,
que le plaisir et la douleur gouvernent le monde? C'est
mais uniquement en vue de la mienrie ; en sorte que rien
qu'en ce inonde chaque individu est uniquement déter-
n'est changé dans la nature de là lin, qui reste toujours
miné par ses plaisirs et ses douleurs personnels ; c'est
ce qui m'est bon à moi, ni dans celle du mobile, qui
que le seul but qu'il puisse poursuivre, c'est son plus
continue d'être exclusivemen t l'amour de mon bien :
grand plaisir et sa moindre douleur, ou, pour tout dire
l'utilité générale n'est qu'un moyen pour cette fin,
en un mot, sa plus grande utilité, son plus grand intérêt
qu'un instrument pour ce mobile; la règle de l'utilité
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
365
864
QUATORZIÈME LEÇON.
goïsme est celle de l'intérêt personnel, et tout philoso-
générale qu'on proclame n'est donc qu'un mensonge,
phe égoïste est placé dans cette alternative étroite, ou de
puisque l'utilité personnelle demeure la véritable règle.
s'en tenir à cette règle, ou de renoncer au principe fon-
Et cela est si vrai, dans les deux explications, que toutes
damental de l'égoïsme, c'est-à-dire à la doctrine tout en
les fois que je sentirai plus vivement le plaisir de possé-
tière.
der le bien d'autrui que la douleur sympathique de l'en
Telle est, messieurs, la.distinction que j'avais besoin
voir dépouillé, j'aurai, en vertu •de la règle de l'utilité
d'établir avant de répondre aux arguments de la polé-
générale expliquée de la première manière, le droit de le
mique de Bentham : autrement, grâce à la confusion de
voler, et, qu'en vertu de cette même règle expliquée de la
ses idées et à la substitution perpétuelle qu'il fait, sans
seconde manière, j'aurai encore le même droit, pour peu
s'en apercevoir, d'une règle . qui est inconséquente à ses
que je trouve plus avantageux de mettre la main sur sa
principes à celle qui en découle , je me serais trouvé en
propriété que de la respecter. Singulière règle d'utilité
présence de deux doctrines au lieu d'une. Maintenant,
générale que celle qui m'autorise à voler! Et qu'on ne
voilà Bentham simplifié; j'ai le droit de le réduire à la
dise pas que, si je vole, j'aurai mal entendu mon in-
règle de l'intérêt personnel, et je sais à qui j'ai affaire.
térêt, et qu'ainsi la seconde explication résiste à ma
Et ne croyez pas, messieurs, que je fasse tort à Ben-
réponse. A quel titre, si rien n'agit sur moi que mon
tham, et interprète mal sa pensée en le réduisant à cette
plaisir, préférerais-je à la manière dont je le comprends
règle. Indépendamment de ses principes fondamen-
celle dont vous entendriez le vôtre, et que je ne com-
taux qui n'en rendent pas d'autre, je pourrais invoquer
prends pas ? Et quand bien même j'apercevrais toujours
en témoignage de son opinion la manière dont il ex-
dans l'intérêt général mon plus grand intérêt, en res-
plique toutes les vertus et toutes les affections sociales
terait-il moins vrai que-je ne verrais jamais dans le res-
par l'intérêt, non de la société, mais de l'individu seul.
pect de l'un qu'un bon moyen d'assurer l'autre, et cela
Demandez à Bentham pourquoi il faut être vrai, il vous
ferait-il que l'intérêt général devint une règle pour
répondra que c'est pour obtenir la confiance ; probe ?
moi? Au lieu donc de montrer comment, dans la doc-
pour avoir du crédit; et il ajoute que c'est un moyen
trine que rien n'agit sur l'homme que le plaisir et la
de faire fortune qu'il faudrait inventer s'il n'existait pas ;
douleur, la règle de l'intérêt général peut être légitime-
bi enfaisant? pour qu'on vous rende des services gra-
ment substituée à celle de l'intérêt particulier, les deux
tu its. Demandez-lui par quel motif il est bon d'éviter
explications montrent, au contraire, que cette substitu-
u n crime caché, il vous dira que c'est par la crainte de
tion n'est qu'un mensonge; et, comme on n'a jamais es-
co ntracter une habitude honteuse qui bientôt se trahirait,
sayé d'expliquer d'une troisième manière la possibilité
e l à cause de l'inquiétude que cause un secret à garder.
de cette substitution, il reste démontré qu'elle est im-
be mandez-lui quelle est la source du plaisir d'être aimé,
possible, et que la règle de l'intérêt général est incon-
il vous apprendra que c'est la vue des services spontanés
séquente au principe de l'égoïsme et n'en peut sortir.
et gratuits qu'on peut attendre de ceux qui vous aiment;
La seule règle que puisse rendre le principe de r é-
366
QUATORZIÈME LEÇON. '
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
367
du plaisir du pouvoir? il vous fera savoir que c'est le,
principe, que je crois différent de celui de l'utilité et
sentiment qu'on peut obtenir les services des autres par
que j'admets à côté de ce dernier, ne serait pas le prin-
la crainte du mal et l'espérance du bien qu'on peut leur
cipe de l'utilité déguisé, je lui répondrais que je suis
faire ; du plaisir de la piété? il vous révélera que c'est
parfaitement convaincu qu'il n'en est rien, et que ma
l'attente des grâces particulières de Dieu en cette vie
raison, pour en être convaincu, c'est qu'il a des carac-
et en l'autre. D'où vous voyez que Bentham ne se mé-
tères tout à fait opposés. En effet, qu'est-ce que l'utilité?
prend pas sur le véritable motif qui peut engager Pé-
c'est ce qui m'est bon, c'est ce qui me convient à moi.
goïste à respecter l'intérêt général, et que, dans le dé-
Quand donc je juge, quand donc j'agis en vue de l'utilité,
tail, il est aussi conséquent que Hobbes, s'il l'est beau-
je juge et j'agis par un motif personnel; car c'est par
coup moins dans la théorie. .Un dernier trait éclaircira
les rapports qui existent et que j'aperçois entre l'action
pour vous toute sa pensée à cet égard. Pourquoi faut-il
et moi, rapports bons ou mauvais, utiles ou fâcheux,
tenir sa promesse? dit-il. — Parce que cela est utile. —
agréables ou désagréables, que je qualifie l'action, que
On a donc le droit de la violer, si la tenir est nuisible?
je la juge, que je me détermine à la faire. Ainsi, le motif
Oui. —Je ne fais donc aucun tort à Bentham en le rédui-
du jugement et de la détermination est personnel, quand
sant à la règle de l'intérêt personnel, et c'est sur ce ter-
je qualifie l'action et que je la fais au nom de l'utilité.
rain que je vais me placer avec lui pour examiner ses
Rien n'est si distinct d'un tel principe que celui que j'ad-
arguments.
•
mets à côté, et que j'ai appelé le principe de l'ordre. Et,
Et d'abord, messieurs, il est un fait parfaitement exact,
en effet, ce que je qualifie bon en vertu du principe de
et que je n'ai nulle envie de contester à Bentham, c'est
l'ordre, ce n'est pas ce qui m'est bon à moi, mais ce qui
que personne n'a nié qu'au nombre des motifs qui dé-
est bon en soi ; ce n'est pas ce- qui me convient à moi,
terminent les actions humaines ne se rencontre celui de
tuais ce qui en soi convient. Quand donc je juge et j'a-
l'utilité. Ce motif préside incontestablement à un grand
gis en vertu de ce principe, comme ce principe ne me
nombre de nos déterminations, et, par conséquent, de
fait pas du tout voir les actions dans leurs rapports avec
nos actions. La question est de savoir si ce motif est uni-
aloi, mais dans leurs rapports avec autre chose que
que, ou si la nature humaine en, présente d'autres; il
aloi, c'est-à-dire avec l'ordre, ce n'est pas par un mo-
s'agit de savoir, en d'autres termes, si nous ne mettons
tif personnel que je juge et que j'agis, c'est par un mo-
de différence entre les actions qu'en vertu de la conna is
tif i mpersonnel. Non-seulement donc le principe que j'ad-
-sance préalablement acquise des suites nuisibles ou uti-
mets à côté du principe de Futilité n'est pas ce principe
les qu'elles peuvent avoir pour nous, ou si, au contraire,
déguisé, mais on ne peut rien M'agni r de plus opposé,
il ne nous arrive pas de distinguer et de qualifier le s ac-
Puisqu'en premier lieu les caractères de ce second prin-
tions à un autre titre.
cip e sont complétement opposés aux caractères du prin-
Si donc j'étais l'adversaire que Bentham essayât de
cipe de l'utilité; puisqu'en second lieu, la détermination
convertir, et qu'il m'engageât à examiner si cet
Prise en vertu de ce principe est d'une autre nature que
368
QUA TOR ZI EME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
369
la détermination prise en vertu du principe de l'utilité.
tel individu, placé dans telles circonstances, des consé-
puisque enfin, dans un cas, ce sont les suites de l'action;
quences plus avantageuses que funestes, ou plus fu-
par rapport à moi que je censidere , tandis que, dans
nestes qu'avantageuses ? en général, ce jury tombera
l'autre, c'est la nature même de l'action que j'envisage
d'accord sur la réponse. Mais je prétends que, poser
indépendamment de ses suites. Il n'y a donc et il ne peut
ainsi la question, c'est la méconnaître, et que l'argument
rien y avoir, je ne dis pas de plus distinct, mais de
tiré par Bentham de la réponse ne prouve nullement ce
plus contraire, que le principe de l'Utilité et le principe
qu'il a la prétention d'établir.
moral.
En effet, messieurs, que résulte-t-il de cette réponse?
J'accepte donc tout ce que Bentham désire que j'ac-
une seule chose; c'est qu'en vertu de la définition égoïste
cepte : je reconnais, en premier lieu, un principe dis-
du bien, les hommes tombent facilement d'accord sur
tinct de celui de l'utilité, et qui n'est pas celui de l'utilité
ce qui est bien pour un individu donné.
déguisée ; je reconnais, en second lieu, que ce principe ne
Mais si, en vertu de cette même définition, les diffé-
s'appuie pas, pour apprécier et qualifier les actions, sur
rents individus sont conduits à considérer comme leur
les suites agréables ou désagréables qu'elles peuvent
bien des choses opposées et des conduites contraires,
avoir, mais sur un tout autre fondement.
y en aura-t-il moins lutte de ces individus entre eux, et
Maintenant, examinons s'il est vrai de dire qu'un prin-
1 par conséquent anarchie ?
cipe qui approuve les actions ou qui les désapprouve par
Qu'en vertu de la définition égoï:'e du bien, votre
un autre motif que les suites agréables ou désagréables,
jury tombe d'accord sur ce qui est bien pour un individu,
utiles ou nuisibles de ces actions, est un principe qui
j'y consens. Mais si, en vertu de la même définition, le
est placé dans cette alternative, ou d'être despotique, ou
même jury, considérant la chose par rapport à un autre
d'être anarchique. Non-seulement je le nie, mais j'af-
i ndividu, s'accorde également à reconnaître que ce qui
firme que le seul principe dont on puisse dire, avec rai-
est bien pour celui-là est, au contraire, mal pour celui-ci,
son, qu'il est placé dans cette alternative, c'est le prin-
son unanimité n'aura servi à prouver qu'une chose, c'est
cipe de l'utilité.
in'en vertu de la définition égoïste du bien, ce qui est
Pour en juger, messieurs, examinons d'abord les rai-
bien pour un individu est mal pour un autre, ce que
sons de Bentham en faveur de sou opinion. Bentham dit
l 'un a le droit de faire, l'autre e le droit de l'empêcher,
que, les conséquences d'une action pour le bonheur
e t qu'ainsi cette définition conduit directement à l'anar
d'un individu étant des faits matériels, visibles et p al -
chie.
p ables, il est impossible que tous les hommes ne s'en
Bentham pose donc mal la question, et son argument
-tendent pas sur la nature bonne ou mauvaise de ces
n'est qu'un sophisme. La véritable question est de savoir
conséquences. J'en conviens sans peine ; j'accorde que
si l e principe de l'égoïsme, ou, ce qui revient au même,
si on réunit un jury d'hommes .indifférents et qu'on leur
la définition qu'il donne du bien, tend à diviser ou à
pose cette question : Telle action entraînera-t-elle pour
concilier les volontés, à mettre aux prises les individus
1-24
370
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
371
ou à les unir ? Or, la question ainsi posée reçoit du rai-
sonnement et de l'expérience une solution toute con-
le raisonnement et l'expérience, et l'on voit que, sur ce
point, leurs dépositions ne sont guère d'accord avec
traire à celle qu'il plaît à Bentham de lui donner.
l'opinion de Bentham.
En effet, messieurs, si le bien pour moi est la plus
grande somme de mon plaisir à moi, et qu'il en soit
Maintenant, ne consentez-vous point à cette anarchie,
et voulez-vous prévenir ou réprimer cette lutte des in-
de même pour chaque individu de l'espèce ; et si, con-
séquemment à cette définition, nous avons chacun le
térêts individuels : je demande commentvous le pourrez
clans le système égoïste? Tout bien dans ce système
droit de faire tout ce qui peut nous conduire à ce but,
n'est-il pas évident qu'à moins que je ne trouve toujours
étant individuel, vous ne pourrez ériger en loi qu'un
bien individuel ; .et, les biens individuels étant opposés et
mon plus grand plaisir dans ce qui fait le plus grand
cependant également légitimes, vous ne pourrez faire
plaisir des autres, et les autres leur plus grand plaisir
exécuter cette loi sans fouler aux pieds les autres biens
dans ce qui fait le mien, ce principe va nous mettre aux
individuels, qui sont cependant tout aussi légitimes;
prises, et semer entre nous la division et l'anarchie '?
c'est-à-dire que la seule issue à l'anarchie, dans le sys-
Voilà ce que dit le raisonnement. Et maintenant que dit
tème égoïste , c'est la domination par la force d'un
l'expérience? Elle affirme que, dans une foule de circon-
intérêt particulier sur tous les autres intérêts de la so-
stances, ce qui paraît utile à l'un paraît nuisible à l'au-
ciété. Or, cette domination, qu'est-ce autre chose que
tre, et qu'une même action a des conséquences toutes
le despotisme ? Et ici, comme tout à l'heure, l'expé-
différentes, souvent opposées, pour les différents inté-
rience confirme les résultats du raisonnement. Car,
rêts individuels ; en sorte que si chaque individu voulait
quelle autre origine assigne-t-elle au despotisme? quelle
toujours faire ce qui lui semble le plus avantageux à son
autre nature lui reconnaît-elle que l'origine et la na-
intérêt, sans tenir compte d'aucune autre considération,
ture que nous venons d'indiquer, c'est-à-dire l'intérêt
la société serait dans l'anarchie ; elle dépose que la
d'un ou de plusieurs hommes, foulant aux pieds, à
poursuite exclusive de leur intérêt, à laquelle se livrent
l'aide de la force, celui de tous les autres? Ainsi, au ju-
toujours un grand nombre d'individus, est le principe
gement universel du sens commun, c'est l'égoïsme qui
des luttes qui affligent la société, et qui la boulever se
engendre en ce monde l'anarchie et le despotisme. Que
-raient si les lois n'y mettaient ordre ; elle ajoute que ce
serait-ce donc si le monde était exclusivement gouverné
même principe met les peuples aux prises comme les
individus, et opère l'anarchie dans l'humanité, comme
Par l'égoïsme?
il l'opérerait dans le sein de chaque société si elle n'Y
Je sais, et je l'ai dit en m'occupant de la doctrine de
était pas réprimée; en sorte que proclamer la légitimité
llobbes, qu'il y a, même dans la recherche du bien in-
div iduel, des éléments de soiabilité assez considérables
de tous les. intérêts individuels, et déclarer que qui-
conque agit selon son intérêt agit bien, c'est proclamer
Pour qu'il ne soit pas vrai de iire avec ce philosophe
qu'elle engendre nécessairement l'état de guerre. Mais,
le principe même de l'anarchie. Voilà ce que disent et
s'il n 'en est pas ainsi, remarquez, messieurs, que c'est
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
373
372
QUATonziÈmE LEÇON.
l'emportent nécessairement sur les tendances bien-
à la condition que l'homme soit fait comme il l'est, et
veillantes, la recherche bien entendue du bonheur ne
non pas comme suppose qu'il l'est le système égoïste.
donne plus les mêmes résultats, car les éléments en
Car, d'où vient surtout que, dans son intérêt bien en-
sont changés, et Hobbes a raison, l'anarchie ou l'état
tendu, un homme qui ne rechercherait que son plus
de guerre est l'état naturel. On voit donc que, si Hobbes
grand bonheur devrait être équitable et bon envers ses
a été infidèle à la réalité de la nature humaine en pro-
semblables, et suivre dans sa conduite tous les principes
clamant ]'alternative de l'anarchie et du despotisme
de la sociabilité et même de la charité? C'est que, dans
comme le résultat naturel de la recherche du bonheur
l'homme, tel qu'il est fait, il y a d'autres principes que
individuel, il ne l'a pas été à la logique en nous la mon-
celui de l'égoïsme; c'est que l'homme, tel qu'il est fait,
trant comme la conséquence rigoureuse du principe de
conçoit l'ordre, et, parce qu'il le conçoit, l'aime, et
l'égoïsme. Hobbes, qui se donnait la peine de raisonner
parce qu'il le conçoit et l'aime, trouve une jouissance
et de voir où menaient ses principes, Hobbes, qui n'avait
intime à sentir son âme et sa conduite en harmonie
pas le superbe dédain de Bentham pour la discussion, a
avec ses lois, un insupportable supplice dans le senti-
donc parfaitement vu où tend le principe de l'utilité
ment contraire ; c'est que tous les penchants sociables
et l'alternative étroite clans laquelle il met l'humanité ;
et bienveillants, étant éminemment en harmonie avec
mais Bentham l'a si peu aperçu, que ce reproche, que
l'ordre, reçoivent de la vue de cet accord une force et
le principe de l'utilité mérite seul, il ne songe pas à le
une douceur qu'ils n'auraient pas autrement, et qui
lui faire, et qu'il l'adresse naïvement aux systèmes qui
donnent à leur satisfaction, sur celle des penchants
proclament le motif impersonnel, et qui, par cela même,
égoïstes, dans la recherche du bonheur, une supério-
ne le méritent pas.
rité d'importance qu'elle n'a point par elle-même. En
Et, en effet, messieurs, considérez un peu comment
laissant les hommes tels qu'ils sont, la recherche bien
s'apprécient les actions par le principe moral, et voyez
entendue du bonheur, loin de les mettre nécessairement
si ce mode d'appréciation n'est pas précisément ce qui
aux prises, suffirait donc à les' rallier et à les associer;
sauve la société humaine de l'alternative terrible dont
et c'est pourquoi j'ai dit à Hobbes qu'il ne pouvait ar-
il plaît à Bentham de l'accuser. Bentham trouve ce mode
river légitiment à l'état de guerre qu'en mutilant.le
d'appréciation très-obscur; rien pourtan t n'est plus clair.
plaisir. Mais, prenez l'homme tel qu'il serait si le sys-
Soit d'un côté une mère, et de l'autre un enfant ; y
tème égoïste était vrai, admettez que rien n'ait action
a-t•il quelqu'un au monde qui puisse dire que ces deux
sur lui que le plaisir et la douleur, alors, avec l'auto-
êtres sont étrangers l'un à l'autre, et qu'antérieurement
rité naturelle de l'ordre, disparaissent tout à la foi s de
et indépendamment de tout jugement humain, il n'existe
sa nature et les plaisirs et les peines qu'elle y introduit)
pas entre eux certaines relations que notre intelligence
et toute la puissance qu'elle ,communique aux p en-
T'invente pas, mais trouve, et qu'il ne dépend point
chants bienveillants de la sensibilité; dès lors l'équilibre
d'elle de modifier ? Non, personne au monde ne peut
sensible est rompu, les penchants purement égoïstes
374
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE, — BENTHAM.
375
nier ces relations. Par cela que l'une de ces créatures
gréable , la mère, dans sa vieillesse, plus ou moins in-
est la mère et l'autre l'enfant, un rapport les unit, rap-
commode et difficile à vivre, la conduite à tenir ne
port spécial, sui generis, et qui est distinct de tous les
varie pas. Que la mère aime le plaisir et le repos, qu'il
autres rapports qui peuvent exister entre deux êtres
lui en coûte beaucoup de soigner son enfant, que l'en-
humains. Et maintenant à cette question j'en fais succé-
fant, à son tour, ait toutes les raisons d'intérêt imagi-
der une autre, et je demande si, des relations spéciales
nables pour désirer n'avoir pas à protéger et à nourrir
qui unissent ces deux êtres, il ne résulte pas des consé-
la vieillesse de sa mère , peu importe, le rapport sub-
quences, spéciales aussi, sur ce qu'il est convenable que
siste le même, et avec lui le jugement de ce qu'il est
l'un fasse à l'égard de l'autre ; en d'autres termes, si,
convenable de faire; et les deux êtres intéressés à la
par cela seul que l'un est la mère, il ne convient pas,
chose le jugent comme mei qui ne le suis pas; et c'est
il n'est pas bon en soi aux yeux de toute raison, qu'elle
précisément parce que cette appréciation est fondée sur
soigne son enfant, qu'elle satisfasse à ses besoins,
l'ordre éternel des choses, et non point sur ce qui est utile
qu'elle protège sa faiblesse, qu'elle supplée à l'imbécil-
à tel ou tel être, que les actions qu'elle déclare bonnes sont
lité de son intelligence, qu'elle ne l'abandonne sous
bonnes en soi et absolument ; et c'est parce qu'elles sont
aucun prétexte ; et, d'un autre côté, si par cela seul
bonnes d'une bonté absolue, et non pas seulement pour
que l'autre est l'enfant, il n'est pas également conve-
vous et pour moi, qu'elles apparaissent comme obliga-
nable et bon en soi, que, dès qu'il sera en état de lecom-
toires, et qu'elles sont des devoirs. Que si l'on me demande
prendre, il se conduise avec reconnaissance et respect
maintenant d'où je tire les jugements que je porte sur
envers sa mère, qu'il la serve et la protège à son tour,
la bonté morale des actions, cet exemple répond à la
et ne l'abandonne sous aucun prétexte dans sa vieillesse;
question. Je les tire de la nature des choses, de l'ordre
je demande s'il peut y avoir l'ombre d'un doute sur ce
éternel que • le Créateur a établi; et cet ordre, il suffit
point, et s'il y a une raison humaine qui hésite d'ap-
d'être raisonnable pour le concevoir et pour en déduire
prouver la double conduite que je viens de tracer et de
l es actions-convenables à faire par chacun dans toutes
désapprouver la conduite contraire, et non-seulement
les situations de la vie. Avec ce principe, je mettrai mo-
d'approuver l'une et de désapprouver l'autre,-mais en-
ralement à la raison ces deux hommes qui voudraient
core d'imposer l'une comme un devoir, et d'imputer
Chacun agrandir leur propriété aux dépens de celle de
l'autre comme un crime? Ainsi, de la nature du rapport
l'autre; au nom de ce qui est bon en soi, je porterai sur
qui unit l'enfant à la mère et la mère à l'enfant dérive
l eurs prétentions rivales une décision qui aura l'appro-
la conception nette de ce qu'il est convenable que l'un
bation de tout être doué de la raison , et à laquelle ils
fasse à l'égard de l'autre ; et de ce rapport seul :
ué pourront refuser la leur. Ils trouveront sans doute
remarquez que cette conception ne tient compte d'au-
cette décision contraire à leur intérêt, et ils auront raison,
cune autre considération et en . demeure indépendante.
,:orce que l'intérêt est personnel, et qu'il y a loin de ce
Que l'enfant soit dans sa jeunesse plus ou moins désa-
qui lui est bon à ce qui est bon en soi; peut-être même
376
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BINTHAM.
377
la braveront-ils, et préféreront-ils ce qui leur convient
énonce cette maxime, qu'on ne doit pas voler, elle garde
à ce qui est convenable ; mais tout en la bravant ils en
la même autorité ; qu'elle soit adressée au voleur ou au
reconnaîtront, ils en respecteront la vérité absolue, et
volé, l'un et l'autre en reconnaissent également la jus-
leur raison confessera qu'elle exprime véritablement ce
tice. Tous les hommes sont donc ralliés moralement par
qui est bien et ce qui devrait être fait.
ce principe, et s'y reconnaissent légitimement soumis.
Et d'où vient, messieurs, aux jugements qui dérivent
Je repousse donc empiétement, messieurs, l'inculpa-
de ce principe d'appréciation, ce consentement et ce
tion de despotisme et d'anarchie dirigée contre le prin-
respect de tous , et de ceux-là mêmes dont ils blessent
cipe de l'antipathie et de la sympathie par Bentham, et
les intérêts? D'une circonstance, messieurs : c'est que ce
je le renvoie avec tout droit au principe de l'intérêt.
principe est impersonnel ; c'est qu'il juge les actions non
Maintenant, Bentham demande si ce principe n'est
dans leur rapport avec ce qui convient à vous ou à moi,
qu'un instinct aveugle, ou s'il se résout dans une règle
mais avec ce qui est convenable en soi et dans la nature
qu'on puisse formuler, et d'A l'on puisse rationnelle-
des choses. Or, cette nature des choses étant stable et
ment déduire la qualification des actions? Les dévelop-
perceptible à tout être raisonnable, les actions appré-
pements dans lesquels je viens d'entrer répondent net-
ciées dans leur rapport avec ce type doivent l'être de
tement à cette question. Sans aucun doute les lois de
la même manière par tous ; et cette manière de les
l'ordre sont une chose perceptible à la raison, et, quand
juger étant jugée bonne par tous, et la conduite con-
on agit en vue de ces lois, ce n'est pas instinctivement,
forme à ces jugements obligatoire pour tous, les règles
niais avec intelligence qu'on. agit. Je remarque seule-
qui en émanent peuvent être imposées comme des de-
ment qu'il en est de ces lois comme de tout ce qui est
voirs ; tandis que, si vous livrez cette appréciation des
du domaine de l'intelligence : les différents esprits les
actions à l'intérêt personnel, il y a autant d'appréciations
aperçoivent plus ou moins distinctement, et par consé-
que d'individus, et chaque individu n'approuve que la
quent s'en forment des idées plus ou moins nettes. Les
sienne et trouve détestables toutes les autres. L'appré-
hommes positifs, qui ne saisissent aucune nuance, n'ad-
ciation par la règle de l'intérêt est donc anarchique et
mettent pas qu'il en existe, et, n'admettant pas qu'il en
ne peut être imposée sans despotisme. Si donc l'huma-
existe, ne s'en inquiètent en aucune chose. Aussi, que
nité échappe à l'alternative de l'anarchie et du despo-
la nature humaine soit pleine de nuances, et que ce
tisme, elle en est redevable à l'existence de ce mode
soient précisément ces nuances qui distinguent un indi-
(l'appréciation , qui, se fondant sur une chose perma-
vidu d'un autre, peu leur importe : ce sont là des faits
nente et que tout le monde voit, conduit tous les êtres
qui leur échappent, et leur philosophie n'en tient aucun
raisonnables à des jugements uniformes, et qui, étant
compte. Et, toutefois, ces nuances existent; et, sinon
jugée bonne en soit par tous, est acceptée et respectée
pour eux, du moins pour ceux qui; comme vous, mes
comme telle par ceux-là mêmes'dont elle blesse l'intérêt
s:.,-urs, sont en état de le comprendre, je suis obligé de
et qui la violent. Que ce soit un berger ou un roi qui
faire remarquer ici que l'intelligence et, par suite, la
378
QUJ1TORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
379
conscience humaine ne se développent pas chez tous les
les règles de la morale, il y a une foule innombrable de
hommes au même degré, et qu'il y a, à cet égard, entre
nuances. On rencontre des hommes chez lesquels la vue
eux des différences infinies. 11 en est chez qui la concep-
de certaines parties de l'ordre est parfaitement précise,
tion de l'ordre est si obscure qu'elle ressemble moins à
tandis que celle de toutes les autres est demeurée con
une vue qu'à un sentiment, et que les appréciations et
fuse, et cela parce que les circonstances particulières de
les déterminations qui en résultent paraissent plutôt les
leur vie les ont conduits à réfléchir sur certains points
effets d'un instinct que la conséquence d'un jugement.
de la loi morale, tandis qu'ils n'ont jamais eu l'occasion
C'est ce qui a conduit certains philosophes à considérer
de songer sérieusement aux autres. Chez ces hommes
la conscience humaine comme un sens qui apprécie la
l'appréciation morale de certaines actions est donc par-
bonté ou la méchanceté morale des actions, comme le
faitement raisonnée, tandis qu'ils ne jugent des autres
goût et l'adorai apprécient la qualité des odeurs et des
que par sentiment comme le reste des hommes. Ce fait
saveurs. Rien, en effet, ne ressemble plus aux juge-
suffit pour indiquer comment la vue de la loi morale
ments qui émanent du sentiment que ceux qui résul-
peut se débrouiller inégalement dans les diverses intelli -
tent d'une vue confuse de l'intelligence, et c'est à cet état
g,nces, et s'éclaircir entièrement dans un petit nombre.
que la vue des lois de l'ordre se trouve chez tous les
Mais personne au monde n'en est privé, car elle existe
hommes dont l'entendement n'est pas développé, c'est-
chez ceux-là mêmes en qui l'idée de l'ordre est le plus
à-dire chez le plus grand nombre. Les idées morales
confuse. C'est à une bonne éducation à développer la
subissent en cela la loi commune de toutes les idées,
raison dans ce sens, c'est-à-dire à dépouiller pour elle
car toutes commencent à exister en nous à cet état con-
les idées morales des nuages qui les enveloppent pri-
fus, et la plupart y restent. C'est même à cet état qu'elles
mitivement, et dont l'expérience de la vie ne suffit que
ont le plus de pouvoir, car c'est alors qu'elles sont poé-
bien rarement à les débarrasser, si la réflexion, rendue
tiques : un poète n'a et ne présente les idées qu'a l'état
de bonne heure attentive à ses enseignements, n'est
confus ; s'il les traduisait à l'état clair, il deviendrait
p réparée à les recevoir.
philosophe, et cesserait d'être un poète : je l'ai mille fois
Je réponds donc à Bentham, messieurs, que le prin-
répété. Mais cette vue confuse des lois de l'ordre peut
cipe moral n'est pas un instinct, mais un ensemble de
s'éclaircir, et s'éclaircit en effet à des degrés infinis chez
vérités perceptibles à l'intelligence et dont tout homme
les individus qui reçoivent de l'éducation ou des événe-
a une vue plus ou moins claire; mais qu'alors même que
ments une culture plus ou moins forte. Elle peut enfin
cette vue reste confuse, elle n'en agit pas moins, comme
se transformer chez quelques-uns en une conception
l 'atteste l'expérience universelle, et suffit, comme elle
parfaitement nette. Ainsi, entre l'état de lucidité dans
l 'atteste encore, pour rendre responsables ceux qui
lequel se trouve la conscience du plus grand nombre des
l 'ont. Seulement cette responsabilité en est affaiblie. Elle
hommes, et celui dans lequel se' trouvait celle de Kant
Pèt' r'plus entière sur ceux qui ont une vue plus claire
lorsqu'il écrivait son livre sur les principes du droit et
de la règle.
380
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — BENTHAM.
381
Bentham demande encore que, si l'on s'obstine à ad-
sont ou ne sont pas conformes à la règle du bien ab-
mettre deux principes, on veuille bien faire la part de
solu. Voilà la.purc vérité, la vérité comme elle est. Et
chacun, et dire pourquoi l'autorité de l'un ne va que
je répète ici ce qUe je vous ai déjà dit plusieurs fois: je
jusque-là, et pourquoi plus loin commence celle de
ne iris point la guerre au mobile de l'intérêt personnel,
l'autre ? il exige, en un mot, qu'on assigne les limites
je ne lui en veux pas; par cela qu'il a été mis en nous,
des cieux autorités et qu'on rende raison de la manière
il est bon. Mais les tendances instinctives de notre na-
dont on l'assigne.
ture sont bonnes aussi; ce qui h'empêche pas que l'in-
Rien n'est plus simple que de répondre à cette diffi-
térêt personnel, qui en est la traduction intelligente et
culté; elle se résout d'elle-même. Lequel vaut-il mieux
raisonnée, ne soit un meilleur principe de conduite.
faire, ou ce qui convient, ou ce qui me convient? voilà
Pourquoi donc la vue du bien absolu n'aurait-elle pas
la question, et je vous le demande, si je vous ia posais
sur l'intérêt personnel la même supériorité, et qui peut
cette question, messieurs, seriez-vous embarrassés pour
nier, en fait, qu'elle ne la possède? L'instinct, l'égoïsme
répondre? Ne me diriez-vous pas tous, sans hésiter,
et la moralité sont les trois états par lesquels la per-
qu'il vaut mieux faire ce qui convient, que ce qui me
sonne humaine s'élève de la condition de la bête à celle
convient à moi ? Cette réponse résout la question pro-
de l'ange ; en retrancher un, c'est méconnaître ou de
posée par Bentham. Saris aucun doute, le bien, ou la
quelle bassesse elle part, ou à quelle hauteur elle peut
convenance absolue, est une règle d'appréciation supé-
arriver; c'est mutiler, par une extrémité ou par une
rieure au bien relatif, ou à la convenance d'un individu.
autre, le fait de son développement. En effet, ces trois
Toutes les fois donc qu'un conflit s'élève entre le bien
états ne sont que les trois phases d'un développement
personnel et le bien, le premier doit être sacrifié : ainsi
qui est un, De même que l'intérêt n'est que l'instinct
le décide la raison humaine ; et elle le décide ainsi,
compris, peut - être peut- on dire, d'un point de vue
parce qu'elle sent que ces deux biens, l'un, l'étant
élevé, que la moralité n'est à son tour que l'égoïsme
absolument, est par lui-même obligatoire et sacré, tan-
compris; car si notre nature n'est jamais plus heureuse
dis que l'autre ne possède aucunement par lui-même ce
que dans le sentiment de sa coordination et de sa parti-
caractère, et ne peut le tenir, quand il l'a, que de.sa
cipation à l'ordre universel, n'est-ce pas un indice cer-
conformité avec ce qui est absolument bon et conve-
tain, qu'élément du tout, sa véritable vocation, et le but
nable en soi. Le départ impérieusement exigé par Ben-
secret et suprême auquel aspirent ses tendances sans
tham est donc très-facile à faire, ou plutôt il n'y a pas
le savoir et son égoïsme sans Fe comprendre, c'est de
de partage : le principe légitime est un, c'est le bien en
s'unir au tout sans s'y perdre, c'est-à-dire de concou-
soi ; le principe du droit personnel agit en fait, niais il
rir avec intelligence, pour sa part et dans sa mesure, à
n'est ni légitime ni illégitime en droit; seulement les
la fin du tout? Quoi qu'il en soit, le départ exigé par
choses qu'il prescrit se trouvent tour à tour marquées
Bentham est facile à faire : s'il y a conflit, on sait ce
de l'un ou de l'autre de ces caractères, selon qu'elles
qui doit légitimement l'emporter; et, pour une vue éle-
382
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTIIAM.
383
vée il y a rarement conflit, et, dans la vérité des choses,
des actes de probité et de déterminations généreuses
jamais.
et généreusement prises qu'elle contient ; et je dis géné-
Bentham demande encore qu'on examine si le prin-
reusement prises à dessein, car je ne confonds pas avec
cipe qu'on s'imagine exister en nous à côté du principe
les actes désintéressés ceux qui n'en ont que l'appa-.
de l'utilité a réellement quelque prise sur la nature
rente, et qui ne sont que des sacrifices calculés à l'opi-
humaine, et peut exercer une réelle influence sur ses
nion publique et à l'intérêt de la réputation. Et d'oit
déterminations. Ceci, messieurs, est une affaire d'obser-
viendrait cette opinion publique elle-même, et la néces-
vation. La vue qu'une action est conforme ou contraire
sité de la respecter, si l'égoïsme régnait seul au fond de
à l'ordre, bonne ou mauvaise en soi, exerce-t-elle ou
la nature humaine ? Mais ceux-là ne la connaissent pas
n'exerce-t-elle pas, sur celui qui l'a, une influence?.
et ne l'ont jamais étudiée avec quelque profondeur, qui
voilà toute la question, et c'est à l'expérience à la ré-
peuvent admettre qu'il y ait un seul homme au monde
soudre. 11 est certain que, pour un homme continuelle-
dans les cours, les boutiques ou les bagnes, sur qui l'idée
ment préoccupé de ses intérêts, et déterminé par les
de l'ordre, la considération de ce qui est juste et bon,
habitudes de son éducation ou de sa profession à con-
n'a jamais, et dans aucun cas, exercé quelque influence.
sidérer toutes ses actions dans leur rapport avec ce but,
Cela n'est pas, 'parce que cela ne peut pas être; et cela
cette influence du motif moral sera moins visible, et
ne peut pas être, parce que la nature humaine est uni-
que plusieurs même pourront être tentés de la nier :
forme, que tous ses;éléments se retrouvent dans tout
chez eux, en effet, le motif égoïste 'domine et éclipse
individu, et que, quelque atrophiés que quelques-uns
l'action du motif moral. Mais, indépendamment des
puissent y être, il n'en est aucun néanmoins qui ne con-
hommes chez lesquels, au contraire, c'est le motif mo-
serve toujours quelque action dans la vie psychologique.
ral qui gouverne habituellement, je dis qu'en ceux-là
Que si on veut pousser plus avant encore, et qu'on
mêmes qui sont le plus habituellement déterminés par
demande à quel titre la vue qu'une action est conforme
le motif intéressé, le motif moral existe, et, dans beau-
ou contraire à l'ordre peut agir sur notre nature, je de-
•
coup de cas , tempère et quelquefois même surmonte
manderai, à mon tour, à quel titre peut agir sur elle la
entièrement l'action de l'égoïsme. Il faudrait, en effet,
vue qu'une action aura des suites avantageuses? Toute
avoir observé bien superficiellement les hommes et les
réponse à cette dernière question, de quelque phraséo-
connaître bien mal,. pour ignorer combien les vies
logie qu'on l'enveloppe, se résoudra toujours en celle-ci:
mêmes qui semblent le plus .exclusivement dévouées
c'est que la nature humaine- est ainsi faite. C'est, en
aux poursuites de l'intérêt renferment de concessions
effet, parce que j'aime le plaisir que je suis porté à faire
partielles, de sacrifices secrets, à la considération de ce
ce qui doit m'en donner : et si j'aime le plaisir, c'est que
qui est bien. Si l'on avait l'histoire intérieure d'un indi-
je suis ainsi fait; c'est, de même, parce que naturelle-
vidu pris au hasard dans cette classe d'industriels et de
ment je respecte l'ordre, que je suis porté à faire ce qui
négociants dont on dit tant de mal, on serait confondu
lui est conforme ; et si je respecte l'ordre, c'est que je
384
QUATORZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - BENTHAM.
385
suis ainsi fait. Il y a entre ma raison et l'ordre la même
un motif personnel, l'ordre un motif impersonnel ; or,
affinité qu'entre ma sensibilité et le plaisir ; et ces deux.
de deux motifs, l'un personnel, l'autre impersonnel,
affinités sont l'une et l'autre, et l'une comme l'autre,
lequel mérite d'être appelé intérieur, lequel extérieur?
deux faits qu'on peut commenter, mais dont on ne peut
Lequel est de nature à porter le caractère de la loi,
rendre raison, parce qu'ils sont des faits derniers qui ne
lequel ne l'est pas? A quoi cédé-je, quand je cède à mon
se résolvent point dans des faits supérieurs. Ainsi le titre
intérêt? à moi; à quoi, quand j'obéis à l'ordre? à quelque •
de l'ordre, pour agir sur ma raison, est aussi inexpli-
chose qui n'est pas moi et qui m'est supérieur, et qui
cable que celui du plaisir pour agir sur ma sensibilité.
l'est au même titre et de la même manière à tous les
Que si l'on prétend maintenant que la sensibilité peut
individus de l'espèce. Cela posé, de quel côté, je le de-
bien agir sur la volonté, mais non pas la raison, comme
mandé, se trouvent et le caractère d'extériorité et tous
l'ont dit une foule de philosophes, je réponds que cela
ceux qui constituent la loi? En vérité, Bentham joue de
est faux en fait, et que, si cela était vrai, l'égoïsme, qui
malheur; ses objections révéleraient, s'il en était besoin,
est uu calcul de la raison, n'agirait donc pas sur la vo-
les vices de son système, car elles ne s'appliquent qu'à
lonté, pas plus que le motif moral. Or, l'égoïsme agit si
lui. Quant au système moral, elles ne le regardent pas,
bien sur la volonté, qu'il triomphe habituellement de la
parce qu'elles ne l'atteignent pas.
passion présente, qui est une pure impulsion de la sen-
J'arrive, messieurs, à la dernière que j'ai signalée.
sibilité. Enfin, si on objecte que l'égoïsme a pour appui
Bentham prétend qu'en admettant le principe moral on
auprès de la volonté le désir général du bonheur qui
serait obligé, en législation, de proportionner la peine
est un fait sensible, je répondrai que la vue de l'ordre
à la désapprobation dont les actions sont frappées, ce
a également pour appui auprès de la volonté l'amour de
qui n'est jamais tombé dans l'esprit d'aucun législateur.
l'ordre et du beau, qui est également un fait sensible.
A quoi je réponds que la conséquence ne découle pas
De quelque manière qu'on s'y prenne, il est donc im-
du tout du principe. De ce que je désapprouve à un plus
possible d'ébranler, par aucun raisonnement qui ait l'ap-
haut degré telle action que telle mitre, de ce que je la
parence du sens commun, cette vérité, qui, d'ailleurs,
juge, si je puis parler ainsi, contraire à l'ordre d'une
est un fait, que le motif moral, la vue de ce qui est biep,
plus grande quantité, que s'ensuit-il? une seule chose,
a prise sur la volonté. L'objection de Bentham n'a donc
messieurs, c'est qu'en supposant la même intention alité
aucune force.
dans les agents, l'auteur de la première est plus cou-
Enfin, Bentham dit que l'intérêt, étant un motif exté
pable, et, par conséquent, plus digne de punition que
rieur, peut être érigé en loi, tandis que tout autre motif,
celui (le la seconde. Mais, de ce que l'un est digne
étant nécessairement intérieur, ne saurait revêtir ce ca-
d'une plus grande punition, l'autre d'une moindre, i!
ractère. La profonde ignorance psychologique de Ben-
n'en résulte nullement que la société doive infliger ces
tham éclate ici dans tout son jour, car c'est le contraire
punitions; car ce n'est pas du tout la mission de la so-
de ce qu'il avance qui est la vérité. En effet, l'intérêt est
ciété de punir les actes coupables et de récompenser les
386
QUATODZIÈME LEÇON.
SYSTÈME • GOISTE. — BEN l'HAM.
387
actes vertueux : cela regarde Dieu et la conscience; et
lorsque la société est rassurée sur ce problème de justice
en attendant Dieu, la conscience exerce fort bien cette
et d'équité, qu'elle ose obéir à son intérêt et frapper; elle
justice distributive : car c'est en nous et par nous que
ne veut rien faire que la justice distributive n'autorise;
nos actions sent véritablement punies et véritablement
niais ce n'est pas dans la vue de l'exercer, mais clans
récompensées; à _côté des joies et des tourments de la
celle de pourvoir à sa propre conservation, qu'elle inter-
conscience, les punitions et les récompenses extérieures
vient et agit. Ainsi, les deux principes, celui de la morale
sont bien peu de chose. Ce n'est point du tout pour exer-
et celui de l'utilité, concourent dans la législation pénale,
cer cette justice distributive que, dans certains cas,
niais très-inégalement : car le premier ne parait que
bien peu nombreux comparativement, la société punit;
pour restreindre ce que l'autre fonde à lui seul. Encore
c'est d'après un tout autre principe et dans une tout
une fois, voilà cc qu'il faut savoir pour s'expliquer les
autre vue, le principe de sa conservation et la vue de
lois pénales; autrement on n'y comprend rien. Que
son utilité. Et voilà pourquoi elle ne punit que quelques
Bentham nous explique par le seul principe de l'utilité
crimes, ceux qui la menacent, et laisse à Dieu tous les
pourquoi, lorsqu'un homme qui a commis l'action la
autres; et voilà pourquoi encore elle récompense si
plus nuisible à la société est jugé l'avoir faite sans con-
rarement. Le principe de toute législation pénale est
naissance de cause, le Code pénal rie le frappe pas; ja-
donc l'intérêt de la société, et de là vient qu'on n'y
mais il n'y réussira que par des sophismes; car la raison,
trouve et qu'on ne doit y trouver, ni la punition de
c'est que l'agent est innocent, et le mot même d'innocence
toutes les violations de l'ordre moral, ni une punition
n'a point de sens dans le système de l'utilité. Je pourrais
exactement proportionnée à la valeur morale de celles
choisir des exemples bien plus frappants encore. Résu-
de .ces violations qu'elle atteint. Et, toutefois, le principe
mons-nous donc et disons : Sans aucun doute le prin-
moral n'est pas entièrement étranger à la rédaction
cipe moral n'engendre pas la législation pénale, et par
des codes pénaux, quoiqu'il n'en soit pas le principe ;
conséquent ne peut pas l'expliquer ; mais, de ce qu'il
ainsi que je l'ai déjà dit, l'utilité seule ne suffirait à
n'engendre pas la législation pénale, s'ensuit-il qu'il
l'explication d'aucune législation pénale un peu raison-
n'existe et n'agisse pas en nous? en aucune manière;
nable. La société, en effet, avant d'appliquer à un acte
i l s'ensuit seulement que la législation pénale émane
une peine proportionnée à l'intérêt qu'elle a d'en em-
d'un autre principe que je ne nie pas, et qui est l'utilité;
pêcher la récidive, se fait une question qu'on ne saurait
et quoiqu'elle n'émane pas du principe moral, toute
se faire dans le système de Bentham : elle se demande
législation pénale cependant démontre l'existence en
si elle a le droit moral de punir ; si, en frappant dans
n ous de ce principe, car il n'en est pas une dans la-
son intérêt, elle ne fera pas une injustice; en d'autres
quelle il n'intervienne. Aussi, cette fois encore, l'objec-
termes, elle examine si l'individu est réellement cou-
tion de Bentham est si maladroite, qu'elle établit ce
pable, et s'il l'est au point qu'il.he soit pas moralement
q u'elle avait pour objet de détruire.
inique de lui appliquer telle punition. Ce n'est. que
Voilà ce que j'avais à dire, messieurs, sur les faibles
1
388
QUATORZIÈME LEÇON.
•
arguments opposés par Bentham à l'existence en nous
d'un principe distinct de l'utilité. Vous trouverez peut-
être qu'ils ne méritaient pas une aussi longue réponse;
et, certes, elle aurait été beaucoup plus courte, si j'avais
eu affaire à un système moins célèbre, et, à quelques
QUINZIÈME LEÇON.
égards, moins digne de l'être.
SYSTÈME EGOÏSTE.
RÉST_IMÉ.
MESSIEURS,
Pour vous faire connaître la solution égoïste du pro-
blème moral, j'ai choisi parmi les systèmes de la philo.
sophie moderne qui l'ont adoptée et proclamée, les
deux plus célèbres, celui de Hobbes et celui de Bentham,
et je vous les ai exposés. Comme ces deux systèmes et
les observations qu'ils m'ont suggérées suffisent, et au
delà, pour vous donner une vue nette et de la nature et
du vice de cette solution, je m'en tiendrai à ces deux
exemples et n'en produirai pas d'autres. Et, toutefois,
messieurs, vous n'avez guère vu dans Bentham et dans
Hobbes qu'une forme du système égoïste, et il en a re-
vêtu d'autres sous lesquelles vous auriez peut-être quel-
que peine à le reconnaître; j'éprouve donc un certain
regret d'être obligé, par le plan de ce cours, qui est
encore plus dogmatique qu'historique, de borner là mes
e xpositions. C'est• pour adoucir ce regret et combler au-
tant que possible cette lacune, que j'ai résolu de con-
sacrer encore à l'égoïsme la leçon d'aujourd'hui. Elle
au ra un double objet, messieurs : le premier, de dé-
terminer d'une manière précise le caractère constitutif
de toute doctrine égoïste; le second, de rechercher et
390
QUINE1ÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
391
de fixer toutes les formes distinctes qu'il est donné à
il n'est pas donné à la philosophie d'inventer ce qui
cette doctrine de revêtir. Quoique le sujet soit vaste, je
n'est pas, tout philosophe qui a méconnu les deux au-
têcherai, par la précision des développements, de le
tres est, par cela même, condamné à ériger celui-là en
renfermer dans les bornes d'une courte leçon.
mode universel et unique des déterminations humaines,
Tout système égoïste a cela de propre, messieurs, que
car il n'en existe pas un quatrième. Mais, eu vue de quoi
sur trois modes de détermination que l'observation
nous déterminons-nous, quand notre détermination est
constate en nous, il en méconnaît, il en supprime deux.
égoïste? En vue de notre bien personnel ; la recherche
Ces deux modes de détermination qu'il retranche dans
de notre bien personnel, reconnue et proclamée comme
l'homme, sont le mode passionné et le mode moral. Si
mobile unique et seule fin des actions humaines, tel est
une doctrine morale reconnaissait que, dans certains
donc le caractère dogmatique de tout système égoïstei
cas, nous recherchons la vérité, nous poursuivons le
Mais ce mot bien personnel représente dans la na-
pouvoir, nous aidons nos semblables, par simple amour
ture humaine un fait complexe et composé d'éléments
de la vérité, du pouvoir et de nos semblables, sans
divers. On conçoit donc la possibilité que, parmi les
aucun retour sur nous-mêmes, sans aucune vue du
philosophes qui ont reconnu le bien personnel comme
rapport qu'il y a entre ces trois actes et notre propre
la seule fin et le seul mobile de nos actions, quelques-
bien, par cela seul, cette doctrine ne serait pas égoïste,
uns aient vu et quelques autres n'aient pas vu tous ces
car elle nierait que la recherche de notre bien fût le
Cléments, et que les éléments saisis par ces derniers
mobile universel de nos déterminations. Si une autre
n'aient pas été toujours les mêmes. On conçoit donc que
doctrine avouait que, dans certaines circonstances, la
le même système n'ait pas eu la même valeur dans l'es-
vue de ce qui est bon en soi agit sur nous immédiate-
prit de tous ceux qui l'ont adopté, et que des analyses
ment, et nous détermine à faire telle ou telle chose,
Plus ou moins inexactes, et diversement inexactes da fait
abstraction faite de ce qui nous est bon, et même aux
fondamental, aient donné à la doctrine égoïste des
dépens de ce qui nous est bon, par cela seul encore celte
formes différentes. Ce sont ces formes, dont le nombre
autre doctrine ne serait pas égoïste, car elle nierait
et la nature doivent être fixés; et c'est là, messieurs, ce
également, quoique d'une autre manière, la maxime
Pejo vais essayer de faire.
fondamentale de l'égoïsme. Le caractère psychologique
L1 méthode pour y parvenir est simple et sûre : la
de l'égoïsme est donc de nier le mode passionné et !e
P hil osophie peut omettre, mais non créer ; elle peut ne
mode moral de détermination; il n'existe qu'à la con di
Pas tOutvoir, mais non inventer. Si donc les philosophies
-tion d'avoir fait subir à la nature humaine cette double
égoïstes ont été diverses, c'est uniquement qu'elles ont
mutilation.
Plus ou moins trouvé dans le fait commun que toutes
Ces deux modes de nos déterminations retranchés,
érigent en mode unique des détermination humaines.
l'observation de la nature humaine n'en fournit plus
Pour découvrir toutes les diversités dont le système
qu'un, celui que j'ai appelé le mode égoïste. Or, comme
égoïste est susceptible, il suffit donc d'examiner de com-
à
392
QUINZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - RÉSUMÉ.
393
bien de manières différentes ce fait a pu être mutilé, et
est parfaitement distincte de la satisfaction elle-même.
pour cela il faut en démêler tous les éléments. Repre-
Ainsi, quand j'ai faim et que je mange, j'éprouve une
nons donc, messieurs, l'analyse de ce fait; comptons-en
sensation agréable; mais pourquoi? parce que mon ap-
les éléments; par ce chemin nous arriverons infailli-
pétit est satisfait ; ainsi le plaisir est l'effet de la satisfac-
blement au but.
tion de l'appétit, mais n'est pas cette satisfaction ; si on
Notre, nature, messieurs, je vous l'ai dit, est organisée
supprimait le plaisir, la satisfaction de l'appétit n'en
pour certaines fins; elle exprime qu'elle est faite pour
existerait pas moins, le bien de notre nature n'en serait
ces fins par diverses tendances qui instinctivement y
pas moins produit. Le plaisir est donc l'effet sensible du
aspirent. D'abord elle ne se comprend pas, et ne voit
bien, mais n'est pas le bien ; les deux idées sont dis-
que ces fins vers lesquelles elle se sent entraînée; mais
tinctes, comme le sont les deux phénomènes.
dès que la raison est venue, la vérité se découvre; ]a
Malheureusement les deux phénomènes sont insépa-
raison comprend que ces fins ne sont pas notre bien,
rables, ce qui fait que les deux idées le deviennent ;
mais les moyens de le produire, et que notre bien est
malheureusement encore, des deux faits, l'un est très-
dans la satisfaction des tendances de notre nature, notre
apparent, parce qu'il est sensible, savoir le plaisir;
plus grand bien dans la plus grande satisfaction de ces
l'autre l'est moins, parce qu'il est enveloppé dans le fait
tendances. Ainsi, pour prendre un exemple grossier,
sensible, savoir le bien. L'esprit humain confond donc
l'appétit de la faim nous pousse instinctivement vers
aisément ces deux faits en un seul, et, dans cette con-
certains aliments, et d'abord nous prenons ces aliments
fusion, c'est le moins apparent qui est absorbé dans le
pour la fin dernière de cet appétit; mais, quand nous
plus visible; de là, la confusion possible des deux idées
sommes raisonnables, nous comprenons que la fin der-
du bonheur et du bien, et l'identification de ces deux
nière à laquelle cet appétit aspire, c'est d'être rassasié,
idées en une seule, celle du bonheur.
et que les aliments ne sont que les moyens de produire
.le viens de vous donner le secret, messieurs, de quel-
ce résultat. Nous plaçons donc notre bien, sous ce rap-
ques-unes des mutilations que l'idée du bien personnel
port, dans la satisfaction de l'appétit, et nous cessons de
peut subir, et de quelques-unes des diversités que les
le mettre dans les objets propres à le satisfaire. Ce qui
systèmes égoïstes peuvent présenter. Notre analyse a
nous apparaît pour la faim nous apparaît pour toutes
mis en lumière trois faits distincts : 1° la satisfaction de
les autres tendances de notre nature; et c'est ainsi que
notre nature, qui est le bien; 2° le plaisir qui accom-
nous nous élevons à cette idée, que notre bien est la sa-
pagne cette satisfaction, qui est le bonheur; 3° les objets
tisfaction de notre nature, notre plus grand bien laplus
propres à produire cette satisfaction et le plaisir qui en
brande satisfaction de ses tendances.
résulte, qui sont l'utile. Pour être vrai, un système
Mais, notre nature étant sensible, aucune de ses ten-
égoïste doit ne méconnaître aucun de ces trois faits, ne
dances ne peut être satisfaite, sans qu'il en résulte pour
changer la nature, ne modifier la fonction, n'altérer
elle une sensation agréable. Cette sensation agréable
l'importance d'aucun. Que de manières possibles de ne
394
QUINZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
395
point remplir toutes ces conditions; et, par conséquent,
moralité, et qui est 'plus propre qu'aucune autre à le
de défigurer la doctrine égoïste! Je n'indiquerai que les
rendre très-intelligent, et, par conséquent, très-peu
plus importantes et les plus communes.
dangereux dans la pratique. Mais, sous toutes les ré-
La plus fréquente de toutes est (le confondre le pre-
dactions, cette forme de l'égoïsme, par cela seul qu'elle
mier élément, l'élément fondamental, avec le second qui
est plus vraie, a produit une théorie plus élevée, et une
est accessoire, et de définir le bien, le plaisir.
pratique plus éclairée et plus pure. Son écueil est d'en-
Cette
forme de la doctrine égoïste peut s'appeler la forme
gendrer chez les individus peu intelligents toutes les
sensualiste. C'est l'égoïsme moins son élément constitu-
misères de la prudence poussée à l'excès, toutes les peti-
tif; c'est l'effet du bien personnel pris pour ce bien lui-
tesses d'un calcul étroit de l'intérêt, peu de libéralité
même ; c'est une énorme mais naturelle mutilation
dans les idées, de la sécheresse et peu d'abandon dans
du fait fondamental. L'écueil pratique de cette doctrine
la conduite.
n'est pas seulement l'amollissementqui résulte de la sub-
Je ne connais point, messieurs, de philosophes égoïstes
stitution, dans le but, de l'élément sensuel à l'élément
qui aient commis la méprise de prendre les moyens du
positif, c'est encore les méprises dans lesquelles cette
bonheur ou du bien pour le bonheur ou le bien lui-
substitution entraîne, et qui égarent sans cesse l'indi-
même, et qui aient érigé cette méprise en système; mais
vidu dans la recherche de son bien. llierr n'est moins
elle est très-commune chez le commun des hommes, et
rare que de voir la recherche du plaisir conduire aux
mérite d'être comptée au nombre des formes de l'é-
résultats les plus filcheux pour l'égoïsme, et, malgré
goïsme. C'est l'illusion de cette foule d'hommes qui
l'étroite dépendance du plaisir et du bien, il est aisé
prennent leur argent, leurs terres, leurs maisons, leurs
d'en apercevoir la raison.
tableaux, pour le but même qu'ils poursuivaient en les
Le plaisir est un fait si visible, qu'il n'a échapp,é
acquérant, et qui, au lieu de se servir de toutes ces
aucun philosophe égoïste; mais il en est quelques-uns
choses, s'occupent seulement de les conserver. Cette
qui ont eu le bon sens de comprendre qu'il n'est pas
méprise est une véritable folie, et il serait inutile d'en
le bien, ou, du moins, qu'il n'en est qu'un élément
signaler les conséquences pratiques ; personne ne les
accessoire, et qui ont posé pour but à l'égoïsme le vé-
ignore.
ritable bien, c'est-à-dire la satisfaction des différents
Telles sont les trois formes principales que l'égoïsme
besoins et des différentes facultés de notre nature.
peut puiser dans une vue plus ou moins complète, et
De là, messieurs, une forme plus austère et plus vraie
dans une intelligence plus ou moins infidèle, des trois
de cette doctrine, qu'on pourrait appeler sa forme
faits que je vous ai signalés. Chacune de ces trois formes
rationnelle ou positive. Plus d'une fois l'égoïsme,
est susceptible elle-même de beaucoup de nuances que
ainsi compris, s'est élevé jusqu'à formuler le bien de
j'omets, selon que le fait dominant est. diversemen t com-
l'individu en ces termes : ce qui' convient à sa nature;
pris, et que les autres interviennent plus ou moins dans
rédaction qui conduit l'égoïsme sur la frontière -de la
le système.
396
QUINZIÈME LEÇON.
Mais, ce n'est pas là la seule source des diversités de
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
397
l'égoïsme; il en est une autre non moins féconde que
première espèce; la curiosité, le désir du pouvoir, e lune
je vais vous révéler.
foule d'autres, sont de la seconde. Je n'ai pas besoin de
Notre bien, messieurs, se compose de beaucoup de
vous faire observer qu'au fond les tendances de la pre-
biens particuliers, et il en est de même de notre plaisir;
mière classe ne sont pas plus désintéressées que celles •
en effet, la satisfaction de notre nature se résout dans
de la seconde, ni celles de la seconde plus intéressées
la satisfaction de ses différents besoins, de ses diverses
que celles de la première ; ces épithètes n'ont pas de sens,
facultés, de ses nombreuses tendances, et à chacune de
appliquées à des tendances ; elles ne conviennent qu'a
ces satisfactions correspond un plaisir particulier. Or,
l'égoïsme et au motif moral; toutes ces tendances as-
messieurs, dans la détermination des éléments du
pirent également à être satisfaites; seulement le bien
bien ou du bonheur, un philosophe peut se laisser
d'autrui est dans un cas et n'est pas dans l'autre le moyen
préoccuper par une certaine classe de ces biens et
de cette satisfaction.
de ces plaisirs, et méconnaître, ou, tout au moins,
Or, messieurs, ces deux classes de tendances ont
négliger les autres; il peut même aller plus loin, et
donné naissance à une notable variété dans les doctri-
non pas seulement méconnaître ou négliger quel-
nes égoïstes. Quelques philosophes, en effet, soit pour
ques-uns des éléments du bien et du bonheur, mais
avoir cru que la satisfaction des tendances bienveillantes
systématiquement les condamner dans l'intérêt de
est un élément beaucoup plus important de notre
notre plus grand bien et de notre plus grand bon-
bien ou de notre bonheur que celle des autres, soit pour
heur, et ne présenter comme devant être recherchés
avoir voulu laver l'égoïsme du reproche de personnalité
que les autres. Vous voyez tout de suite, messieurs, à
et d'insociabilité qu'on lui fait, ont vu surtout notre
combien de mutilations différentes du bien ou du bon-
bonheur ou notre bien dans la satisfaction de ces ten-
heur, et, par conséquent, à combien de variétés diffé-
dances, et ont érigé cette préférence en axiome; de là,
rentes et nouvelles de l'égoïsme, cette double possibi-
toute cette classe de systèmes égoïstes qui, sous une
lité peut conduire ; je me bornerai à vous en signaler
forme ou sous une autre, font consister le bonheur dans
quelques-unes.
le développement et la satisfaction des penchants bien-
Et d'abord, messieurs, les tendances de notre nature
veillants de notre nature. La tendance pratique de ces
se divisent di deux grandes classes : celles qui ne peu-
systèmes se rapproche beaucoup de celle des systèmes
vent être satisfaites que par le bien d'autrui et que pour
moraux, ce qui a fait qu'on les a souvent rangés dans
cela on a pris l'habitude d'appeler sociables ou bienveil
cette dernière classe ; mais c'est une illusion quela moin-
-lantes, et celles dont la satisfaction n'est pas soumise à
dre réflexion suffit pour dissiper. En effet, le but pro-
cette condition, et que, pour cela, on appelle ordinaire-
posé à l'homme par ces systèmes est toujours son pro-
ment personnelles ou égoïstes; l'amitié, l'amour et toutes
pre plaisir ou son propre bien ; le plaisir ou le bien des
les tendances comprises dans la sympathie sont de la
aunes n'est qu'un moyen pour cette fin ; de plus, le sys-
tème moral est loin de proposer pour loi à l'homme le
398
QUINZIÈME LEÇON.
SYSTÈME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
399
1!
bien des autres ; il ne pose comme but ni le bien des
faitement égoïste que celui de Hobbes ou d'Épicure. liais
autres ni le bien personnel, mais ce qui est bien en soi,
il est infiniment plus absurde : car la vertu, transfor-
c'est-à-dire conforme à l'ordre et à la nature des cho.
mée en moyen de plaisir, cesse d'être la vertu et n'en
ses, but supérieur, qui n'impose ni n'exclut comme tels,
donne plus le plaisir si bien que le système abolit le
ni le bien personnel, ni le bien d'autrui, mais qui les
résultat qu'il conseille à l'homme de poursuivre. J'en dis
embrasse l'un et l'autre dans la mesure de leur con-
autant de la doctrine qui conseille à l'homme d'être ver-
formité à l'ordre, et non au delà. Aussi reste-t-il, entre
tueux pour gagner les récompenses d'une autre vie :
la pratique à laquelle conduit le système moral et celle
cette autre forme de l'égoïsme implique le même cercle
qu'engendre cette classe de systèmes égoïstes, des dif-
vicieux, et ne diffère de la précédente que pour être plus
férences notables, et que la philanthropie de nos jours
grossièrement intéressée; les partisans de celle-là sont
fait en partie ressortir : je veux parler surtout d'une cer-
les Épicuriens de la vertu , ceux de celle-ci en sont les
taine sécheresse dans la bienfaisance , et d'une cer-
Benthamistes.
taine imprudence dans les bienfaits, qui accusent en
A ces deux doctrines qui font de la vertu un moyen
même temps l'égoïsme du motif et l'aveuglement de la
de plaisir, il faut en ajouter une troisième : c'est celle
règle. La bienfaisance passionnée échappe du moins au
qui voit surtout dans la vertu ce qu'elle a de délicat, de
premier de ces défauts ; mais celle-là seule échappe à
noble et de beau; dans l'égoïsme, ce qu'il a de vulgaire,
tous les deux, qui puise son inspiration et sa règle dans
de grossier et de laid, et qui préfère l'une à l'autre par
l'amour de l'ordre.
un motif esthétique. Cette doctrine peut appartenir éga-
A cette classe de systèmes égoïstes s'en rattache un
lement ou à la classe de celles qui nous occupent, ou à
qui mérite une mention particulière : c'est celui de ces
celles des doctrines qui, en cherchant le principe de la
philosophes qui, ayant observé que, de toutes les émo-
morale dans une conception désintéressée de la rai-
tions agréables, celle qui suit l'accomplissement dû de-
son, se méprennent, et ne rencontrent pas le vérita-
voir est à la fois la plus douce et celle qu'il est le plus en
ble. Elle appartient à cette dernière classe de doctrines
notre pouvoir de nous donner et le moins au pouvoir
quand elle envisage surtout la beauté de la vertu, et à
des autres de nous enlever, ont pensé
la classe des doctrines égoïstes quand elle a principale-
. que le meilleur •
ment en vue le plaisir esthétique que la vertu donne, et
moyen d'être heureux était de rechercher, avant tout,
cette émotion, et, pour l'obtenir, de sacrifier, s'il le
qu'elle conseille la vertu comme moyen de l'obtenir.
Ce dernier système, qui implique le même cercle vi-
fallait, toutes les autres. Il est arrivé plus d'une fois,
cieux que les précédents, peut être considéré comme le
dans des siècles d'égoïsme, qu'un tel système ait valu à
ses auteurs la réputation de restaurateurs et de ven-
plus haut raffinement de l'égoïsme ; il est, à leur insu
geurs de la moralité; et cependant, messieurs, vous voyez
peut-être, celui d'une foule de personnes bien élevées
et bien nées, qui se conduisent avec toutes les délica-
que, dans ce système, le plaisir reste la fin , et que la
vertu n'y est qu'un moyen ; en sorte qu'il est aussi par-
tesses du désintéressement, non par élévation d'âme,
400
QUINZIÈME LEÇON.
SYSTEME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
1101
mais par susceptibilité de goût, et qui répugnent à l'é-
quement. Le système de Hobbes est un exemple de
goïsme comme aux mauvaises odeurs, uniquement parce
cette forme la plus grossière de l'égoïsme, où il se
qu'il affecte désagréablement leurs sens : égoïstes dans
montre à nu, hardiment, et par ses côtés les plus évi-
cette répugnance même que l'égoïsme leur inspire, et
demment et les plus franchement personnels; celui de
que le vice peut séduire en se couvrant de fleurs et de
Lamettrie en est un autre plus frappant encore; et l'on
parfums.
peut dire que, dans celui-ci, la mutilation est avouée,
Tels sont, messieurs, quelques-uns des systèmes
tant les éléments les plus égoïstes de l'égoïsme y sont
égoïstes engendrés par la préférence accordée , dans le
continuellement et exclusivement considérés comme
calcul du bonheur, aux plaisirs qui impliquent le bien
composant à eux seuls le bonheur. L'égoïsme, sous cette
d'autrui sur ceux qui ne l'impliquent pas et que, pour
forme, messieurs, West pas dangereux, parce qu'il est
cela, on a appelés plus particulièrement personnels. En
sans masque et se montre par ses laideurs; c'est même
face de ces systèmes s'élèvent ceux dans lesquels semble
pour avoir bien voulu prendre cette forme, qu'il a perdu
dominer la préférence pontraire. Je dis semble, car cette
philosophiquement sa cause, comme je vous l'ai dit.
préférence n'a pu être que bien rarement formulée. Le
Mais la pratique de cet égoïsme n'en est pas moins com-
principal obstacle au système égoïste se rencontrant
mune; aucun autre n'est plus hostile à la société, et c'est
dans les croyances morales de l'humanité qui le repous-
principalement contre celui-là que les sociétés ont été
sent, les tentatives pour le réconcilier avec ces croyances
faites.
ont dû être nombreuses ; et de là cette foule de doctrines
Telles sont, messieurs, les principales variétés de la
qui ont essayé d'opérer cette réconciliation en présen-
doctrine égoïste. Vous voyez que, tout étroite que soit
tant la recherche du plaisir sous ses aspects les plus
cette doctrine, rien n'est plus rare que de la rencontrer
beaux et les plus sociables. Mais, aucune raison sembla-
complète dans la philosophie et dans la société. On a
ble n'existant pour mutiler le bien ou le plaisir dans le
mutilé de mille façons cette mutilation de la nature hu-
sens opposé, tout se réunissant, au contraire, pour diri-
maine, et cela, parce que ce fragment du fait de nos dé-
ger l'attention des philosophes égoïstes sur les éléments
terminations était encore complexe. Vous avez vu , en
sociables du bonheur ou du bien, cette dernière mutila-
effet, que c'est à des analyses diversement incomplètes
tion a dû être rare, et plus rarement encore avouée.
du phénomène de l'égoïsme, qu'étaient dues et que de-
Aussi, messieurs, les systèmes que je vous signale en
vaient être rapportées toutes les formes diverses de
ce moment n'ont pas pour caractère une supériorité sys-
la doctrine égoïste. Le phénomène de l'égoïsme pré,
tématiquement reconnue aux éléments purement per-
sente effectivement une double complexité : le bien, le
sonnels de l'égoïsme, mais une préférence implicite-
Plaisir qui en est la suite, et l'utile qui en est le moyen,
nient accordée à ces éléments; et ceci suffit pour les
constituent la première; les différentes espèces de biens,
distinguer profondément des systèmes égoïstes qui
ou les différentes espèces de plaisirs qui en découlent,
professent cette préférence ouvertement et sysfémati-
constituent la seconde. Cherchez maintenant toutes les
1-26
402
QUINZIRME LEÇON.
SYSTàME ÉGOÏSTE. — RÉSUMÉ.
403
vues incomplètes du phénomène auxquelles peuvent
fait, selon l'égoïsme, que parce qu'il est le moyen du
donner lieu ces deux complexités, et vous trouverez en
bien individuel, tout individu a dans chaque cas le droit
regard de chacune une forme de la doctrine de l'égoïsme
de contrôler la règle par la considération de son propre
qui la représente. Tel est le résultat, messieurs, auquel
bien, ce qui l'autorise à chaque instant à la violer. On
je tenais à vous conduire, et qui a été le but de cette
ne voit donc pas que, clans la pratique, l'égoïsme, sous
leçon.
cette forme, offre plus de garanties que sous sa forme
gais il serait encore imparfait, si j'omettais de vous
propre. Elle a toutefois ce bon effet, qu'en signalant les
rappeler ici deux tentatives qui ont été faites pour tirer
différents rapports qui lient notre intérêt à celui de nos
de l'égoïsme la règle de l'intérêt général : tentatives qui
semblables, elle nous induit à tenir plus de compte de
ont produit deux nouvelles variétés de cette doctrine,
ce dernier et à le respecter davantage.
qui doivent être ajoutées à celles qui sont immédiate-
Yen ai fini, messieurs, avec le système égoïste et ses
ment sorties de l'analyse du fait fondamental, et qui
différentes formes ; il ne me reste plus qu'à vous faire
épuisent toutes les formes sous lesquelles elle a pu se
remarquer une chose, c'est qu'aucune de ces formes
produire.
n'altère son caractère; et ne le dépouille de son vice
Ces deux nouvelles variétés de l'égoïsme ont la préten-
fondamental. Que l'individu poursuive la satisfaction
tion commune de substituer légitimement l'intérêt gé-
des tendances de sa nature, ou le plaisir qui J'accom-
néral à l'intérêt personnel, comme règle de la conduite
pagne, ou les différents objets qui la produisent ; qu'il
égoïste; elles différent en ce que l'une cherche à prouver
préfère la satisfaction de telles tendances à celle de telles
la légitimité de cette substitution par les phénomènes de
autres et telle classe de plaisirs à telle autre classe dans
la sympathie, et l'autre par la nécessité de respecter et
le plus grand intérêt de son bien ou de son bonheur;
de servir l'intérêt des autres, pour qu'à leur tour ils
qu'il prenne enfin, pour atteindre ce but, le détour de
respectent et servent le vôtre.
l'intérêt général, ou qu'il y marche directement, peu
J'ai expliqué suffisamment, en réfutant Bentham, et
importe : ce qui le décide à agir, c'est toujours la vue
la nature et la vanité de ces deux tentatives, pour être
raisonnée de ce qu'il regarde comme son bien à lui.
autorisé à ne pas y revenir dans cette leçon ; je rile•
Ainsi, le motif reste toujours personnel et réfléchi,
bornerai donc à dire que le système égoïste s'est très-
c'est-à-dire intéressé ; il demeure donc toujours profon-
souvent produit sous le manteau de l'utilité générale,
d ément distinct et du motif passionné, qui est per-
et que c'est ainsi, peut-être, qu'il a fait le plus de con-
sonnel sans être réfléchi, c'est-à-dire qui n'est ni inté-
quêtes. Aussi bien, serait-ce peut-être de toutes ses
ressé, ni désintéressé , et du motif moral, qui est
formes celle qui conduirait à la pratique la moins
réfléchi, mais impersonnel, c'est-à-dire désintéressé.
éloignée de la pratique morale, s'il était possible que
l'égoïsme,
ég n
tènes
oïsi Ile, sous toutes
formes, garde donc toujours
le
l'égoïste demeurât fidèle à la règle qu'elle pose. gais
caractères, et ces caractères marquent du
c'est ce qui n'est pas; car le bien général ne devant être
même sceau les divers systèmes de conduite qui peuvent
SYSTÈME ÉGOÏSTE. - RÉSUMÉ.
405
11011
QUINZIÈME LEÇON.
sez, car votre nature le désire. » Pour que la réponse fût
en dériver. Seulement ces systèmes de conduite s'écar-
une raison, il faudrait qu'elle exprimât une vérité évi-
tent ou se rapprochent plus ou moins de celui qui dé-
dente; or elle exprime si peu une vérité évidente, que
coule du motif moral, et en cela les uns sont matériel-
mon intelligence demande aussitôt la démonstration de
lement préférables aux autres. Mais, y en eût-il un qui
cette prétendue vérité. Quand je me contente de la ré-
lui fût parfaitement identique, cette identité ne serait
ponse de l'égoïsme, ce n'est donc point à une raison
que dans les actes extérieurs ; et en faisant, au nom du
que j'obéis, mais au désir de ma nature. Dans la vérité
motif personnel, précisément tout ce que prescrirait le
des choses, l'égoïste n'agit point par raison, mais par
motif impersonnel, l'individu demeurerait tout aussi
passion ; il raisonne les moyens de satisfaire sa passion,
étranger à la vertu qu'en tenant, au nom du même
et, sous ce rapport, il est vrai de dire que sa conduite
motif, une conduite toute contraire.
est raisonnée ; mais c'est à l'impulsion de la passion et
Lin dernier caractère inhérent au système égoïste,
non point à une conviction de sa raison qu'il cède, et,
et qu'il garde sous toutes ses formes possibles, c'est de
quoique raisonnée, sa conduite n'est point raisonnable.
ne pouvoir engendrer une obligation ; et cela tient à la
On n'agit donc raisonnablement que quand on agit mo-
ralement; car alors seulement on obéit à une raison,
nature du motif dont il appuie toutes ses prescriptions.
Ce motif étant toujours le bien , le plaisir ou l'utilité de
c'est-à-dire à une vérité évidente qui est celle-ci : ce qui
l'individu à qui elles s'adressent, il faudrait, pour
est bon doit être fait.
qu'elles fussent capables du caractère obligatoire, que
En dernière analyse, dire à un homme de faire une
ce motif lui-même le possédât ; or, c'est un fait qu'il ne
chose parce qu'elle lui est bonne, c'est lui dire qu'une
le possède pas. En vain vous me dites que telle action
chose est bonne parce qu'elle lui est bonne; or, une telle
proposition n'est nullement évidente par elle-même.
mc sera bonne, agréable, avantageuse, je ne sens pas
Non-seulement donc ce précepte n'est point obligatoire,
que pour cela je sois tenu de la faire. De ce qui m'est
bon à cc qui doit être fait je ne vois pas la conséquence,
mais il implique une proposition qui n'est point claire,
tandis qu'elle est -immédiate , aux yeux de ma raison,
et qui ne peut le devenir que quand on aura prouvé l'i-
de ce qui est bon à ce qui doit être fait. Il faut donc
dentité du bien individuel et du bien absolu. Loin donc
prouver d'abord que ce qui m'est bon l'est en soi, pour
de donner une obligation d'agir; l'égoïsme ne donne pas
que je nie sente obligé de faire ce qui m'est bon ; c'est-
même une raison d'agir. Aussi est-ce par le besoin de
à-dire que le motif de l'égoïsme peut être légitimé par
s'expliquer l'égoïsme et de le justifier qu'on y échappe;
le motif moral, mais n'est point légitime par lui-même.
car, en chercher la raison, c'est déjà n'y plus croire ; et
11 y a plus, et l'on peut dire qu'il n'est pas même une
l'avoir trouvée, c'est avoir conçu le principe moral,
raison d'agir. Une raison est une vérité évidente qui,
appliquée à une question particulière, l'éclaire et la dé-
ride. Agirai-je ou n'agirai-je pas ? voilà la question pra-
I
tique qu'il s'agit de résoudre. L'égoïsme répond: « Ag is-
1
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SAMU
407
que l'homme agit, dans beaucoup de cas, d'une manière
désintéressée, mais qui, s'efforçant de remonter à la
source de ce désintéressement, s'égarent en chemin, ou
ne la découvrent qu'imparfaitement, et, par conséquent,
défiguren t de cette façon le véritable principe de la morale.
SEIZIÈME LEÇON.
Les systèmes désintéressés se sont produits, dans les
temps modernes, de la môme manière qu'à toutes les
grandes époques philosophiques que l'histoire nous a
SYSTEME SENTIMENTAL. - SMITH.
fait connaître. Quand la philosophie commence à se dé-
velopper dans un pays, elle ne s'inquiète en aucune ma-
MESSIEURS,
nière du principe dela morale; l'esprit humain rencontre
en s'éveillant des questions plus pressantes à résoudre,
.T'ai cherché, dans les leçons précédentes, à vous don-
et ces questions l'occupent longtemps; mais le jour où
ner une idée des systèmes qui ont placé le principe de la
la philosophie aborde enfin le problème moral, et s'in-
morale dans l'amour de soi. Ces systèmes composent la
quiète de savoir quelle peut être la fin de l'homme,
première classe de ceux qui, en cherchant en nous le
et, par conséquent, quel doit être le but de ses actions,
principe de la morale, ne le rencontrent pas ou le défi-
elle ne manque jamais de résoudre d'abord la question
gurent. Je vais maintenant passer à une autre classe de
par la doctrine du bonheur, et la raison en est simple :
ces systèmes.
c'est que, pour résoudre la question, le bon sens indi-
L'erreur de ces nouveaux systèmes, messieurs, est
que qu'il faut chercher quel est le mobile des détermina-
beaucoup moins grande que celle des précédents. En
tions humaines, et que, parmi les mobiles des détermina-
plaçant le principe de la morale dans la recherche du
tions humaines, le plus visible, le plus extérieur, celui
bien personnel, ces derniers, en effet, ne font rien moins
qui, du premier coup, frappe inévitablement les regards
1
que nier dans la nature humaine l'existence d'un motif
de l'observateur, c'est l'amour du plaisir et la haine de la
désintéressé; c'est l'erreur la plus grossière qu'on puisse
douleur. Toutes les fois donc que, dans un mouvement
commettre. Les systèmes dont je vais m'occuper ne la
Philosophique, l'espri t humai n commence à chercher quel
commettent point : ils croient à l'existence en nous d'un
est le principe de la conduite ou le motif des actions hu-
mobile distinct de l'amour (le sot; pour eux, le désinté-
maines, la première doctrine qui apparaft est celle de
ressement est un fait, le principe de ce fait est à leurs
l'égoïsme. Cette doctrine, messieurs, on la professe d'a-
yeux celui-là même de la morale; mais, on cherchant ce
bord, pour l'ordinaire, sans en apercevoir les consé-
principe, ils ne . rencontrent pas le véritable, ou en dé-
quences; mais, soit que l'inventeur les ait., vues, ou
mêlent mal la nature ; c'est là leur erreur. Nous allons
qu'elles lui aient échappé, elles ne tardent pas à. a p pa-
donc, messieurs, nous occuper des systèmes qui croient
raître; car, lorsqu'un principe est une fois posé en ce
4 08
SEIZIÈME LEÇON.
S'i'STÈME SENTIMENTAL, - SMITII.
409
bas monde, en philosophie ou en toute autre chose, il ne
mobile pour elle que son bonheur. De là, une analyse
saurait retenir une seule de ses conséquences ; toutes,
plus philosophique et plus sérieuse des différents motifs
depuis la première jusqu'à la dernière, en sortent né-
qui agissent sur la volonté humaine, analyse qui a pour
cessairement. Or, les conséquences de l'égoïsme sont
fin dernière de découvrir en nous les sources du désin-
odieuses à la nature humaine, et cela, non-seulement
téressement, et par là de toute vertu et de tout dévoue-
parce qu'elles la mutilent, mais parce que, dans cette
ment. Mais il faut, messieurs, une étude bien plus atten-
mutilation, c'est la partie la plus noble d'elle-môme qui
tive des faits psychologiques, pour découvrir les ressorts
se trouve emportée ; la sympathie universelle s'attache,
désintéressés de la nature humaine, que pour en aperce-
en effet, aux déterminations désintéressées, tandis qu'il
voir les ressorts intéressés. Ceux-ci jouent à la surface,
y a plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour
si je puis parler ainsi ; les autres sont au fond, et il est
les déterminations intéressées. Les vraies conséquences
vrai de dire, sous ce rapport, que la philosophie du
de l'égoïsme ne peuvent donc se dévoiler sans exciter
bonheur est une philosophie d'enfants ; il n'est besoin
contre elles une révolte générale, qui rem on te jusqu'à la
d'aucune réflexion, d'aucune élude de l'homme, pour
doctrine même d'où elles découlent. Car remarquez que
trouver cette solution du problème moral le premier
cette doctrine, renfermée dans sa maxime fondamentale,
venu en est capable, et elle court les rues. Mais le prin-
que la recherche du bonheur est la fin de l'homme, n'a
cipe du désintéressement dans l'homme est plus difficile
rien en soi qui choque l'intelligence humaine; on peut
à saisir, parce qu'il est bien plus intime; de sorte que la
même dire qu'entendue d'une manière très-large, elle
réaction, dont je pariais tout à l'heure, passe par bien
est vraie ; de manière que, tant que cette doctrine n'est
des erreurs et s'arrête à bien des b:peu près, avant de dé-
envisagée . que dans son principe ou dans ses consé-
terminer avec précision le vrai principe de la morale ; et
quences les plus superficielles, elle n'effraye pas du
de là, dans des temps modernes, cette foule de systèmes
tout, et l'on voit les plus grands esprits s'y rattacher
qui, en proclamant le fait du désintéressement, et avec
sans scrupule. C'est ainsi qu'au xvn e siècle on a vu,
la prétention d'en indiquer la véritable source, en don-
d'un côté Leibnitz, de l'autre Bossuet, admettre la
nent cependant chacun une explication différente. Cette
doctrine du bonheur, quoique rien ne paraisse plus an-
diversité d'explications caractérise déjà dans l'antiquité
tipathique à l'âme chrétienne de Bossuet, et à l'esprit
l'école désintéressée; mais elle y est moins grande,
vaste et sévère de Leibnitz. Mais quand une analyse plus
parce que, dans l'antiquité, toutes les opinions hu-
sévère a peu à peu mis au jour les rigoureuses consé-
maines se formulent en systèmes plus simples et plus
quences du principe, et révélé par Usa véritable portée,
tranchés que dans les temps modernes, on l'analyse,
alors les consciences s'alarment, le bon sens réclame, et
descendue aux nuances, multiplie les systèmes pour les
il s'ensuit une réaction philosophique dont le premier
représenter, ce qui fait que ces systèmes se touchent et
objet est de démontrer qu'il y 'a du désintéressement
n'ont point une physionomie aussi caractérisée.
dans l'âme humaine, et,.par conséquent, quelque autre
Or, messieurs, parmi ces systèmes qui ont la préten-
410
SEIZ IÈME LEÇON:
SYSTÈME SENTIMENTAL — SMITII.
4 11
lion de fonder la morale sur un principe désintéressé, il
double voie, en défigurer le véritable principe. Ces sys-
en est de deux espèces. Le caractère des premiers est
tèmes sont infiniment respectables ; les intentions de
de placer l'origine des déterminations désintéressées
leurs auteurs étaient parfaitement. nobles et généreuses;
dans une conception du bien et du mal moral par l'in-
et, s'ils se sont égarés dans la recherche du véritable prin-
telligence; en d'autres termes, la première classe de ces
cipe de la détermination désintéressée, du moins ils y
systèmes explique l'existence en nous des notions de
croyaient, et quelques-uns l'ont entrevu, et, pour ainsi
bien et de mal moral par une opération de la raison,
dire, touché.
qui, lorsque les actions apparaissent, juge que les unes
Je commencerai cette exposition par les systèmes sen-
sont bonnes et que les autres sont mauvaises en soi et
thnentalistes ; et, parmi ces systèmes, je vous ferai con-
absolument; cette distinction fondamentale est donc,
naître d'abord celui de tous qui est peut-être le plus
suivant ces doctrines, un fait. rationnel, un fait qui ne
ingénieux et le plus original, je veux parler de celui
s'accomplit pas dans la région de la sensibilité, mais
d'Adam Smith, tel qu'on le trouve exposé dans l'ou-
dans celle de l'intelligence.
vrage intitulé : Théorie des sentiments moraux. Je vais
La seconde classe des systèmes désintéressés explique,'
m'efforcer, dans cette leçon, de vous donner une idée
au contraire, la distinction du bien et du mal dans l'âme
des bases de cette remarquable doctrine.
humaine, et les déterminations désintéressées qui s'en;
Smith, messieurs, est peut-être l'esprit le plus créa-
suivent, par certains faits qui se passent dans la sensi-
teur que l'Écosse ait produit depuis cent cinquante ans.
bilité et non dans la raison : en sorte que, suivant ces
Vous connaissez ses grands travaux en économie poli-
systèmes, le désintéressement en nous ne résulterait
tique ; il est le père de cette science; il l'a fondée sur
pas d'un jugement, mais d'un instinct.
une foute de faits qui ne pouvaient être visibles que pour
Le sentimentalisme et le rationalisme sont donc les
une intelligence aussi pénétrante que la sienne ; il ne
deux caractères par lesquels se distinguent et peuvent
s'est occupé qu'accessoirement de philosophie, et les
se classer tous les systèmes qui ont la prétention d'être
principaux résultats de ses recherches en cette matière
désintéressés, et qui, sous une forme ou sous une autre,
sont consignés dans son ouvrage sur les sentiments
se mettent en opposition avec le système égoïste.
moraux; mais là paraissent aussi toute l'originalité et
Mon but, messieurs, est de vous donner, par l'expo-
toute la fécondité d'esprit qui le caractérisent. Quoiqu'il
sition de quelques-uns des systèmes appartenant .à ces
se soit complétement trompé sur le principe de la mo-
deux catégories, une idée de tous ceux que l'une et
rale, on peut dire néanmoins que les faits de la nature
l'autre renferment. Je me garderai bien d'épuiser toutes
humaine, qu'il a mis en lumière et analysés dans cet
ces doctrines : la lâche serait infinie ; il suffira de vous
ouvrage, en font un des monuments les plus précieux
montrer, par quelques exemples, comment les uns,
et les plus utiles à consulter pour la construçtion de la
cherchant le désintéressement datis la sensibilité, et les
science de l'homme. Je me bornerai à vous indiquer
autres dans une vue de la raison, ont pu, dans -cette
ceux de ces faits qui servent de fondement à son sys-
412
SEIZIÈME LEÇON.
terne; ils sont parfaitement vrais ; mais il en a tiré des
SYSTÈME SENTIMENTAL. —
1113
conséquences beaucoup trop étendues.
ce mouvement se fait sentir en nous. En général, toutes
Quand nous sommes en présence d'un homme qui
les fois qu'un phénomène sensible dont nous sommes
éprouve visiblement un certain sentiment ou une cer-
capables se produit dans une nature quelconque, et
taine passion, notre nature, sans l'intervention ni de
principalement dans une nature semblable à la nôtre,
notre raison, ni de notre volonté, tend à reproduire en
il y a dans la nôtre une inclination à imiter et à repro-
elle ce sentiment ou cette passion ; en d'autres termes,
duire ce phénomène. Cette propriété de la nature hu-
notre nature tend à se placer dans la même disposition
maine est la sympathie, ou, du moins, la racine et le
sensible dans laquelle cet homme se montre à nous.
germe de ce qu'on appelle ainsi.
Ce phénomène, obscur dans certains cas, est parfaite-
Et non-seulement nous avons cette disposition, mais
ment clair dans d'autres : en présence d'une mère dont
nous trouvons du plaisir à nous sentir ainsi en har-
la figure exprime une profonde bienveillance pour l'en-
monie avec les natures qui nous environnent. Il semble
fant qu'elle tient sur ses genoux, il n'y a pas un spec-
que cet accord de deux êtres dans les mêmes senti-
tateur qui ne sente naître en lui un commencement de
ments, dans les mêmes dispositions, soit pour chacun
disposition semblable ; dans une multitude de circon-
d'eux, dès qu'il en a conscience, une source de bonheur.
stances qu'il est tout à fait inutile de citer, cette obser-
Que les sentiments agréables ou désagréables que
vation peut être faite, et il n'y a pas un de vous qui ne
nous éprouvons acquièrent une plus grande vivacité
puisse le témoigner. Il y a plus : cette inclination de
lorsqu'ils sont partagés par nos semblables, c'est un
notre âme à se placer dans la disposition sensible où
fait qu'une foule de circonstances démontre avec la
nous voyons un autre individu humain, nous l'éprou-
plus grande évidence. Assistez dans une salle de spec-
vons alors même qu'il s'agit d'êtres d'une autre espèce,
tacle à peu près déserte à la représentation d'une pièce:
pourvu qu'ils aient avec nous quelques rapports , et
vous éprouverez infiniment moins de plaisir que lorsque
soient à quelque degré animés. Ainsi, nous ne sau-
la salle sera pleine, et qu'à côté de vous et de tous
rions voir un animal exprimer une certaine situation
côtés vous sentirez des natures semblables à la vôtre
intérieure, un chien, par exemple, souffrir fine vive
partager vos dispositions; aucun autre fait n'est plus
douleur, sans que notre âme se mette, jusqu'à un
connu. Ainsi, la conscience que notre âme est à l'unis-
certain point, dans la même disposition; la gaieté et la
son avec d'autres âmes , que les sentiments qu'elle
vivacité d'un oiseau qui saute (le branche en branche
éprouve sont les mêmes que ceux qu'elles éprouvent, et
en chantant semblent imprimer ii -notre nature une dis-
qu'elle les éprouve de la même manière et avec la même
position à se réjouir et à se mouvoir. Et cet instinct se
vivacité, cette conscience est pour nous une source de
montre alors même que l'objet mins répugne : à la vue
plaisir ; nous jouissons profondéme nt de cette harmonie.
d'un serpent qui court en décrivant une ligne onduleuse
A ces deux faits il faut en ajouter un troisième : nous
sur le sable, un commencement de disposition à imiter
avons tant de goût et un goût si instinctif pour cet ac-
cord entre nos dispositions et celles de nos semblables,
4 1 1.1
SEIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME SENTIMENTAL. — SMIT fi.
415
que, lorsque nous éprouvons un sentiment personnel,
. donnerai une idée de quelques-unes de ces lois avant
si nous exprimons ce sentiment, et qu'il y ait là un
de vous faire connaître les conséquences morales que
homme qui ne l'éprouve pas, parce que c'est notre
Smith en a tirées; mais auparavant, il est un point sur
passion à nous et non pas la sienne, involontairement
lequel je dois vous soumettre une observation, parce
et sans que nous nous en apercevions, nous abaissons,
que, sur ce point, je ne suis pas tout à fait d'accord avec
nous amoindrissons la manifestation de ce sentiment,
Smith. Smith pense que la disposition sympathique
afin d'être moins éloignés de la disposition froide dans
n'est pas générale, et qu'il y a tel sentiment qui, loin
laquelle il se trouve; il arrive, d'un autre côté, que cet
d'exciter en nous le mouvement d'imitation, y produit,
homme, qui n'éprouve nullement cette passion, se met,
au contraire, un mouvement d'antipathie. Ainsi, quand
en voyant que nous l'éprouvons, à l'éprouver aussi par
nous voyons un homme animé d'un sentiment méchant,
sympathie, et non-seulement la ressent, mais l'exalte
Smith pense que notre nature, loin d'être inclinée à
par une sorte de complaisance instinctive, de manière
reproduire en elle cette disposition malveillante, éprouve
à ce qu'en exagérant en lui cette passion qu'il n'éprouve
au contraire une répugnance à l'imiter : en cela con-
que par sympathie, elle s'élève au niveau de la nôtre
siste, selon lui, le fait de l'antipathie. Je suis bien loin
qui est originale. Ce fait est si bien de tous les moments,
de nier ce fait, mais je l'explique un peu différemment :
qu'il n'y a personne qui ne puisse l'observer. Soyez
je crois que le premier mouvement de toute nature
animé d'une passion vive, je
humaine, à la vile des signes qui annoncent qu'une
vous le demande, mani-
festerez-vous cette passion dans toute la vivacité avec
autre nature humaine est dans une certaine disposition,
laquelle vous la ressentez, en présence (le spectateurs
est l'imitation ou la sympathie; mais je pense que, dans
indifférents? Nullement, vous abaisserez l'expression de
beaucoup de cas, ce mouvement est étouffé par la ré-
cette passion en considération des personnes
flexion ou par une sympathie plus puissante pour d'autres
qui vous
entourent; et ces personnes, à leur tour, sentant que
sentiments éprouvés par d'autres créatures humaines.
vous éprouvez cette passion, sentant qu'elle est forte en
C'est là, du reste, un point qui n'a qu'une importance
vous, mais que vous la dissimulez en partie pour la mettre
scientifique; il reste vrai qu'il y a des cas où la sympathie
au niveau de la leur, non-seulement la partageront
est simple, d'autres où elle se partage et devient double,
sympathiquement, mais s'efforceront d'élever cette pas-
triple et quadruple, suivant que plusieurs êtres se trou-
sion sympathique à la hauteur de la vôtre, pour mettre
vent intéressés dans la passion qui l'excite. Ce sont les
leur sensibilité et la vôtre en harmonie. Ce sont là des
lois de la sympathie dans ses différents cas, dont je vais,
faits auxquels ne participent en rien ni la raison, ni la
avec Smith, vous donner une idée.
volonté : ils sont purement instinctifs.
Supposez un homme en colère, et admettez que les
Ce sont, messieurs, les lois de ce fait de sympathie
motifs de sa colère ne soient pas souverainement in-
dans tous les différents cas, que l'esprit ingénieux de
j ustes, car, s'ils étaient souverainement injustes, ce qu'il
Smith s'est efforcé de déterminer et d'établir. Je vous
éprouve mériterait un autre nom : à la vue de ce sen-
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SMITH.
1117
:i 41tï
SEIZIÈME LEÇON.
timents, aussitôt et instinctivement cette expression est
Liment, deux faits de sympathie se produisent en moi,
adoucie. Ce fait confirme ce besoin d'accord que je vous
D'une part, je sympathise avec la colère qui est dans
signalais tout à l'heure, et que ressent toute créature
Pinne de cet homme; en outre, je sympathise avec la
humaine. Il exige que l'expression de certaines passions
personne qui est l'objet de cette colère, parce que cette
soit modérée, et elle l'est instinctivement; il exige que
colère lui fait courir un danger; soit que cette per-.
la manifestation de certaines autres soit supprimée, et
sonne connaisse ce danger ou qu'elle l'ignore, mon
il en est ainsi. Supposez que j'éprouve un mouvement
imaginatien me la représente comme exposée, et j'é-
de méchanceté pure, ce qu'on peut admettre par hypo-
prouve ce qu'une créature humaine doit ressentir quand
thèse, en d'autres termes, que je sois siens motif et in-
elle est l'objet de la colère d'une autre. Ma sympathie
justement animé d'une passion malveillante pour quel-
me jette donc, à la fois, dans une disposition qui tend
qu'un. D'après Smith, le sentiment de la malveillance
à me mettre tout à fait dans les sentiments de l'homme
pure n'excite aucune sympathie : selon moi il en excite;
en colère, et dans une disposition qui tend à me mettre
ruais ce sentiment est tellement dominé par celui qu'ex-
tout à fait dans les sentiments de l'homme qui en est
cite l'objet de cette malveillance, qu'il en est étouffé.
l'objet. Ma sympathie se partage donc : une partie s'associe
Dans les deux opinions, le résultat est le même. A la
au mouvement de l'homme en colère, et une autre se
vue d'un homme animé d'un tel mouvement, ma sym-
tourne contre le sentiment qui l'anime. Il suit de là que,
pathie tend à se porter tout entière vers l'objet de cette
si je me mets en colère, et que j'éprouve en même
disposition. L'homme qui éprouve ce mouvement est
temps le besoin que ressentent à des degrés différents
donc naturellement enclin, non-seulement à l'exprimer
toutes les créatures humaines de se mettre en accord
faiblement, mais à ne pas l'exprimer du tout; aussi n'y.
de dispositions avec leurs semblables, je dois modérer
a-t-il que les méchants qui soient hypocrites : en eux
l'expression de cette passion ; car, en la laissant paraître
c'est une chose instinctive, et qui n'est point l'effet d'un
moins forte à mes semblables, ils s'inquiéteront moins
raisonnement; le raisonnement peut bien venir à l'appui
de l'individu qui en est l'objet, et sympathiseront plus
de cet instinct; le désir d'être estimé peut bien engager
exclusivement avec mon sentiment. Cette modération
à dissimuler ce sentiment; mais il est dissimulé bien
dans l'expression de la colère se produit instinctive-
longtemps avant ce raisonnement; et cet instinct, selon
ment chez tous les hommes en présence de leurs sem-
Smith, n'est qu'une forme du besoin d'être en harmonie
blables, et surtout des personnes avec lesquelles ils ne
(le dispositions avec ses semblables.
sont pas très-familiers. Un homme seul dans sa chambre
Je viens de vous montrer des exemples où la sym-
laisse paraître toute la vivacité de la colère; en présence
pathie est double et en sens opposé ; il y a des cas où
de sa femme et de ses enfants, Il n'en modère pas beau-
elle est simple, et où, par conséquent, elle est toute
coup l'expression ; mais en présence d'un étranger,
dans le même sens. Telle est celle qu'excitent ces mou-
surtout si cet étranger a quelque poids à ses yeux et
vements de la sensibilité qui n'ont aucune relation avec
qu'il désire se maintenir avec lui en harmonie de sen-
1-27
41 8
SEIZIÈME T.F.ÇON.
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SMITH.
419
le bonheur d'autrui, et, par exemple, l'amour de la vé-
cation d'un très-grand nombre de phénomènes de la na-
rité; à quelque degré que j'éprouve cet amour, il ne
ture humaine; explication d'autant plus ingénieuse que
saurait affecter directement le bonheur de personne;
son point de départ est plus simple. Comment en tire-
cette disposition ne peut donc exciter chez les autres
t-il celle des phénomènes moraux proprement dits ? C'est
qu'un mouvement sympathique simple ; il s'ensuit qu'on
ce qui me reste maintenant à vous exposer,
peut la laisser paraître telle qu'on la ressent, car on n'a
Qu'est-ce, dit Smith, qu'approuver ou désapprouver
aucun intérêt, ni instinctif, ni raisonné, à'la dissimuler.
les sentiments d'autrui? Dans quel cas les approu-
Aussi, que j'aime le beau et le vrai, • on ne voit pas que
vons-nous? dans quel cas les désapprouvons-nous?
je m'en cache, ni que je fasse rien pour abaisser, en
Si on veut y réfléchir, on verra que nous les désap-
présence des autres, l'expression de ce sentiment ; c'est
prouvons quand nous ne les partageons pas ; que nous
que je n'ai à redouter en eux aucune sympathie con-
les approuvons entièrement quand nous les partageons
traire au mouvement que j'éprouve.
entièrement, que nous ne les approuvons qu'à moitié
Il y a, enfin, des dispositions intérieures qui excitent
quand nous ne les partageons qu'à moitié; en un mot,
des sympathies doubles, triples, mais qui sont toutes
que non-seulement l'approbation ou la désapprobation
dans le même sens. Ainsi, quand je vois un homme
sont dans notre raison un effet des phénomènes pure-
animé pour un autre d'un sentiment de charité, de pi-
ment sensibles de la sympathie et de l'antipathie, mais
tié, de bienfaisance, d'amour, d'amitié, une double
encore une traduction constamment exacte de ces phé-
sympathie se produit eh moi : l'une est excitée par la
nomènes. Or, s'il en est ainsi, l'origine de l'approbation
disposition bienveillante de cet homme, l'autre par la re-
morale, en tant qu'elle s'applique à autrui, est trouvée :
connaisance de la personne qui en est l'objet; je sym-
elle émane de la sensibilité, et, dans la sensibilité, du
pathise à la fois avec l'objet de cette disposition qui est
phénomène instinctif de la sympathie. Tous les juge-
reconnaissant, et avec le sujet de cette disposition qui est
ments que nous portons sur les sentiments, et, par con-
bienveillant. Vous remarquerez que ces deux sympathies
séquent, sur les actions d'autrui, n'expriment qu'une
ne sont point en sens contraire, mais qu'elles s'accor-
chose, le degré de sympathie ou d'antipathie que ces
dent et s'augmentent l'une par l'autre; d'où il suit que-
sentiments et ces actions nous font éprouver. Mais
les dispositions bienveillantes sont, de toutes, celles qui.
ce n'est là qu'une partie des jugements moraux que
attirent le plus de sympathie,' et par conséquent celles
nous portons; reste à voir d'où procèdent ceux qui ont
qui contribuent le plus à produire entre les hommes cette
nos propres sentiments et nos propres actions pour
harmonie de sentiments à laquelle toutes les âmes aspi-
objet.
rent instinctivement; d'où il suit encore qu'il n'est nulle-
Smith affirme que si un homme se trouvait seul au
ment besoin de dissimuler cette'espèce de dispositions.
monde, il ne pourrait juger ni de la bonté ni de la mé-
Vous voyez, par cette courte exposition, comment
chanceté de ses actions; le moyen de les qualifier mo-
l'analyse du fait de sympathie a fourni à Smith
ralement lui manquerait tout à fait. Cette étrange asser-
420
SEIzIÈME LEÇON.
tion se fonde, dans la pensée de Smith, sur l'opinion que
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SMITH.
421
le fait de sympathie est le principe d'où nous tirons la
tons plus vivement le spectacle que nous avons donné,
règle selon laquelle nous qualifions toutes les actions, les
et dont nous n'avons pas eu conscience, et nous éprou-
nôtres et celles d'autrui, et distinguons celles qui sont
vons dans toute leur vivacité les sentiments de sympathie
bonnes de celles qui sont mauvaises. Or, comme il faut
ou d'antipathie qu'il est dans sa nature d'exciter. Peu
au moins deux êtres humains pour que le sentiment de
importe à Smith, du reste, que ces mouvements d'anti-
sympathie se développe, il est impossible que l'homme
pathie et de sympathie pour nos propres dispositions et
solitaire s'élève à cette règle, et, par conséquent, apprécie
nos propres actes soient, dans certains cas, un peu plus
la moralité de ses actes. Mais comment s'élève-t-il à
ou un peu moins vifs, et qu'ils se manifestent un peu
cette règle de la sympathie ? Le voici :
plus tôt ou un peu plus tard; ce qui lui importe, c'est
Smith pose en fait que, quand nous sommes animés
que nous les éprouvions réellement.; pourvu que nous
d'une certaine disposition, ou faisons un certain acte et
ayons la propriété de les ressentir, c'est tout, ce qu'il de-
tenons une certaine conduite, nous avons la propriété de
mande ; il ne lui en faut pas davantage pour la justifi-
nous supposer spectateurs de ce sentiment, de cet acte,
cation de son système.
de cette conduite, et d'éprouver à quelque degré le sen-
Et en effet, dit-il, au besoin pressant que nous avons
timent de sympathie que nous ressentirions à la vue de
de nous sentir en harmonie de dispositions et de senti-
la même disposition, de la même conduite, du même
ments avec nos semblables, il ne faut que cette lumière
acte, chez une autre personne. Ce fait, sur lequel repose
pour nous faire juger aussitôt que si nous nous sommes
toute l'explication de Smith, est-il exact? Avons-nous
trouvés dans une disposition qui excitât l'antipathie de
réellement cette propriété de nous rendre spectateurs de
nos semblables, cette disposition était mauvaise ; que si
nos dispositions et de nos actes, et d'éprouver à ce spec-
nous nous sommes trouvés dans une disposition qui ex-
tacle les mêmes sentiments qu'il excite chez les autres ?
citât leur sympathie, cette disposition était bonne; que
Sans aucun doute, messieurs; et, pour mon compte, je
si, enfin, nous nous sommes trouvés dans une disposition
suis prêt à reconnaître l'existence de cette propriété, et,
qui excitât tout à la fois leur sympathie et leur antipathie,
sauf quelques restrictions que Smith signale lui-même,
cette disposition n'était ni parfaitement bonne, ni par-
des effets qu'il lui attribue.
faitement mauvaise. De là le principe de qualification de
Smith reconnaît, en effet, que, lorsque nous sommes
nos propres sentiments et de nos propres actes, lequel
animés d'une passion violente, cette propriété continue
réside dans la sympathie comme celui des sentiments
bien d'agir, mais à un si faible degré, que ses effets
et des actes de nos semblables; tout de même, en effet,
sont à peine sensibles ; mais il affirme, ce qui est vrai,
que nous jugeons des sentiments et des actes d'autrui
que, quand la passion est évanouie, ou du moins consi-
par la sympathie ou l'antipathie qu'ils excitent en nous,
dérablement calmée, son action reparaît, et avec elle
tout de même nous jugeons des nôtres par la sym-
toutes ses conséquences; car alors nous nous représen-
pathie ou l'antipathie qu'ils excitent dans les autres,
sympathie ou antipathie que nous devons égale-
422
SEIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SMITH.
423
ment de connaître à la propriété que nous avons de
abrége beaucoup le travail de l'appréciation de nos ac-
nous mettre à leur place, et d'éprouver dans une si,
tions et de celles de nos semblables, et de l'autre, nous
tuation donnée ce qu'ils éprouvent eux-mêmes.
est d'un grand secours quand nous sommes jetés dans
Et maintenant, messieurs, du double principe de
une de ces dispositions violentes qui nous ôtent le pou-
qualification de nos sentiments et de nos actes, et des
voir d'en apprécier la valeur par la sympathie. Dans ce
sentiments des actes des autres, résulte le principe de
dernier cas, à l'aide de la règle qui déclare cette dispo-
qualification de toutes les dispositions et de toutes les
sition bonne ou mauvaise, je puis la combattre ou m'y
conduites possibles; c'est, en effet, par cette double voie
abandonner avec la certitude de n'être pas démenti par
que nous nous élevons à cette maxime générale, qui est
mes sentiments quand j'aurai recouvré mon sang-froid.
le principe même de la morale, que la bonté d'une ac-
Il en est de même toutes les fois que les préoccupations
tion est en raison directe de l'assentiment qu'elle excite
de la vie ne me laissent pas la liberté d'esprit néces-
dans les autres hommes, et que les actions les meil-
saire pour me placer dans la situation intérieure de mes
leures sont celles qui sont de nature à obtenir la sym-
semblables et soumettre leurs dispositions à l'épreuve
pathie la plus pure et la plus universelle possible, c'est-
directe de ma sympathie et de mon antipathie; je les
à-dire une sympathie sans mélange d'antipathie, et qui
apprécie alors par la règle, qui m'apprend ce qui est
soit accordée, non par quelques hommes seulement,
convenable dans la situation donnée. Telle est l'utilité
mais par l'humanité tout entière. De là, messieurs, une
de ces règles, fruit d'une expérience fini n'est elle-même
échelle de la bonté et de la méchanceté des actions,
que le résultat d'une application répétée du principe de
graduées à l'aide de cette mesure commune, et par suite
la sympathie et de l'antipathie à nos actions et à celles
tout un système de règles pour notre conduite.
des antres.
Et en effet, dit Smith, à mesure que l'expérience de
C'est ainsi que Smith explique par la sympathie le
nous-mêmes et des autres nous apprend à reconnaître,
phénomène fondamental de la distinction du bien et du
entre les différentes actions, celles qui excitent ou la
mal. Celui-là expliqué, il rend facilement compte des
sympathie pure, ou l'antipathie pure, ou une sympathie
phénomènes moraux secondaires. Ne pouvant le suivre
mêlée d'antipathie , nous inscrivons , pour ainsi dire,
dans tous ses détails, je vous citerai comme un exemple
dans notre mémoire la qualité propre de ces différentes
l'origine, très-conséquente à son système, qu'il assigne
actions, et c'est ainsi que la valeur de chacune nous est
au sentiment de mérite et de démérite.
révélée. De là toutes ces maximes et toutes ces règles de
Vous n'ignorez pas, messieurs, en quoi consiste ce
morale qui se rencontrent à un certain âge dans l'es-
Phénomène; vous savez qu'à la vue d'une action bonne
prit de tous les hommes. Une fois qu'elles ont été trou-
ou mauvaise, au sentiment de plaisir ou de peine qu'elle
vées par l'expérience et déposées dans notre esprit,
nous cause, vient se mêler un jugemen t de notre raison;
que, dans un cas, elle reconnaît l'auteur de l'action
nous pouvons juger immédiatement, en vertu de ces
règles dont nous sommes sûrs : ce qui , d'une part,
digne de récompense, et dans l'autre, de punition, ce qui
SYSTÈME SENTIMENTAL. — SMITH*.
425
424
SEIZiEME LEÇON.
un sentiment de sympathie. Ce mouvement Me fait juger
nous incline à vouloir du bien à l'un et du mal à l'autre.
que les autres hommes, spectateurs comme moi de cet
Ce phénomène moral s'explique très-bien dans la doc-
acte, éprouvent pour moi le même sentiment. J'ai donc
trine de Smith : car, à la vue d'une action bienveillante
la conscience d'un accord intime entre ma conduite et
je n'éprouve pas seulement de la sympathie pour la dis-
leurs sentiments, entre mes dispositions et les leurs, et
position où se trouve la personne bienveillante, j'en
nous avons vu que le sentiment de cet accord est déli-
éprouve encore pour celle où se trouve l'objet de cette
cieux. C'est en cela que consiste le bonheur d'avoir bien
bienveillance. Or, cette dernière disposition, quelle est-
fait. De plus, ayant formulé le principe à l'aide duquel
elle? La reconnaissance;" et qu'est-ce que la reconnais-
je qualifie les actions, je sens qu'en vertu de ce principe
sance, sinon le désir instinctif et la volonté de faire du
j'ai droit de déclarer mon acte bon, puisqu'il proclame
bien à la personne qui nous en a fait, et parce qu'elle
tel tout acte qui obtient l'assentiment (les autres. C'est
nous en a fait? Partageant cette disposition en ma qualité
en cela (lue consiste l'approbation que je m'accorde et
de spectateur, je veux donc du bien à l'auteur de l'ac-
qui se mêle au plaisir. Par la raison contraire, j'éprouve,
tion; je sens qu'il en mérite en récompense de celui
quand j'ai mal agi, la douleur spéciale qu'on appelle
qu'il fait. Qu'arrive-t-ii , au contraire, quand je vois un
remords, et, (le plus, je me désapprouve et me blâme.
homme animé d'une disposition malveillante? N'éprou<
Vous voyez, messieurs, les éléments généraux du sys-
vant pour lui aucune sympathie, mais en éprouvant une
tème (le Smith, et vous pouvez en présumer la portée.
très-forte pour la personne qui est l'objet de sa malveil-
Mais, dans l'auteur , les applications sont infinies et
lance, je me trouve par là jeté dans les sentiments de
toutes plus ingénieuses et plus spirituelles les unes que
celle-ci. Or, que se passe-t-il en vous lorsque vous êtes
les autres.
l'objet d'une passion malveillante? Vous vous sentez
Quand l'homme est développé et que le principe de la
naturellement portés à rendre le mal pour le mal; moi
qualification des actions et toutes les règles que l'expé-
donc qui partage sympathiquement votre disposition;
rience en a tirées sont établis dans son esprit, voici de
je dois juger digne de punition, c'est-à-dire méritant
quels éléments se compose en lui le fait de l'approbation
du mal pour celui qu'elle désire vous faire , la personne
d'une action bienveillante dont il est spectateur. Il
qui éprouve la disposition malveillante. Telle est, selon
éprouve d'abord une double sympathie , l'une pour les
Smith, l'explication naturelle du jugement du mérite et
motifs de l'auteur de l'action,l'autre pour les sentiments
du démérite.
de bonheur et de gratitude de la personne qui en est
Il explique avec la même facilité apparente le plaisir
l'objet. En second lieu, il a la conception de la confor-
que nous éprouvons quand nous avons bien fait, et le
mité de l'acte qu'il voit faire avec la règle de moralité
remords qui nous saisit quand nous avons mal fait. En
que l'expérience lui a enseignée : ce qui fait qu'indé-
vertu de la propriété que j'ai de me rendre spectateur
pendamment du jugement instinctif, il porte encore un
des dispositions que j'éprouve et des actes que je fais,
jugement raisonné sur la bonté de l'action. Ainsi, à la
je ressens d'abord pour moi-même, quand j'ai bien agi,
426
SEIZIÈME LEÇON.
SYSTÈME SENTIMENTAL. - SMITH.
427
vue d'une bonne action , l'homme mûr n'éprouve pas
un seul. Ce plaisir esthétique se retrouve à quelque de-
seulement un sentiment de sympathie et une disposition
gré dans le spectacle de toute action moralement bonne.
bienveillante pour l'agent ; à ces faits s'en ajoute un
Smith ne dissimule point que, dans beaucoup de cas,
troisième, qui est un jugement raisonné d'approbation.
une action de cette dernière espèce, loin de nous atti-
Ce troisième élément manqué dans l'enfant et souvent
rer la bienveillance de nos semblables, nous vaut de
aussi dans l'homme grossier; il faut, pour qu'il existe,
leur part une malveillance prononcée , et il explique
que l'expérience ait déjà créé ou l'éducation introduit
cette anomalie en disant que les hommes sont souvent
dans l'intelligence les règles générales de la moralité
animés de passions et de préjugés qui eux-mêmes
dont nous avons expliqué la formation; car le jugement
ne sont pas en accord avec les lois universelles de la
raisonné d'approbation n'est autre chose que la percep-
moralité. Aussi reconnaît-il qu'il est des circonstances
tion de la conformité de l'action à ces règles ; il les pré-
où l'honnête homme doit savoir braver l'antipathie de
suppose donc. Ce n'est pas tout : l'action nous paraît,
la société qui l'entoure, afin de rester dans les condi-
par sa nature, faire partie d'un système général de con-
tions de la sympathie générale de l'humanité. C'est là
duite qui a pour tendance d'établir une harmonie uni-
que l'application du principe de sympathie devient par-.
verselle entre les dispositions de tous les hommes; et,
ticulièrement délicate et difficile, et trahit son insuffi-
cette harmonie universelle étant éminemment belle en
sance. fi faut savoir gré à Smi th de n'avoir pas épargné
soi, ou, pour mieux dire, étant la beauté morale même,
cette épreuve à son système; il faut lui savoir gré d'a-
nous jugeons, en vertu de cette conception, que l'action
voir reconnu que l'homme vertueux peut, en agissant
n'est pas seulement bonne, mais qu'elle est belle. C'est
comme il le doit, et précisément parce qu'il agit comme
là, pour Smith, le principe de la beauté morale, laquelle
il le doit, se trouver en butte à l'antipathie, non-seule-
est à ses yeux la source de toute beauté.
men t des personnes qui l'entourent, mais de son pays et
Arrêtons-nous un peu sur ce dernier point, moins clair
de son siècle. L'auteur pouvait dissimuler Ce cas embar-
que les précédents.
rassant pour sa doctrine; si la manière dont il le résout
Si tous les hommes se conduisaient de manière à ce
ne fait pas honneur à la logique du philosophe, la can-.
que chacune de leurs actions obtint la sympathie et l'as-
deur avec laquelle il le pose en fait beaucoup à la pro-
sentiment des autres hommes, et que les autres hom-
bité de l'homme.
mes en fissent de même, il est évident qu'il y aurait un
Telles sont, messieurs, les idées fondamentales de la
accord parfait de dispositions, et, par conséquent, une
morale de Smith ; je vous soumettrai .dans la prochaine
harmonie parfaite entre tous les hommes. Cette harmo-
l eçon quelques observation;' critiques sur la valeur de ce
nie a le caractère de la beauté. Smith compare le plaisir
système.
qu'elle nous donne à celui que flans éprouvons à la vue
d'un mécanisme très-compliqué, dont tous les mouve-
FIN DU TOME PREMIER.
ments viennent avec un accord parfait se résoudre en
TABLE.
liages,;
Avis DE L'ÉDITEUR
PREMIÈRE LEÇON. — Objet et division du droit naturel
1
DEUXIÈME LEÇON. — Faits moraux de la nature humaine
23
TROISIÈME: LEÇON. — Suite de même sujet
56
QUATRIÈME LEÇON. — Des systèmes qui impliquent l'impossibi-
lité d'une loi obligatohe. — Système de la nécessité
82
CINQUIÈME LEÇON. — Système mystique
113
SIXIÈME LEÇON. — Système panthéiste
142
SEPTIÈME LEÇON. — Système panthéiste.
111
liciTiemE LEÇON. —; Système sceptique
195
NEUVIÈME LEÇON. — Réfutation du scepticisme
'216
DIXIÈME LEÇON. — Du scepticisme actuel
243
ONzine LEÇON. — Des systèmes qui méconnaissent ou qui défi-
gurent la loi oligatoire. — Système égoïste. — Hobbes
214
DOUZIÈME LEÇON.
Système égoïste. — Hobbes
298
TREIZIÈME LEÇON. — Système égoïste. — Bentham
316
QUATORZIÈME LEÇON. — Système égoïste. — Bentham
348
QUINZIÈME LEÇON. — Système égoïste. — Résumé
389
SEIZIÈME LEÇON. — Système sentimental. — Smith
406
FIN DE LA TABLE
PREMIER VOLUME.
Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, it Patrie.
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